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CHAPITRE IL

La connaissance des couleurs aux diverses phases du développement de l’humanité.

Puisqu’on ne saurait acquérir une connaissance certaine et complète de l’état, de l’étendue et de la capacité fonctionnelle du sens des couleurs aux périodes les plus diverses de l’évolution de l’homme qu’en étudiant les monuments littéraires des temps les plus reculés,, cherchons quelles couleurs, et aussi combien de couleurs, furent connues et nommées par les poëtes et les écrivains de ces lointaines époques.

Mais, en attendant la réponse à cette importante question, voici qu’une assez grave difficulté se présente : comment devons-nous diviser les différentes couleurs? Notre division actuelle, celle dont Newton est l’auteur, et qui repose sur les sept couleurs du prisme, ne peut être d’aucun usage pour notre but. Le sens des couleurs, en effet, n’ayant

pas toujours été le même aux différentes phases du développement de notre espèce, et la même couleur, le bleu, par exemple, n’ayant pas été senti de même en tous temps par la rétine, il est impossible d’adopter, comme une commune mesure pour tous les siècles, une division schématique des couleurs qui ne répond qu’à notre état actuel (le percevoir les couleurs, et qui ne doit son existence qu’à notre façon présenté de les distinguer.

Combien nous aurions tort de prendre les sept couleurs du spectre newtonien pour base de nos considérations, on le voit déjà par ce fait qu’à une certaine époque la rétine de l’homme ne distinguait pas dans le spectre autant de couleurs que nous en apercevons aujourd’hui. Ainsi, Xénophane ne voyait que trois couleurs dans l’arcen-ciel, et c’étaient celles qui appartiennent à l’extrémité lumineuse du spectre ou qui en sont proches : « Celle qu’ils nomment Iris est un nuage — pourpre, rouge et jaune-vert. »

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1. Dans Mullach, Fragmenta philosophorum graecorwm (Parisiis, 1860), vol. I, p. 103.

Même à l’époque d’Aristote la rétine humaine ne distinguait pas encore dans l’arc-en-ciel le grand nombre de couleurs qu’j voit avec facilité l’œil de nos contemporains. Ce philosophe appelle expressément l’arc-en-ciel Tpfypmç, « tricolore » 1 ; il distingue nettement le rouge, ®oi,vtxoç, le vert, itpàaivo?, et le violet, àXoupyéç, quoiqu’il semble avoir admis en outre une quatrième nuance entre le rouge et le vert, car il dit : « Entre le rouge et le vert apparaît souvent du jaune 2 . »

Aristote n’envisageait pas cette quatrième couleur de l’arc-en-ciel, le jaune, comme une partie réelle, objective du phénomène : il la comptait plutôt parmi les sensations subjectives. Car, d’après lui, la couleur jaune n’apparaît dans l’arc-enciel que parce que le rouge, placé à côté du vert, prend une teinte plus claire sur le fond noir des nuages et parce que, croyait-il, l’œil rempli de

1. Meteorologica, III, 4, § 25. « Si donc nous ne nous sommes pas trompés en décrivant l’apparence des couleurs, il faut nécessairement que l’arc-en-ciel en ait trois, et qu’il n’ait absolument que ces trois couleurs. »

2. Ibid., III, 2. To 8è p,STai;b tou jpoivtxoO xal npacrivou çafvsTat noXXàxi; ?av06v.

cette teinte sombre reçoit du rouge la sensation de la clarté, non celle des couleurs *.

Aristote n’a donc considéré, à vrai dire, le jaune de l’arc-en-ciel que comme une couleur complémentaire. Ses vues et ses idées sur l’optique atteignent d’ailleurs, sur beaucoup de points, une hauteur vraiment étonnante. Comme nous avons l’intention de revenir sur cette question, nous nous contenterons de remarquer que les écrits d’Aristote offrent déjà des traces indubitables de la théorie actuelle des ondulations, et que l’on y rencontre des essais d’explication de certains phénomènes chromatiques au moyen de ces idées qui présentent tant d’affinités avec cette théorie moderne 2 .

1. « Si le jaune se montre aussi dans l’arc-en-ciel, dit le Stagirite, c’est à cause de la proximité même des couleurs. Ainsi le rouge près du vert paraît blanc ; et ce qui le prouve bien, c’est que plus le nuage est noir, moins les couleurs de l’arc-en-ciel sont mêlées. Or c’est dans ce cas que le rouge paraît le plus jaune. Dans l’arc-en-ciel, le jaune se produit entre la couleur rouge et la couleur verte. C’est donc à cause de la noirceur du nuage circulaire que toute la partie rouge de ce nuage paraît si blanche; et, en effet, elle est blanche en com. paraison du reste. Et réciproquement, quand l’arc-en-ciel s’efface et s’éteint, la couleur rouge se rapproche beaucoup du blanc, parce que le rouge se dissipe; car la nuée, qui est blanche, tombant à côté du vert, passe au jaune.» (Météorologie, III, 4, § 26-7. Trad. Barthélemy Saint-Hilaire.)

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