ÉTAT DE L'EUROPE
malgré la décadence de Ffespagne et les dangers de l'Allemagne, la maison d'Autriche était toujours menaçante. Le royaume de Portugal n'existait plus ; Tltaliè était asservie; la Flandre et la Franche- Comté appartenaient encore aux Espagnols. Aussi la politique de Henri IV était-elle de s'allier à l'Angleterre, aux Provinces-Unies et aux petits Etats d'Allemagne, pour combattre à la fois l'Espagne et l'empereur.
Les peuples du Nord, occupés de leurs propres affaires, ne se trouvaient que bien rarement en contact avec l'Europe occidentale. Pendant les dernières années du seizième siècle, les rois de Danemarck, Frédéric II etChristiern IV, travaillèrent paisiblement à civiliser leurs Etats. A la même époque, l'histoire de la Suède est plus agitée. Le roi Jean III avait voulu rétablir le catholicisme dans son royaume, et cette prétention avait excité de grands troubles. Au dehors, l'intérêt de la Suède était de s'unir à la Pologne, pour s'opposer aux progrès de la Russie. Jean III fit un traité d'alliance avec Etienne Bathory, Palatin de Tran-
force militaire des Turcs à la fin du seizième siècle, que Montaigne écrivait ters 1 58o :« Le plus fort estât qui paroisse pour le présent au monde est celui des Turcs, peuple également du icts à T estimation des armes et mespris des lettres.» (Essais, Ut. I, chap. a£.)
sylvanie, qui avait été élu roi de Pologne après la fuite de Henri de Valois. Mais les Polonais traitèrent avec le Tzar Ivan IV, et la paix de Kiverowa Horca, conclue le i5 janvier i58a, leur donna la Livonie , objet de si sanglants débats. Les Suédois continuèrent seuls la guerre contre les Russes. En 1587, un nouveau lien unit la Suède et la Pologne : le fils de Jean III, Sigismond, fut élu successeur d'Etienne Bathory. Mais, en gagnant un trône électif, il perdit son trône héréditaire. Les Suédois, après avoir fait la paix avec les Russes et rétabli le luthéranisme, donnèrent la couronne au duc Charles, oncle de Sigismond; et ces deux Etats, qui avaient tant besoin d'être unis, furent désormais séparés. La Pologne faisait alors de vains efforts pour réconcilier l'Eglise grecque avec l'Eglise romaine; elle ne put y parvenir, malgré les efforts du Toi et du clergé et elle eut encore à gémir sur les progrès du socinianisme, protégé par plusieurs seigneurs. Les élections royales devenaient de plus en plus orageuses. A la mort d'Etienne Bathory,
(1) Le synode, convoqué à Brzesc, sous la présidence du primat Czarnkowski, signa l'union des deux Eglises le 12 juin i595. Cette union, qui devait avoir lieu d'après les principes du concile de Florence, fut confirmée par un second synode le 6 septembre 1596, et sanctionnée par le roi le i5 décembre de la même année.
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les partis s'étaient présentes armés à la diète, et dès lors on pouvait prévoir le démembrement du pays.
Divisions religieuses, divisions politiques, fpl|e était la plaie de la Pologne il y a plus de deux siècles; unité politique, unité religieuse, telle était déjàla force de la Russie. Ivan IV avait marché dans la voie d'Ivan III et de Vassili IV; il avait détruit les Tartares de Kasan, réduit ceux d'Astrakan et repoussé ceux de krimép, qui voulaient venger leurs frères. Fondateur de la milice permanente des streltsi ou strelitz, il avait réformé la disciplina militaire et remplacé l'arc par le fusil. Terrible à la noblesse, il avait poussé la cruauté jusqu'au délire, et disposé du sol russe comme de son propre bien. Le domaine impérial, YOpritschnina ou réserve, comprenait dix-neuf villes, quelques districts de la province de Moskou et plusieurs quartiers de la capitale, d'où les anciens propriétaires avaient été violemment expulsés. Le reste de l'empire, Semschtchnina ou le pays, était abandonné à l'administration des boyards; mais partout le Tzar se réservait le pouvoir militaire, le droit du glaive, dont il usait en maître absolu. Son successeur, Féodor lvanovitz, dernier prince du sang de Rurick, affranchit l'Eglise nationale, eq créant à Moskou un patriarche indépendant de celui de Constantinople(i588). La faiblesse de Féodor et les
troubles qui suivirent sa mort, arrêtèrent quelque temps l'essor de la Russie. Elle fut forcée de renoncer à la Livonie, et de laisser respirer la Suède 1 et la Pologne. Mais la noblesse moscovite était domptée, et le pouvoir du prince devait bientôt se relever plus absolu sous lesRomanow. Les Tartares étaient désormais hors de combat, et la conquête de la Sibérie ouvrait aux Russes une vaste carrière au nord et à l'orient'.
On dit que Henri IV, après avoir pacifié la France, songea à établir dans l'Europe entière une paix perpétuelle. L'Europe devait former une grande fédération , une république chrétienne, divisée en quinze Etats, à peu près égaux en force et en puissance. Pour [prévenir les [querelles et pour régler les différends entre les peuples con fédérés, on eût établi à Metz, à Nancy, à Cologne, ou dans quelque autre ville centrale, un grand conseil composé de soixante membres. C'eût été le tribu» nal suprême de l'Europe, et, selon l'expression de Henri IV, le sénat de la république chrétienne. Cette assemblée devait empêcher d'un côté les excès et la tyrannie des princes, et de l'autre les
(i) Le traité de Narva, conclu en 1595 entre la Suède et la Russie, donnait au Tzar la Carelie et l'Ingrie.
(a) Karamsin, Hiatde Rusais — Schœll, cours d'histoire des ItaU européens.
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plaintes et les révoltes des sujets. On aurait soutenu la Hongrie, la Pologne et la Suède contre les Turcs et les Moscovites, que Ton confondait avec lesTartares. Puis, quand ces quinze Etats auraient été solidement établis, chacun d'eux aurait fourni son contingent en hommes et en argent; on aurait levé deux grandes armées, équipé une flotte immense , et l'Europe entière aurait marché à la destruction de l'empire ottoman
Ce projet était vaste et généreux , il devail sourire au génie de Henri IV ; mais le Béarnais avait trop d'expérience des hommes et des choses, pour nourrir l'espérance de réaliser ces chimères. Comment croire, par exemple, qu'il songeât sérieusement à chasser les Turcs de l'Europe, lui qui, au temps de sa lutte contre l'Espagne, s'était allié au sultan à mu rat h III, et qui plus tard conclut avec Achmet 1er un traité de commerce dans lequel les Anglais étaient compris'. Ce qui est certain, c'est que Henri IV s'efforça de répandre en Europe les principes de tolérance et de modération qu'il avait fait triompher dans ses Etats. Lorsqu après la
(i) Mémoires de Sully. — Péréfixe, HUtoire de Henri IV.
(a) Un des articles de ce traité, conclu en 1604, portait que toutes les nations de l'Europe, y compris les Anglais, pourraient commercer librement dans le Levant sous la bannière de la France, et sous la protection des consuls français.
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conspiration des poudres, la loi anglaise eut réduit les catholiques à un état d'ilotisme complet, le roi de France plaida leur cause auprès du gouvernement britannique1. Il réconcilia les calvinistes et les luthériens d'Allemagne; il leur persuada de conclure, pour leur commune défense, la ligue d'fleilbronn , qui fut confirmée à Heidelberg, et renouvelée à Aschausen sous le titre d'Union évangélique. Au moment où la mort Je frappa , Henri IV allait abaisser la maison d'Autriche. La gloire de la France, à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, c'est d'avoir défendu partout, par la politique comme par les armes, deux grands principes sur lesquels repose la société moderne : la liberté religieuse et l'équilibre européen.
(i) Correspondance de Boderies.