‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 42 sur 65 · P. 249 et · texte numérisé non relu

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« Nous devons donc dire, continue Geiger, que dans les hymnes du Rig-Véda, dans l’Avesta, dans les livres de la Bible, dans les poëmes homériques et dans le Koran, ni le ciel, ni aucun autre objet n’est appelé bleu ; bien plus, qu’il a été impossible de nommer ainsi n’importe quoi, puisque non-seulement nous ne rencontrons aucun mot pour cette notion, mais qu’il ne pouvait en exister, chaque mot qui plus tard servit à la désigner se rapportant primitivement et encore à cette époque à une autre notion l . Il est certain que blâ ■— l’ancienne couleur des peuples du nord représentée par le mot danois actuel blà « bleu » —■ veut dire « noir » *.

« Même en Chine, où les races humaines diffèrent des nôtres à tant d’égards, et quant au génie de leurs langues, et quant au cours entier de leur développement, il y a grande apparence que les choses dont nous parlons ont eu lieu exactement comme chez nous. Dans le birman, qui a beaucoup d’affinité avec le chinois, ce fait paraît peut-être plus clairement encore, car no y passe évidemment de

la signification d’humide, sale, sombre, noirâtre, à celle de bleu, bleu de ciel. Dans la famille des langues finno-tartares kek, kôk, « bleu », qui se confond entièrement ici avec le vert, comme nous le rencontrerons encore ailleurs, sort aussi de la notion du gris. La même observation se présente dans la langue basque 1 . L’araméen n’a pas plus que l’hébreu de mot spécial pour la couleur bleue 2 .

« Le développement progressif de la notion du bleu, conclut Geigèr, en des mots qui, de la perception générale des teintes sombres ou noirâtres avaient passé à celle des nuances grises, n’admet pas d’autre explication que celle de l’évolution graduelle de la vision du bleu. L’intuition de cette couleur s’est dégagée de la notion de l’obscur en commençant par le bleu le plus foncé, d’abord simple nuance du noirâtre, comme cela a eu lieu, outre le gris, pour le brun, ce qui ne se conçoit guère sans doute lorsqu’on ne considère que l’état actuel de nos sens. La preuve de ce que nous avançons, ce sont les confusions commises

DES COULEURS*. —. ÇHA.P. Y. 69

entre le noir, le gris, le brun et le, bleu, confusions que nous pouvons à peine imaginer aujour r d’hui, bien qu’on en puisse démontrer l’existence jusque dans la plus haute antiquité l . »

Geiger discute de même, et avec non moins de force et d’originalité, dans un autre ouvrage que nous avons déjà souvent cité, Y Histoire de l'évolution de l'humanité, la signification et le développement de la notion du bleu chez les différents peuples. « À une époque reculée, en dépit des occasions qui d’elles-mêmes s’offraient en foule, la mention de la couleur bleue est totalement absente. Les hymnes du Rig-Véda sont presque tous remplis de descriptions du ciel ; il n’y a pas d’autre objet dont il soit fait plus souvent mention; le jeu des couleurs, que le soleil et l’aurore y font naître chaque jour, le jour et la nuit, les nuages et les éclairs, l’espace aérien et l’éther, tout ce spectacle de la nature se déroule avec une magnificence grandiose dans des tableaux d’une inépuisable fécondité : mais que le çiel est bleu, personne, s’il l’ignorait, ne pourrait l’apprendre de ces vieux poëmes. Les hyqines du Véda 1. P. 316.

représentent l’état le plus ancien de l’esprit humain tel qu'il s’est conservé dans une littérature, s’il est permis d’appeler de ce nom des chants transmis par tradition orale. Mais, quant à la couleur bleue, il faut faire la même remarque pour le Zendavesta, pour les livres des Parsis qui adorent la lumière et le feu, le feu de la terre comme celui du ciel, et chez lesquels on doit s’attendre à une attention aussi grande pour les couleurs du ciel que dans les Yédas. La Bible, où le ciel, on le. sait, ne joue certes pas un rôle effacé, la Bible, qui fait mention du ciel dès son premier verset, et qui le nomme encore plus de quatre cent cinquante fois, abstraction faite des expressions d’un sens analogue, la Bible ne trouve pourtant aucune occasion de dépeindre d’un mot la couleur bleue du ciel. Même dans les poèmes homériques, il n’est point question du ciel bleu, quoique ces chants soient nés sous le beau ciel de l’Ibnie.

« Les mots qui, dans n’importe quelle langue, servent à désigner le bleu, ont d’abord désigné le vert, du moins pour la plus petite partie; la plus grande partie de ces mots a eu le sens de

noir aux époques les plus anciennes. Cela est vrai du mot allemand blau , qui, dans les langues anciennes du nord, se retrouve dans le mot composé Uâ-madhr, homme noir, nègre, et qui a aussi de l’affinité avec l’anglais block . C’est encore vrai, pour citer un exemple éloigné, du mot chinois hiuan, qui signifie aujourd’hui bleu de ciel, mais qui avait dans l’antiquité le sens de noir. Dans des livres anciens on le rencontre dans l’expression hiuan te ; te veut dire vertu ou mérite; les deux mots ne veulent assurément pas dire « mérite bleu » ; ils signifient « mérite obscur », « inconnu ». Un mot pour désigner le bleu, qui est actuellement répandu sur une grande partie de l’Asie, est nil, le même vraisemblablement que le nom du fleuve et qui paraît venir des Perses. Le mot nila ne signifie que noir dans d’anciens écrits; il n’est rien de plus que la forme indienne du mot latin niger.

« En fait, les langues romanes ne trouvèrent point de mot dans la langue latine pour désigner le bleu et durent en emprunter un en partie à l’allemand. Entre autres, le mot français bleu et l’italien biavo, qui est plus ancien, dérivent, on

le sait, du mot allemand blau , qui, nous l'avons dit, avait autrefois signifié noir. Le Koran non plus ne connaît pas encore le bleu, bien qu’on y parle souvent du ciel. Dans l’Edda, enfin, aucune mention du ciel bleu 1 . »

Ces exemples, empruntés aux littératures des peuples les plus divers, suffiront pour démontrer que partout l’évolution de l’idée du bleu s’est accomplie de la même manière. Confondue à l’origine avec la notion du noir, elle s’en dégagea graduellement pour s’élever à la hauteur d’une sensation distincte de couleur spécifique. Il ne reste plus qu’à rechercher comment cette évolution a eu lieu dans l’antiquité grecque et romaine.

A l’époque homérique, le mot xuaveoç, qui dans les temps postérieurs de l’hellénisme eut le sens de bleu, ne présentait pas la moindre trace de la notion de cette couleur. Au contraire, l’emploi que le poëte a fait de ce mot indique plutôt clairement qu’il ne pouvait y attacher que l’idée du sombre et de l’obscur. Il s’en sert en ce sens, à differentes reprises, pour désigner la couleur des

cheveux d’Hector, d’Ulysse, de Héra, de Zeus. Ainsi, dans le I er chant de VIliade (v. 528 ) :

T H xal x\javéï)(»v in' ôçp'jtrt veuas Kpoviwv.

« Il dit, et de ses noirs sourcils le fils de Kronos fit un signe d’assentiment. » Il ne viendra sérieusement à l’idée de personne de donner ici à xuavssç le sens de bleu qu’il a eu plus tard, et de parler de sourcils bleus. Tout au plus serait-il permis de traduire ici xuavsoç par bleu-noir, comme l’ont fait souvent les philologues. Mais dans ce cas le mot n’a plus la signification de bleu ; il désigne au contraire le noir le plus prononcé, car ce qu’on nomme bleu-noir en parlant de la couleur des cheveux n’est pas autre chose que du noir très-foncé et fortement saturé. Kuaveoç se dit aussi des vêtements noirs. Ainsi, dans l’Jliade (XXIV, 93 , 94 ), des vêtements de deuil de Thétis :

.... ■xaXup.[A’ île Six 0eâu>v Kuàvsov, toO 8’ O'jti p.e).àvTepov inktto ëffôoç. à La déesse saisit un voile-sombre, le plus noir de ses vêtements. »

Grâce à l’épithète explicative piXaç « noir », la valeur chromatique de xùive oç est si nettement caractérisée dans ce passage qu’il est impossible

de douter que cet adjectif n’ait bien le sens de noir. Dans d’autres passages encore l’épithète IxéXaç indique que xuivsoç n’a que le sens d’obscur et qu’il ne saurait représenter une couleur bleue \ C’est ainsi qu’Homère aime à dépeindre par l’expression xuavsoç la couleur sombre, noirâtre, des nuages gros de malheurs, comme l’a remarqué Geiger 2 : « Très-souvent l’épithète xuavsoç est attribuée aux sombres nuées, aux nuages d’orage,

— trois fois dans l’Odyssée — au nuage par lequel Appollon rend invisible — deux fois dans Y Iliade.

— D’où : « le nuage noir [de la mort] l'enveloppa» {IL, XX, 417 - 418 ), et, au figuré {IL, IV, 274 et suiv.) : « une nuée de fantassins ». « Tel le çhévrier voit de loin un nuage, plus noir (p,eXctv- Tspov) que la poix, traverser la mer, portant la tempête ; ainsi s’avançaient les sombres phalanges (çâXaYYîÇ xuavsat) conduites par Ajax. » De même, au XVI e chant de Y Iliade (v. 66) : « Une noire nuée de Troyens (xuâvecv Tp<o<ov vé<poç) enveloppe les navires 3 . »

; 1. Par exemple, Iliade , XI, 24, 35.

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