CHAPITRE PREMIER
De la philosophie à la fin du quinzième siècle. — Décadence de la scolastique. — Retour aux systèmes anciens. — Origines de la Philosophie moderne. — Georges de Trébizonde, Ficin, Reuchlin, Pomponat, Telesio, Patrizzi, Giordano Bruno, Erasme , Rabelais , Cornélius Agrippa , Ramus, Montaigne, Charron, etc. — Politique. Machiavel, Thomas Mo rus , La Boëlie, Bodin. ■ — Jurisprudence. Dèce, A le in t, Cujas, etc.
Au mouvement politique et religieux qui renouvela l'Europe au seizième siècle, correspond, dans la sphère de l'entendement, une révolution analogue. Cette philosophie qui avait humblement courbé la tête devant l'autorité, la scolastique, périt avec le inoyen-âge dont elle avait été Texpres- WPfl: Êtëitf causes conquirent pri^cipalemept
en Europe au renouvellement de la philosophie : d'une parties travaux de l'érudition, qui, aidée de l'imprimerie, produisait au grand jour les ouvrages des anciens, et, de l'autre, l'élan de l'esprit moderne, qui voulait tout voir, tout connaître, et portait partout le besoin de critique et d'examen.
Après la chute de l'empire grec, quelques savants étaient venus, Aristote et Platon à la main, demander un asile à l'Italie. Rome, Naples, Florence surtout, leur avaient donné une généreuse hospitalité, et bientôt la guerre avait commencé dans les écoles, entre les interprètes du Lycée et^ceux de l'Académie. Aristote courait de grands risques dans le combat; car il avait régné au moyen-âge, et la scoîastique l'avait compromis en le réduisant à sa taille. La pensée du philosophe de Stagyre avait disparu sous des monceaux de commentaires. Patrizzi estime qu'au commencement du seizième siècle, il avait été écrit plus de douze mille volumes sur ce sujet. C'était un grand malheur pour Aristote; car, à force d'explications, il était devenu inintelligible. Il y en avait qui trouvaient chez lui tous les dogmes chrétiens, jusqu'à l'Incarnation et la Trinité, comme un autre, dont se moque Rabelais, trouvait les sacrements dans les Métamorphoses d'Ovide, a Je ne sais, disait un de ces enthousiastes, si Aristote tient plus du jurisconsulte
DÉCADENCE DE LA SCOLASTIQUE. /j/p
que du prêtre, du prophète que du Dieu1.» «Aristote, disait un autre, a eu la théologie infuse; il a été le précurseur de Jésus-Christ dans les mystères de la nature, comme saint Jean - Baptiste Ta été dans les mystères de la grâce*. »
Il n'entre point dans notre sujet d'approfondir et de juger la philosophie péripatéticienne et les différents systèmes qu'on a pu lui opposer, soit dans les temps anciens, soit dans les temps modernes; mais il est une remarque que nous ne pouvons nous empêcher de faire ici comme historien : c'est que la philosophie d'Aristote a presque toujours servi d'instrument à ceux qui voulaient défendre Tordre établi, tandis que la philosophie platonicienne a été invoquée par ceux qui voulaient innover, soit en politique, soit en religion. Cette différence vient sans doute de ce qu'Aristote, rapportant tout à l'observation et à l'expérience, s'occupe plus spécialement du réel, et semble subordonner le fond à la forme, l'esprit à la lettre. Platon, au contraire, qui préfère à la prudente
(i) Corneille de La pierre, ap. le P. Pardies, Lettres d'un philosophe à un cartésien.
(a) Quem théologie* insuper glossû illustrârtint, in ctijus caîce concludunt, Aristotelem sic fuisse Christi prsecursorem in naturalibus, qucmadniodum Joanncs-Baptista iu gratuitis. (Corn. Agrippa, de Vanitate scientiar., cap. L1V.)
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méthode de l'expérience les voies hasardeuses de la spéculation, tient peu de compte du monde réel, et daigne à peine s'occuper de la forme : tant il est en adoration devant la substance, devant l'esprit! Aussi tous les novateurs, tous ceux qui dans leur temps ont voulu modifier l'état social, ont marché, à leur insu ou non, sous la bannière de Platon. Voyez ce qui se passe à l'époque où le christianisme s'établit: les premiers docteurs dé l'Eglise, Justin , Clément, *Origène, Synésius, Augustin, appartiennent à l'école d'Alexandrie; et quand, au seizième siècle, Luther se lève pour réformer le catholicisme, il tient là ISible d'une main et dans l'autre Platon'. L'Eglise et la réforme ne sont revenues à Aristote qu'après avoir triomphé.
Parmi les savants grecs qui renouvelèrent en Europe la philosophie platonicienne, il faut mettre au premier rang Gemistius Pletho1, qui était venu s'établir à Florence avant la prise de Constantinople. Dans les rangs opposés brillent Théodore de Gaza et Georges de Trébizonde5. En vain le
(1) Voyez plus haut, page 17.
(2) Georgii Gemistii Plethonis de Platon icae atque Aristotelicae philosophiae differentià. Venise, i54o.
(3) Georgii Trapezuntii comparatio Aristotelis et Piatoni*. Venue, x5a3.