MICHEL SERVET
deux pays les plus catholiques de l'Europe, que soient venus les deux hommes qui ont poussé la réforme jusqu'à ses dernières limites. Les anabaptistes, qui avaient été plus loin dans la pratique, n'avaient point été aussi hardis dans la doctrine. Calvin regarda cette nouvelle opinion comme mortelle, non pas seulement au catholicisme et au luthéranisme dont il ne se souciait guère, mais à sa propre réforme et au christianisme tout entier. L'autorité avait été enlevée au prêtre, mais du moins elle était restée à la loi; ni pape ni évèque ne pouvaient plus délier ni absoudre, niais l'Évangile était toujours obligatoire. Or, sur quoi reposait l'obligation? sur le caractère divin de celui qui avait apporté la loi au monde. Donc la Divinité étant attaquée, la loi elle-même était ébranlée, et la société européenne, au lieu d'un texte sacré, inviolable, venant de Dieu même, n'avait plus qu'une loi humaine et par conséquent variable comme tout ce qui vient de l'homme. 11 parut à Calvin que l'Europe allait se dissoudre si de telles doctrines pouvaient
prévaloir, et, en les découvrant au fond des obscurités métaphysiques dont Servet les enveloppait,
il entra dans une de ces colères qui sont aussi
réprouvées par l'Évangile que par la philosophie;
colère qui voulait la mort non pas seulement de
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- la doctrine, mais de l'homme qui l'avait professée. Servet, après avoir parcouru quelques villes d'Allemagne, était revenu en France, et s'était établi à Vienne en Dauphiné, d'où il écrivit à Calvin plusieurs lettres sur la Trinité, et où il fit imprimer son grand ouvrage de la Restitution du christianisme1. Servet fut poursuivi pour ses opinions par les magistrats de Lyon. C'était Calvin lui-même qui l'avait dénoncé; il avait envové à Lvon les lettres de Servet sur la Trinité, et quelques feuillets de l'ouvrage qui s'imprimait à Vienne. Obligé de quitter la France, Servet vint se réfugier à Genève. Calvin, alors tout- puissant dans cette ville, avait déclaré que si Servet osait y venir, il n'en sortirait pas vivant En effet, à peine est-il arrivé, qu'il est arrêté, jugé et condamné au feu (i555). On dit que le malheureux resta deux heures sur le bûcher sans pouvoir être consumé ni étouffe, parce que le vent agitait trop les flammes. On l'entendait s'écrier : « Quoi! je ne pourrai mourir! Quoi ! avec cent pièces d'or et le riche collier qu'on m'a pris, on n'a pu acheter assez de bois pour me consu-
(1) Christian ismi restitutio. Vienne, 1 553.
(2) Si mihi placeat, hue se venttirum recipit; sed nolo fidera meam interponere; nara si venerit, modo valeat mea auctoriïas, vivum exire nunquàm patiar (Calvin. Epist. ). .
MICHEL SE R VE T . 3l5
mer plus promptement 1 ! » Socin, qui avait quitté l'Italie comme Servet avait quitté l'Espagne, répandit les mêmes opinions dans quelques parties de l'Allemagne et surtout en Pologne. Chassé de ce pays par le roi Sigismond-Auguste, il vint se réfugier en Suisse. Il mourut naturellement à Zurich, où il avait eu bien de la peine à échapper au sort de Servet. Un de ses disciples, Gentilis de Calabre, eut la tête tranchée à Berne. Un autre socinien, Paul Alciat, de Milan, pour échapper au glaive catholique ou protestant, passa chez les Turcs et se fit musulman. Quelques années auparavant, Soliman avait fait condamnera mort un membre du corps des oulémas, Cabiz, qui avait enseigné publiquement que Jésus-Christ était supérieur à Mahomet*.
L'Angleterre , sous la minorité d'Édouard VI , était toujours agitée par les intrigues des seigneurs qui se disputaient le pouvoir. Cependant la religion anglicane avait été constituée. Cette religion n'était autre chose qu'une transaction entre
(i)Sponde, Hist. de Genève, t. II. — Après le supplice de Servet, Calvin publia un livre où il soutint cette doctrine que l'hérésie devait être réprimée parle glaive : Fidelis expositio errorum Michaelis Serveti, et brevis eorumdem refutatio, ubi docetur jure gladii c.oercendos esse hœrelicos.
(a) Ha m mer, Histoire de l'Empire ottoman, liv. XXVI.
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les doctrines de Calvin et l'ancienne hiérarpVûe catholique. Les grands dignitaires ecdésiastiques, chargés par le parlement de diriger la révolution, n'oublièrent point de la faire à leur profit; Us sacrifièrent quelques dogmes, modinerept les cérémonies, et conservèrent leurs revenus. L'Irlande, autant par conviclion religieuse que par ppppsitfQn à l'Angleterre, resta fidèle au catholicisme et commença à susciter an gouvernement anglais des embarras dont il n'est pas délivré aujourd'hui Quant à l'Ecosse, la réforme y avait pris, pendant la minorité de Marie Stuart, un caractère violent- ef presque sauvage. Dès l'année i§46, le prçpurs*mr des puritains , Georges Wishart, avait soulevé contre la foi romaine, non-seulement cette partie de la population que la misère pousse tqujpqrs yexs les nouveautés, qui sont pour elle une espérance, mais plusieurs barons écossais destinés à s'opposer un jour à la jeune reine 'in îvo *>j (ïfîyjms^iti.
Wishart fut traduit comme hérétique devant la cour spirituelle qui siégeait à Saint- Andrew , sous la présidence du cardinal de Béthune. Il en appela de l'Église k la Bible et à Dieu; mais ses juges l'écoutèrent à peine, et 1e condamnèrent au feu. Le bûcher fut dressé en face du château de l'archevêque, et le prélat assista à l'exé-
(i) Waker Scott, Hut. d'Ecoue.
de La réforme tuf Mcosse. 3 1 7
Cillidn èomme à une fête, sur le seuil de son palais, orné de magnifiques tapisseries. Wishart, altachéau poteau, vit là mort de sang-froid. Avanl qu'on rtë mît le feu aux sacs de poudre destinés à hâter Faction des flammes : «Capitaine, dit-il à celui qiii devait donner le funèbre signal, puisse Dieu pardonner à l'homme que je vois là-bas ; si fièremënt assis devant le seuil de son palais! Dans peu de jours, ou l'y verra suspendu avec autant de honte et d'opprobre qu'il étale aujourd'hui d'insolence et de vanité. » Il expira après avoir ainsi parlé, et le peuple, qui avait pris ces paroles pour une prophétie, ne tarda point à les réaliser. Un complot fut tramé contre la vie du cardinal. Uii jour qu'on travaillait aux fortifications du château, le guichet de la grande porte se trouvait ouvert de grand matin ; le chef des conjurés, un noble écossais, Norman Lesley, pénètre avec seize de ses hommes jusqu'à la chambre du cardinal. La désertion ou la mort des domestiques assez hardis pour résister avait favorisé cette invasion. Le prélat étonné demande grâce. «Grâce! s'écrie Melvil, un des conspirateurs, tu auras la grâce que tu as faite à Wishart. » L'épée suspendue sur la poitrine du cardinal, il l'engage à se recommander à Dieu. Béthune est poignardé, et, selon la parole de Wishart , son corps est suspendu aux créneaux du
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château de Saint- Andrew *. Le château fut repris sur les conjurés ; les. meurtriers furent envoyés en France, où on les mit aux galères; mais le cardinal était mort. En voyant ses restes déchirés, les Écossais, réformés ou catholiques, auraient dû tous méditer sur les terribles vicissitudes des guerres religieuses, et se. rappeler ces paroles, de l'Évangile : Celui qui se servira du glaive périra par le glaive.
Mais quand une fois le glaive est, tiré, il ne rentre pas sitôt dans te fourreau, et ces deux hommes immolés furent comme deux drapeaux sanglants, qui partagèrent rÉcosse en deux partis irréconciliables. Les réformés appelèrent l'Anglais à leur aide; les catholiques invoquèrent le secours de la France, et, tout en se prétendant la nation, les deux partis s'appuyèrent sur l'étranger. L'année même de la mort de Henri VIII, le jo septembre i54y, les catholiques, commandés par le comte d' Arran, furent vaincus par les Anglais à la bataille de Pinkencleugh. L'établissement de la réforme en Angleterre dut favoriser en Ecosse le parti puritain, et Knox, nourri à l'école de Wishart, Knox qui avait proclamé le meurtre du car-
(i) Lingurd, Histoire d'Angle *rre. — Robertson, Histoire
d'Ecosse.
RÉACTION CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 3lô,
dinal de Béthune une action divine, jeta les premiers fondements de l'Eglise presbytérienne.
A la mort du roi d'Angleterre, Edouard VI, le trône, un instant occupé par JeanneGray qui devait payer de sa vie cette royauté passagère , revint à la fille de Henri VIII et de Catherine d'Aragon. Marie, élevée dans la religion de sa mère, fit monter avec elle, sur le trône d'Angleterre, l'esprit de l'inquisition espagnole. Son premier soin fut de détruire tout ce qui avait été fait sous Edouard VI; elle supprima la liturgie réformée, et rétablit partout la religion telle qu'elle était à la mort de Henri V1JI. Elle garda quelque temps la suprématie spirituelle que son père s'était attribuée; mais ce pouvoir, qui lui servait à faire triompher ses opinions, n'était pour elle qu'un dépôt qu'elle
i) Le duc de Northumberland, après avoir enlevé au duc de Sommersel le pouvoir et la vie, avait fait changer l'ordre de succession au trône. Edouard VI, d'une main mourante, signa l'exclusion déjà prononcée contre ses sœurs, Marie et Elisabeth. Il exclut également la jeune reine d'Ecosse, Marie Stuart, qui descendait de Marguerite, fille ainée de Henri VII. Il désigna comme héritière Jeanne Gray, qui épousa un des fils du duc de Northumberland, Guilford Dudley. Jeanne Gray était arrière-petite-fille de Henri VII, par la fille cadette de ce prince, qui, devenue veuve du roi Louis XII, avait épousé, en secondes noces, Charles Brandon, duc de Suffojk.
$ao LîV. in, chà*. vu.
se proposait de restitue* du pape aussitôt qué lèS circonstances le permettraient La pluà grande partie de la nation étàit opposée au système religieux de la reine^ et Marie, craignant Un soulève ment populaire en faveur de la réforme^ ftit réduite à appeler l'étrange* au secours du catholicisme restauré. Elle avait le choix entre l'Espagne et la France. Ses relations de famille, le souvenir de sà mère, Catherine d'Aragon , devaient la décider pour l'Espagne : elle négocia son mariage avec le fils de Charles - Quint , f archiduc Philippe. L'empereur, voyant sa puissance décliner en Allemagne, souhaitait vivement une alliancè qui devait subordonner l'Angleterre à la politique espagnole.
Le roi de France ne prévoyait qu'avec inquiétude les conséquences d'un tel mariage,etM.deINoailIes, ambassadeur à Londres, mit tout en œuvre pour le faire manquer. Ce gentilhomme s'entendait avec les chefs du parti protestant; il les admettait la nuit dans sa maison et les engageait à tirer l'épée, pour défendre leurs libertés; il ranimait leurs espérances en leur promettant l'appui de Henri IL La
(i) Plus difficaltatià fit eirca auctoritatem sedis apostolie», qaàm ver» religionis coltum. ( Lettre de Marie au cardinal foie, aÔ octobre i553.)