MONTAIGNE
son temps. Il partit pour l'Italie, au moment où la Ligue allait embraser la France. Il traversa la Suisse, et fraternisa avec les Helvétiens, se pliant à leurs mqeurs et adoptant leurs usages; car, disait-il, chaque usage a sa raison. En Italie, i| regretta le passé, au milieu des merveilles de la. renaissance. Dans son journal, qui n'a été retrouvé que. cent quatre-vingts ans après sa mort, il compare les palais modernes a que cette Rome bastarde va sous ses yeux attachant aux antiques masures,, à ces nids que les moineaux et les cor-* neilles vont suspendre aux voûtes et aux parois des temples démolis1.» A Rome il baisa les pieds du Saint-Père, et fit le pèlerinage de Lorette; ce qui ne l'empêcha pas d'avoir quelques démêlés avec la censure ecclésiastique au sujet de certaines opinions répandues dans ses Essais. Il était aux bains de Lucques, loftqu'il apprit qu'il avait été élu maire de Bordeaux. Il hésita quelque temps à accepter celte charge, en songeant aux devoirs quelle imposait. « Je ne veux pas, dit-il, qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les paroles, et la sueur et le sang au besoing. » Il
(i) Le journal de Montaigne, écrit moitié en français, moitié en italien, a été publié pour la première fois par M.^îe Quer- Ion en 1774. ,
LiV. IV, CHAP. I.
accepta pourtant, sur Tordre exprès de Henri III En i588, il assista aux Etats de Blois, calme au milieu des passions qui s'agitaient autour de lui. 11 acheva sa vie dans la retraite, et mourut en faisant des vœux pour le triomphe de Henri IV
Longtemps avant de publier les Essais, Montaigne avait traduit la Théologie naturelle de l'espagnol Raymond de Sébonde. Cet ouvrage, basty, selon l'expression de notre auteur, d'un espaignol baragouiné en terminaisons latines, avait été imprimé pour la première fois à Deventer, en 1487. Montaigne le traduisit en français pour son père, et le publia en 1569. C'est un livre qui contient de hautes idées sur la philosophie et sur la religion ; il a quelquefois inspiré Bacon, Pascal, Leibnitz et Bossuet. Nous citerons, d'après la version de Montaigne, Ai passage que Bacon a imité, un parallèle entre la Bible et la nature : « Dieu nous a donné deux livres, celui de l'universel ordre des choses ou de la nature, et celui de la Bible. Le premier est commun à tout le monde, et non pas le second; car il fault estre clerc pour le pouvoir lire. En oultre, le livre de
nature ne se peult ny falsifier, ny effacer, ny faul- #
(1) M. J. V. Leclerc, Discours sur la vit et les ouvrages de Montaigne.