‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 48 sur 65 · T. III, p. 588 et · texte numérisé non relu

T. III, p. 588 et

à paraître si rapprochée des nuances sombres, que d’ordinaire on ne distinguait pas rigoureusement l’une de l’autre les deux idées du bleu et du noir.

Peut-être existait-il alors, Geiger en a fait la remarque, entre le noir et le bleu des rapports analogues à ceux qui existent entre certaines nuances de bleu et violet. Car, encore que de notre temps le bleu et le violet soient généralement reconnus comme deux couleurs tout à fait distinctes et indépendantes, on peut tous les jours apprendre par expérience que beaucoup de personnes prennent pour du violet certaines nuances du bleu, ou du moins ne font pas sans peine cette distinction.

Les mêmes observations que nous venons de faire touchant xoôveoç se présentent de nouveau dès que nous considérons, dans l’antiquité romaine, les diverses acceptions du mot caeruleus . Cette expression désignait aussi à l’origine une teinte sombre plus ou moins prononcée, depuis le vertgris ou bleu-gris jusqu’au noir le plus intense; ce n’est qu’après une longue évolution que ce sens primitif de caeruleus se transforma en celui de bleu. Virgile surtout, en divers endroits de ses

écrits, emploie caeruleus au sens de noir. C’est par cet adjectif que, dans Y Aigrette (215), on dépeint les noires ténèbres :

Caeruleas sua furta prius testâtur ad umbras.

Et dans l’Énéide (III, 62 et 63), quand le poète décrit les funérailles de Polydore :

.stant manibus arae

Caeruleis moestae vittis atraque cupresso.

Servius, le grand exégète de Virgile, " identifie en ce passage caeruleus avec noir, niger.

Comme le commentateur remarque en outre que les anciens avaient entendu caeruleus dans l’acception de noir, il en résulte, au moins implicitement, ainsi que Geiger l’a déjà observé, qu’au temps de Servius, caeruleus avait encore une autre signification que celle qu’il possédait dans l’antiquité, je veux dire celle de noir. C’est encore pour la même raison que la barque du Styx est appelée dans YÊnéide (VI, 410) caerulea puppis, évidemment au sens de gris ou sombre. Quand Voss traduit ces mots par blauliches Boot « barque bleuâtre (azurée) », il est clair qu’en cet

endroit caeruleus n’est pas rendu d’une façon heureuse, car Virgile n’a certes pas eu l’intention d’attribuer une couleur bleue.à la barque du Styx; il a plutôt voulu dépeindre l’aspect obscur et sombre de la nef des ombres. On le voit bien par un autre passage de YÈnèide (VI, 303) où l’aspect sombre de cette barque est représenté par l’adjectif ferruginea; enfin le poète désigne aussi le nuage sombre et gros de tempête par l’épithète caerulea \

Remarquons en outre que cette expression se retrouve, avec une signification semblable, chez les auteurs latins les plus différents. Ovide, par exemple, s’en sert pour décrire la couleur grise de certains chevaux 1 2 ; peut-être pourrait-on traduire ici caerulei equi par «chevaux gris pommelé ». Valerius Flaccus, voulant peindre une région toujours couverte des ombres de la nuit 3 , emploie en ce sens caeruleus :

Cimmerium domus et superis incognita tellus Caeruleo tenebrosa situ : quo flammea nunquam Soi juga, sidereos nec mittit Jupiter annos.

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