RAMUS
Après avoir lu ainsi furtivement Jes Enlretiensde Socrate : « Voilà, s'écria-t-il, la seule philosophie digne de l'homme! » et comme ces saints qui trouvaient leur vocation dans un feuillet de la Bible, le philosophe trouva. la sienne dans une page de Xénophon, inspirée par le génie de Socrate.
Arislote, détrôné en Italie, régnait encore en France. Tous les jours, dans le collège où Ramus remplissait ses humbles fonctions, on soutenait thèse en beau latin pour la doctrine péripatéticienne, et plus d'une fois peut-être le champion d'Aristote, en balbutiant son argumentation banale, pâlit en regardant par hasard le froncement de sourcil et le silence expressif de ce valet qui lisait Platon la. nuit. Quand il eut été arraché à ce misérable état, plutôt parla ténacité de sa volonté que par la pitié d autrui, il soutint thèse à son tour, et Ton devine de quel ton il traita la puissance philosophique qui avait dominé si longtemps. Il proportionna l'attaque aux éloges exagérés qu'il avait entendus; il traîna l'idole dans la boue, et souleva contre lui tant de colères, de
vivit. Sed quùm interdiù dominis suis fi de] cm operam prae»titîsset, nocte, Clcan!hisphito?ophî exemple) non dissimili, olro et lucernà discipliiiamm lumen biwi'tempore tauttrin sib» compara vit, ut artium libernlium laureâ sit dor.itus. (B..110sit.-s, Vita Raftii. )
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préjugés et d'intérêts que l'autorité royale crut devoir intervenir en faveur d'Aristote. François I", à qui Ton avait fait accroire que la langue grecque et la philosophie elle-même étaient attaquées dans la personne d'Aristote, défendit à Ramus d'écrire et d'enseigner.
Ramus obéit; le roi mourut sans lui avoir rendu justice. Ses ennemis le diffamaient dans toute l'Europe; les partisans d'Aristote le jouaient sur les théâtres de leurs collèges. Lui, continuant ses études et s'enracinant dans ses convictions, riait, comme eût fait Socrate,'de toutes cès fureurs dirigées contre sa personne, et à ses amis qui souffraient pour lui il répondait avec le poète :
Grau superreuiet quae non sperabitur hora.
En effet, sous le règne de Henri II , il obtint, par le crédit du cardinal de Lorraine, la main-levée de sa plume et de sa langue1, 11 fut nommé, en i55i, professeur d'éloquence et de philosophie au Collège royal, que François 1er avait fondé. Déjà, quelques années auparavant, il avait été appelé à diriger le collège de Presles, à Paris. Mais ce fut au Collège royal qu'il déploya sa science et son génie. Libre enfin dans son enseignement, il fit
(i) Bayle, Dict. hist art. Ramu».
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connaître à la France la philosophie Platonicienne, ou plutôt la philosophie telle que lui-même l'avait conçue; car il ne voulait point jurer sur les parôles de Platon, comme on avait juré jusque-là sur celles d'Aristote. a Je ne prétends pas, disaitil, qu'il faille adopter une opinion parce qu'elle est de Platon. Si un portefaix venait me dire quelque chose dé plus raisonnable que le disciple de Socrate, je n'hésiterais pas à préférer un portefaix pensant droit à Platon dans Terreur. »
Novateur en philosophie, Ramus penchait vers la réforme religieuse. La Sorbonne, qui soupçonnait ses opinions, avait voulu l'expulser du collège de Presles; mais le parlement l'avait maintenu dans ses fonctions. Quand l'édit de janvier 1S61 eut donné lalibertéaux réformés, Ramus professa ouvertement le calvinisme, et, traitant les saints comme il avait traité Aristote, il enleva de la chapelle du collège de Presles les images qui la décoraient. Esprit inquiet et aventureux, il voulait réformer même la réforme, et il proposa aux calvinistes quelques changements dans l'administration de leurs églises; mais Tliéddore de Bèze les fit rejeter par le synode de Nîmes comme trop favorables à la démocratie. Quand la guerre civile eut éclaté, l'Université le bannit de son sein comme protestant; sa bibliothèque et son mobilier furent
pillés; mais Charles IX lui donna un asile à Fontainebleau, et en i563, de retour à Paris, il put encore professer au collège de France. Cependant il fut bientôt réduit à quitter la capitale; il se réfugia dans l'armée du prince de Condé, et assista en 1567 à la bataille de Saint-Denis. L'année suivante, il visita les universités allemandes, professa même quelque temps à Heidelberg, et revint mourir à Paris, à la Saint-Barthélémy '.
Montaigne, qui vivait à la même époque, resta neutre au milieu des opinions qui divisaient l'Europe, a En cette université, disait- il , je me laisse ignoramment et négligemment manier à la loi générale du monde... Oh ! que c'est un doulx et mol chevet, que l'ignorance et l'incuriosité à reposer une teste bien faicte! » Montaigne a dit encore : « L'incertitude de, mon jugement est si également balancée en la pluspartdesoccurrences, que je compromet trois volontiers à la décision du sort et des dés \ » Mais si en théorie l'auteur des Essais n'avait point d'opinion arrêtée, dans la pratique il était pour l'ordre établi, et se déliait des innovations : «En ce débat, par lequel la France
est à présent agitée de guerres civiles, le meilleur
(1) Banostui, Viu Rami.
(2) Moniaignf, Essais, lir. U, ©l»;»]>. 17.