‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 86 sur 119 · ERASME · texte numérisé non relu

ERASME

ces vicaires de Jésus-Christ. Us croient avoir assez fait pour le Seigneur lorsqu'au milieu des plus fastueuses cérémonies, dans un appareil mystique et presque théâtral, leur sainteté vient prodiguer des bénédictions ou lancer des anathèmes. Faire des miracles, le temps en est passé; instruire le peuple, cela donne trop de mal; expliquer l'Ecriture sainte, c'est l'affaire de l'école; prier, c'est bon quand on n'a rien à faire; verser des larmes, cela ne convient qu'aux femmes; vivre dans la pauvreté, c'est une honte; céder, c'est une lâcheté, indigne assurément de celui qui admet par grâce les plus grands rois à baiser ses bienheureux pieds; mourir, c'est bien triste; être crucifié, c'est infâme1. » Le pape Paul 111 avait oublié ces paroles d'Erasme, quand il pensait à le faire cardinal'.

Mais Erasme ne se bornait point à censurer toute la hiérarchie ecclésiastique, depuis le moine jusqu'au pape; il attaquait la foi superstitieuse aux indulgences et l'abus du culte des saints, « Que dire de ceux dont la conscience s'endort sur la foi des indulgences, qui mesurent, comme avec une

(1) Encornions Moriae, 5g. .

(») Quùra statuisset Paulus M in/uturam synodwh aliquot erutfitos in cardinalium ordinem allegere, propositnm e*t et de Erasitio. ( Erasra-, F.pist., lib. XXVII. )

horloge, la durée du Purgatoire, et qui en calculent d'avance, sans craindre de se tromper, les siècles, les années, les jours et les heures?... Il n'y a pas de négociant, de militaire, déjuge, qui ne croie qu'en faisaut une offrande d'un écu, après en avoir volé des milliers, il ne lave toutes les souillures de sa vie... Et que demandent-ils tous à leurs Saints, si ce n est ce que je donne moimême (c'est la Folie qui parle)? Parcourez tous ces ex-voto dont les temples sont tapissés jusqu'à la voûte; en verrez-vous un seul qu'un homme ait offert en action de grâces pour avoir été guéri de la folie? Vous y verrez un naufragé qui se sauve à la nage , un soldat qui n est pas mort de ses blessures, un autre qui a su se dérober au péril d'être blessé, en laissant à ses camarades le soin de battre l'enuemi. Ici c'est un pendu dont la corde se rompt, grâce à un Saint, patron des voleurs, pour qu'il puisse continuer à soulager ceux à qui leur argent pèse; là c'est un malade qui guérit de la fièvre plus vite que ne le voulait son médecin. L'un, après avoir vu son char renversé, ramène à l'écurie ses chevaux sains et saufs; l'autre a été retiré vivant de dessous les ruines d'un édifice. Pas uu ne remercie le ciel d'être devenu raisonnable; tant il est doux de ne l'être pas!... Le christianisme est infecté de ces rêveries que les prêtres

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autorisent et entretiennent parce qu'ils savent ce qu'elles valent \ »

Voilà ce qu'Erasme écrivait en i5o8: aussi l'aceu sait-on d'avoir contribué à la réforme autant que Luther lui-même. Erasme, disait -on, a pondu les œufs, et Luther les a fait éclore. Un religieux, prêchant un jour à Paris devant François 1", déclara que l'Anti-Christ ne pouvait pas tarder à arriver, et parmi les précurseurs de l'Anti- Christ il compta le philosophe de Rotterdam. Un autre, expliquant ces paroles du psaume 90 : frous écraserez le lion et le dragon , disait : Le lion , c'est Luther; le dragon, c'est Erasme. Et cependant le philosophe n'approuva point la réforme telle que Luther l'avait conçue. Aussi le réformateur, après avoir vainement tenté de l'attirer dans son parti, s'écriait-il avec humeur : a Erasme est Erasme et n est point autre chose. »

C'est assurément beaucoup d'être soi-même, et de n'accepter de personne une opinion toute faile; mais en examinant les ouvrages d'Erasme, ses contradictions, et les paradoxes qu'il se plaisait souvent à soutenir, il est difficile de croire qu'il ait eu des opinions bien arrêtées. Son impartialité n'était au fond que du scepticisme. D'ailleurs,

(1) Encomium Mon», 4o et 41.

il n'était pas homme à sacrifier sa vie, ni même son repos, pour ce qu'il aurait cru la vérité. Esprit plus littéraire encore que philosophique, il avait besoin du calme de la solitude et de l'amitié' des puissants pour se livrer à ses études chéries, pour savourer à loisir les auteurs anciens, et répandre dans ses écrits les fleurs de l'alticisme ou de l'urbanité romaine. Sa devise n'était point ces courageuses paroles de Ju vénal, qu'un philosophe du dernier siècle mit au frontispice de ses écrits : vitam impendere vero, sacrifier sa vie à la vérité; mais cette maxime plus prudente et plus sûre : non amo seditiosam veritatern, je n'aime pas la vérité en lutte contre l'ordre établit : <0"oi' ^ Dans la philosophie, Erasme n'a pris parti pour aucune école; mais si l'on ne peut savoir exactement ce qu'il pensait, on sait du moins ce qu'il ne pensait pas. Il eut toujours un invincible dégoût pour la scolastique, et il contribua, avec son

(i) Erasme a dit dans une de ses épilres : « Luther nous a donné une doctrine salutaire et de très bons conseils; je voudrais qu'il n'en eût pas détruit l'effet par des fautes impardonnables. Mais, quand il n'y aurait rien à reprendre dans ses écrits, je ne me suis jamais senti disposé à mourir pour la vérité. Tous les hommes n'ont pas reçu le courage nécessaire pour être martyrs; et si j'eusse été mis à l'épreuve, je crains bien que je n'eusse fait comme saint Pierre. »

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ami l'Espagnol Vives, à en affranchir son siècle*. Né avec un goût pur qu'il perfectionna par l'étude, il attaqua les formes barbares et pédantesques de l'ancienne argumentation. Sa parole vive et acérée rompit les mailles de ces filets dans lesquelles les docteurs de l'Ecole embarrassaient la raison humaine. Il donna l'exemple de discuter avec clarté et même avec élégance; et s'il ne réforma point la philosophie elle-même, il prépara du moins la réforme de la langue philosophique. Ses écrits lui valurent les suffrages de l'Europe entière. Henri VIII, Charles-Quint, François 1er, tous les souverains voulaient l'attacher à leur personne; mais il eut la force de préférer son indépendance à la servitude des cours. Après une vie toute consacrée à la science, il mourut en i536, à Bâle, où il avait passé une partie de sa vie, et où son souvenir est conservé aussi religieusement qu'à Rotterdam.

Rabelais, qui vint après Erasme, poussa bien plus loin le scepticisme. Il était né en Touraine, à Chinon, en i4&3, l'année de la naissance de Luther. Mais ce que Luther devait faire en Allemagne par l'enthousiasme el par la foi , Rabelais

(i) Brucker, HUt, crit. philos. Period. III, Pars I, lib. JJ, cap. 1.

le tenta en France par le doute et par l'ironie. Comme Luther, il commença par se faire moine, et comme lui il s'ennuya de 1 cire. Cette vive et joyeuse imagination, qui devait lui faire écrire tant de folies dans sa yieillesse, lui en fit faire quelquesunes dans son jeune âge. Après avoir réfléchi quelque temps dans une prison monastique où ses supérieurs l'avaient enfermé, il jeta le froc aux orties, et alla prendre le hounet de docteur eu médecine à la faculté de Montpellier. En i53i, il était professeur dans cette ville, et son crédit auprès du chancelier Duprat sauva les privilèges de la faculté, abolis par le parlement; car alors les universités qui dataient du moyen-âge avaient le sort des puissances féodales. De Montpellier, Rabelais passa à Lyon, où il exerça quelque temps la médecine. Ensuite il accompagna le cardinal Du Bellay dans son ambassade à Rome; et là, tout en amusant par ses saillies le pape et les cardinaux, il les observa profondément, et puisa dans ce qu'il voyait le texte de ses plus sanglantes railleries.

En i545, Rabelais, qui était de retour en France depuis plusieurs années, obtint la cure de Meudon, parle crédit du cardinal Du Bellay. 11 y avait déjà plusieurs années qu'il avait composé l'histoire de Gargantua et de Pantagruel. On a dit qu'à l'exemple du premier Brulus, il contrefit

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