‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 20 sur 65 · Geiger, Zur Entwickelungsgeschichte. Vortr. III, p · texte numérisé non relu

Geiger, Zur Entwickelungsgeschichte. Vortr. III, p

La suite de cette étude nous amènera à parler longuement de la période primitive du développement du sens des couleurs et même à indiquer, autant qu’il est possible, son origine : on remarquera pourtant, dès à présent, que nous inclinons à reconnaître dans Y intensité lumineuse de chaque couleur l’élément étiologique de la sensation chromatique.

A l’origine, on ne distinguait dans le rouge que l’intensité lumineuse de cette couleur par opposition à d’autres couleurs, par exemple, au vert ou au bleu. Cette sensation plus intense de lumière fit naître une espèce particulière de processus sensible. On ne le considéra pas d’abord avec précision et d’une manière absolue comme une sensation chromatique ; on n’était pas encore arrivé à séparer rigoureusement la quantité et la qualité de la lumière comme deux facteurs distincts et tout à fait indépendants. Ainsi on confondait encore souvent, comme on le voit dans le Rig-Véda, les notions du blanc lumineux avec la dénomination chromatique du rouge. Ce n’est que peu à peu que l’on arriva à séparer en toutes circonstances ces deux éléments avec la précision

désirable ; on avait dès lors atteint le degré de développement suffisant pour distinguer d’abord le rouge, puis le jaune, de l’idée du blanc lumineux, avec lequel ces couleurs s’étaient confondues jusqu’alors : on reconnut et on jugea enfin que c’étaient bien des perceptions spéciales de la rétine.

Nous inclinons encore à croire, avec Geiger, que le dualisme du rouge et du noir doit être considéré comme l’époque la plus primitive de tout sens des couleurs ; nous voudrions seulement ajouter, dans la langue exacte des physiciens, que le dualisme du noir, c’est-à-dire de la sensation résultant de l’absence plus ou moins complète de lumière, et du rouge, c’est-à-dire de la sensation d’une lumière intense, a formé l’époque primaire durant laquelle le sens des couleurs commença d’évoluer, en passant par des transitions de nature telle qu’on reconnut et qu’on distingua d’abord, d’après leur caractère véritable, les couleurs riches en lumière, le rouge et le jaune.

Il n’est pas très-difficile de déterminer historiquement l’époque pendant laquelle le sens des couleurs ne consista qu’à sentir le rouge et le

jaune, alors que toutes les autres nuances n’étaient pas encore perçues comme des modifications distinctes et sui generis de la sensation, et demeuraient confondues dans la notion de l’intensité lumineuse. Les poésies homériques fournissent justement pour cette époque des renseignements exacts et très-instructifs pour nous.

Les désignations des couleurs qu’on rencontre dans ces poëmes prouvent de la manière la plus évidente qu’à cette époque la rétine humaine ne pouvait encore reconnaître et sentir, d’après leur valeur chromatique réelle, que les couleurs riches en lumière, tandis que les couleurs d’une intensité de lumière moyenne ou inférieure, telles que le vert, le bleu et le violet, nous le montrerons bientôt, n’affectaient pas encore l’œil par un acte distinct de sensation : le vert se confondait avec la notion du jaune pâle, ^Xwpôç; le bleu et le violet avec celle de l’obscur, xuâveoç.

L’emploi d’expressions pour les couleurs prismatiques est complètement absent des poëmes homériques, ainsi que l’a montré Gladstone \ tandis

1. Studies on Homer and the Homeric âge (Oxford, 1858), vol. III, IV. Aiodos, sect. iv.

qu’au contraire les rapports que présentent les objets diversement colorés, à cause même de leur coloration différente, avec l’intensité lumineuse, avec la quantité absolue de lumière, sont notés par des expressions nombreuses et très-variées. Asux6ç, clair; p,app,apsoç, scintillant; yXauxéç, brillant; crtyaXôeiç, blanc; a’.oXoç, multicolore; àpyéç, éblouissant; çasivéç, rayonnant; alôoti , étincelant; ai'ôoov, étincelant; piXaç, noir; toXisç, gris, blanchâtre, sont autant d’expressions qui servent seulement à désigner la plus ou moins grande intensité lumineuse perçue. En deux passages de ses Études sur Homère , Gladstone a très-bien décrit cette particularité, propre à Homère et à son temps, de sentir dans les couleurs plutôt la quantité que la qualité de la lumière, et de la désigner par des expressions qui servent plutôt à indiquer l’excitation lumineuse plus ou moins forte perçue par la rétine qu’à noter exactement la nuance de chaque couleur.

« Quant à la lumière, à l’ombre et à l’obscurité ainsi considérées, Homère a eu les conceptions les plus vives et les plus poétiques. Cette description des choses sous l’influence de la

lumière et pendant l’absence de celle-ci met ses matériaux à la plus rude épreuve. Son ciel grisde-fer, rougeâtre, étoilé, sont autant de modes de la lumière. Ses troupeaux et sa mer de couleur vineuse, ses moutons violets, ses objets de couleur fauve, pourpre, fuligineuse, etc., présentent un riche vocabulaire de mots pour décrire les couleurs obscures, mais aussi celles qui varient entre les teintes sombres et éclatantes, selon la quantité de lumière qui s’y projette. Ici, par exemple, se montre le lien entre son «T6o«p xaicvoç et son alfto'} olvoç. » Et quelques lignes plus haut : « En thèse générale, je dirais que les couleurs homériques sont en réalité les modes et les formes de la lumière et de son opposé ou, plutôt, de son absence, l’obscurité \ »

Quant à cette particularité, qui consistait à distinguer, dans chaque couleur, bien moins son caractère propre que son intensité lumineuse, elle subit déjà à l’époque homérique un progrès évident : la sensation du rouge et du jaune s’y trouve complètement développée ; elle se distingue de la notion de l’intensité lumineuse avec laquelle

Page 1