‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 40 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les couleurs d’intensité lumineuse plus faible qui correspondent au bleu et au violet du spectre.

Il est facile de montrer que le bleu a suivi une évolution analogue à celle du vert. La seule différence entre ces deux couleurs, c’est que nous ne pouvons faire pour le bleu et le violet ce que nous avons fait pour le vert, quand nous sommes remonté jusqu’à l’origine première de cette couleur, alors qu’elle consistait en une pâle teinte vert-jaune. Mais on peut d’ailleurs se persuader jusqu’à l’évidence que les tons clairs du bleu, à certaines périodes de l’antiquité, n’étaient pas encore perçus par une sensation spécifique, et qu’ils se confondaient plutôt dans la notion du gris vague et indécis : ainsi, c’était encore la quantité, non la qualité lumineuse, qui seule arrivait à la conscience des anciens hommes.

Au contraire, les nuances foncées du bleu n’ont éveillé, à certaines époques de l’évolution humaine, que les notions du sombre et de l’obscur, sans aucun rapport avec leur valeur chromatique. L’aptitude à percevoir, à sentir le bleu foncé ne s’était pas encore dégagée de la vague intuition des nuances sombres pour s’élever à la sensation distincte et spécifique du bleu. Les hommes de ce temps ne distinguaient dans le bleu que ses rapports avec la lumière. L’intensité lumineuse plus on moins vive qui paraît dans les différentes nuances du bleu, Voilà seulement ce que sentait la rétine; le caractère propre du bleu, sa valeur chromatique^ n’était pas encore capable d’exciter les éléments sensibles de cette membrane de manière à y produire une sensation réelle et spécifique de cette couleur. En un mot, pour parler comme les physiciens, la rétine ne distinguait alors dans la lumière bleue qtie l’amplitude des oscillations ; elle n’y distinguait pas encore la longueur d’onde.

Cette double parenté du bleu, d’une part, avec un ton clair, de l’autre, avec un ton foncé très" rapproché du noir, on la constate déjà avec une

netteté surprenante dans te nom latin du bleu, caeruleus. L’expression caeruleus cucumis, que l’on rencontre chez Properce (iv, 2, 43), nous montre caeruleus dans ses rapports avec les tons clairs; au contraire, celle de caeruleae vittae, dont Virgile ( Aen ., m, 63) se sert, désigne le noir intense. Cette double signification de l’adjectif caeruleus a été d’ailleurs reconnue par des philologues remarquables. Jacob s’exprime à ce sujet de la façon suivante : Res caerulei coloris apud poetas Latinos duplici dicuntur significatione, nam color est aut dilutus, ad album accedens , quem Graeci yXwpov appellant , ut apudPropert. iv, 2, 43, « caeruleus cucumis », aut viridis ad fuscum vel atrum accedens *. » De même, en grec, il est facile de montrer ce double rapport du bleu, tantôt avec le clair, le pâle, tantôt avec le sombre, l’obscur.

L’expression y Xauxôç, souvent employée pour désigner notre bleu clair actuel, n’impliquait pas, aux périodes reculées de l’antiquité grecque, la

1. Jacob, Quaestiones epicae seu symbolae ad grammaticamlatinam poeticam. Quedlinburgi etLipsiae, 1839, c. III, 1 6, p. 79.

notion d’une couleur déterminée : elle servait exclusivement à désigner certains effets de lumière. Ainsi, dans Homère, le mot 7X20x0? ne doit jamais être entendu de telle ou telle couleur ; il ne sert qu’à caractériser certains effets de lumière, et répond à peu près à notrè mot « brillant ». Platon appelle 7X20x0? une couleur composée de bleu foncé et’de blanc-. Aristote 2 désigne les yeux gris-bleu par l’adjectif 7X20x6?. Ce passage d’Aristote nous fournit d’ailleurs quelques éclaircissements précieux sur la valeur chromatique du mot 7X20x6?, qui a donné lieu à tant de discussions.

Aristote allègue au même endroit que chez les chevaux on trouve des yeux bleus (yXauxof). Or, comme les chevaux n’ont jamais, en réalité, les yeux bleus, que tout au plus leur jris, généralement d’une couleur foncée, est privé de pigment et apparaît pour cette raison d’un gris clair, bleuâtre, il nous semble démontré que l’on ne peut traduire ici 7X20x0? uniquement par bleu clair, qu’il faut le rapporter à un ton gris bleuâtre, semblable à notre gris-bleu.

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