‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 53 sur 65 · CHAPITRE VH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VH

Considérations physiologiques sur le développement du sens des couleurs.

Si nous essayons de donner une interprétation physiologique des faits qui résultent de notre étude et de trouver la loi physiologique qui les domine, deux questions surtout s’imposent à notre attention d’une façon toute particulière :

Comment peut-on se représenter physiologiquement l’origine du sens des couleurs?

Ce sens, une fois éveillé et entré en fonction, quel a été son mode de développement ultérieur?

Comment peut-on se représenter physiologiquement l’origine du sens des couleurs?—Avant tout, il faut partir de ce fait démontré que, au cours de l’évolution de l’homme, il a existé une période durant laquelle le sens des couleurs était encore si peu développé que son unique manifestation fonction-

nelle, l’aptitude à percevoir le rouge, se confondait en grande partie avec la sensation et l’idée de la clarté et de la lumière. A cette époque, le sens de la lumière et celui de la couleur n’étaient pas nettement séparés en deux fonctions distinctes de la rétine.

Appuyé sur ce fait, dont nous avons plus haut fourni la preuve, nous sommes amené en quelque sorte forcément à supposer que, avant cette époque, il peut en avoir existé une autre pendant laquelle ces vestiges rudimentaires du sens des couleurs n’étaient même pas encore apparus ; où l’aptitude à voir les couleurs faisait encore entièrement défaut à la rétine humaine, dont toute l’activité se bornait â discerner les différents degrés du clair et de l’obscur.

Cette hypothèse, pour étrange qu’elle paraisse d’abord, acquiert pourtant beaucoup de probabilité et d’autorité dès qu’on examine de plus près, comme nous avons essayé de le faire, l’état du sens des couleurs aux diverses phases de l’évolution des races humaines. Car si, comme on l’a vu, le sens des couleurs n’a certainement point possédé à l’origine l’étendue et la capacité fonc-

tionnelle qu’il a aujourd’hui, et s’il n’a pu acquérir ces qualités qu’au cours d’un développement bien lent, c’en est assez déjà pour incliner à croire que, lorsque l’on constate dans les plus anciens documents littéraires l’existence de ce sens, il faut se garder d’admettre qu’il a pu apparaître d’abord tel qu’il s’y manifeste.

Il est bien plus probable que, dans les âges reculés qui ont précédé et dont aucune tradition écrite n’est venue jusqu’à nous, le sens des couleurs a dû. se trouver à un degré de développement encore inférieur à celui que les monuments historiques nous ont permis d’étudier. Ce qui caractérise cet état inférieur de l’élaboration du sens des couleurs, c’est qu’alors la rétine humaine, dans chaque rayon de lumière qui la frappait et l’excitait, n’était sensible qu’à la quantité, non à la qualité de la lumière, en d’autres termes, aux couleurs.

Quand nous parlons d’une époque où les couleurs faisaient entièrement défaut, il est clair que nous n’entendons ces mots que dans un sens subjectif. Au point de vue objectif, les couleurs ont existé à toutes les périodes historiques et préhis-

toriques j le bleu du ciel, la couleur verte des plantes, l’éclat varié des fleurs existaient aussi bien aux âges les plus reculés que de notre temps. Alors, comme aujourd’hui, les atomes de l’éther étaient emportés dans les ondes rapides du rayon violet, tandis qu’ils étaient plus doucement bercés dans celles de la lumière rouge. Seulement la rétine humaine n’a pas toujours été également apte à réagir d’une manière appropriée selon ces différences dans la durée des vibrations, et à les traduire en sensations spécifiques. On ne peut parler d’une époque où les couleurs faisaient défaut, que si l’on entend par là un temps dans lequel la rétine, tout en étant sensible à la grandeur et à l’amplitude des ondes éthérées qui venaient l’ébranler, n’était pourtant pas encore capable de saisir et de fixer dans sa trame la durée de ces oscillations de la lumière pour les transformer en sensations distinctes.

Ce qui donne de la vraisemblance à l’hypothèse que les premiers commencements du sens des couleurs sont précisément sortis d’un état antérieur d’insensibilité aux couleurs, c’est d’abord et surtout cé principe général en morphologie, que tous les

organes se sont élevés, en suivant une évolution progressive, d’un point de départ originel relativement très-bas à un perfectionnement de plus en plus élevé. En outre, la solidité de notre opinion se trouve confirmée par toutes sortes d’indications que nous avons relevées che? les Grecs anciens, en particulier par l’observation que, dans leur théorie des couleurs, les notions du clair et de l’obscur occupaient le premier rang. Presque tous les philosophes grecs considèrent dans les sensations des tons clairs et lumineux, des nuances sombres et obscures, les conditions fondamentales et les prémisses indispensables de toute perception des couleurs. Les notions de clair et d’obscur sont, selon leur sentiment, les conditions immédiates de la genèse de chaque couleur. En un mot, le noir et le blanc composent, d’après eux, toutes les autres couleurs. Empédocle dit, par exemple : xo xe Xeuxov xal xo piXav àp^a\, xà S’ aXXa |MYwp,év(ov yfotixi xooxtov 1 . Même conception chez Platon 2 , chez Aristote 3 , etc. Les uns admettent

1. Philippson. "ÏXr) âvÔpMitlv»]. Berolini, 1831, §59, p. 132.

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