MONTAIGNE
et le plus sain party est sans doubte celuy qui maintient et la religion et la police ancienne du pais'... Je suis desgouté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte; et ay raison, car j'en ay veu des effets très dommageables... Ceux qui donnent le bransle à un Estât sont volontiers les premiers absorbez en «a ruyne : le fruit du trouble ne demeure guères à celui qui l'a esmeu; il bat et brouille l'eau pour d'aultres pescheurs. »
Mais, tout en défendant l'ordre ancien, Montaignenes'en dissimulait pas les abus, et il demandait lui-même plus d'une réformé. L'éducation lui paraissait surchargée de choses inutiles, et mal appropriée à l'avenir de la jeunesse. Il désapprouvait la vente des charges de judicature et les frais de justice. « Qu'est il plus farouche que de veoir une nation où, par légitime coustume, la charge
(i) Montaigne était cependant bien loin d'approuver les excès du parti catholique* «Entre lesgents de biens quisuyvent ce parti ( car je ne parle pas de cculx qui s'en servent de prétexte pour exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suyvre larfaveur des princes; mais de ceux qui le font par vray xèle envers leur religion, et saiucte affection à maintenir la paix et l'est* t de leur patrie), de ceulx-ci, dis-je, il s'en veoid que la pas&ion poulse hors les bornes de l.i raison, et leur faict par fois prendre des conseils injustes, violents et encore téméraires, » { Liv. 11, thap. ig. )
déjuger se vende, et les jugements soient payés à purs deniers comptants, et où légitimement la justice soit refusée à qui n'a de quoy la payer? » Montaigne a attaqué la torture comme inhumaine et comme inutile. «C'est une dangereuse invention que celle des géhennes, et semble que ce soit plustost un essay de patience que de vérité. Et celuy qui les peult souffrir cache la vérité, et celui qui ne les peult souffrir : car, pourquoi la douleur me fera-t-elle plustost confesser ce qui est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas? et, au rebours, si celuy qui n'a pas faict ce de quoy on l'accuse, est assez patient pour supporter ces torments; pourquoy ne le sera celuy qui l'a faict, un si beau gqerdon que la vie luy estant proposé? Pour dire vray, c'est un moyen plein d'incertitude et de dangier*. »
Avec des opinions aussi sages et aussi modérées, l'auteur des Essais dut prendre peu de part aux affaires de son temps. Destiné par son père à l'étude du droit, il avait été fait de bonne heure conseiller au parlement de Bordeaux; puis il avait quitté la robe pour l'épée. Mais, quelle que fut sa profession, c était aux travaux de la pensée qu'il consacrait la plus grande part de ses forces et de
(1) Montaigne, Essais, liv. II, chap. 5.