‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 54 sur 65 · De sensu et sensili, cap. III · texte numérisé non relu

De sensu et sensili, cap. III

que toutes les couleurs naissent d’un mélange ordinaire du noir et du blanc ; les autres croient à des causes plus élevées que celles d’un simple mélange.

Aristote explique ainsi comment les couleurs se forment du mélange du blanc et du noir. « Le blanc et le noir pourront être placés l’un à côté de l’autre, de telle sorte que l’un et l’autre soient invisibles séparément à cause de leur petitesse, tandis que le résultat des deux sera pourtant visible. Or, ce résultat ne peut être ni blanc ni noir ; mais, comme nécessairement il doit avoir une couleur, et qu’aucune de ces deux-là n’est possible, il faut qu’il ait une couleur mélangée et d’une autre espèce. Voilà donc un moyen d’expliquer comment il y a beaucoup d’autres couleurs que le blanc et le noir. Le rapport des parties entre elles peut à lui seul créer aussi un grand nombre de couleurs. On peut, en effet, réunir trois parties contre deux ou trois contre quatre, et ainsi du reste pour d’autres nombres, et les combiner de cette façon l’une avec l’autre. Les parties qui n’ont entre elles aucun rapport numérique, soit par excès, soit par défaut, sont in-

commensurables ; et en ceci il en est absolument comme pour les accords des sons. Les couleurs qui pourront être exprimées par des nombres proportionnels, aussi bien que les accords qui sont dans le même cas, paraissent être les couleurs les plus agréables, telles que le pourpre, l’écarlate et d’autres couleurs analogues. D’ailleurs elles sont peu nombreuses, par la même raison qu’il y a également fort peu d’accords de ce genre. Mais les autres couleurs sont celles qui ne sont pas exprimables en nombres, ou, pour mieux dire, il serait possible, de rendre toutes les couleurs par des nombres ; mais les unes sont ordonnées régulièrement, les autres ne le sont pas 1 ... »

Aristote ne voyait donc dans toutes les couleurs que des combinaisons harmonieuses du blanc et du noir 2 . Ce qui, d’après lui, excite la rétine

1. De sensu et sensili , cap. III, § 10 et 11 (traduction de M. Barthélemy Saint-Hilaire).

2. Cf. encore, De sensu et sensili , cap. IV, § 13: «De même que les couleurs se forment du mélange du blanc et du noir, de même les saveurs se forment de l’amer et du doux... Des deux côtés, ces espèces sont au nombre de sept. Si l’on suppose, comme il est bon de le faire, que le gris soit une sorte de noir, il ne reste que le fauve qui se rapporte au

et lui donne la sensation d’une couleur, ce n’est pas ce qui fait la valeur propre et spécifique de cette couleur, ce sont certaines formes de groupement du clair et de l’obscur, ou, selon la trèsjuste remarque de Hélmholtz 1 , une superposition ou juxtaposition atomistique du noir et du blanc. La notion, l’idée d’une couleur quelconque, par exemple, du rouge, n’avait aucun caractère spécifique pour Aristote — au contraire de ce qu’on admet aujourd’hui ; — elle s’imposait seulement à lui comme l’expression d’un groupement harmonieux de la lumière et de l’ombre.

® ans chaque impression chromatique, la sensayj y | tion du clair et de l’obscur était pour lui ce qu’il Sri y avait de capital et de plus significatif, le ton 0,/ même de la couleur n’était que chose accessoire et secondaire.

Pour Platon également, le blanc, c’est-à-dire les tons riches en lumière, et le sombre, étaient les couleurs principales ; mais il y découvrait en-

blanc... ; l’écarlate, le violet, le vert et le bleu se placent entre le blanc et le noir, et toutes les autres couleurs ne sont que des mélanges de celles-ci. »

1. Handbuch der physiologischen Optik. Leipzig, 1867, 119, p. 267.

core certains rapports mystiques. Il dit, en effet, dans la République 1 : « Les bruns (les garçons bruns) ont l’air viril, mais les blancs sont fils des dieux. » Il exprime une idée analogue dans les Lois 2 . Chez d’autres philosophes grecs, on trouve même formellement indiquée une époque primordiale où les couleurs étaient inconnues. Anaxagore dit qu’il y a eu au commencement des choses un temps où les couleurs n’existaient pas 3 * . On dirait que le souvenir d’une époque très-ancienne, où les couleurs étaient inconnues, avait survécu jusque dans l’antiquité grecque, et que cette idée paraissait aux Hellènes moins étrange qu’à nous.

La manière dont notre rétine fonctionne aujourd’hui fournit un nouvel et décisif argument à notre thèse; savoir, qu’à de certaines périodes antérieures la capacité de sentir les couleurs a dû faire entièrement défaut.

1. De Republica, lib. V, 474 : MéXavaç 8è àvSpixoùç ISeîv, Xeuxoùç 8è Osûv 7taï8a; eîvai.

2. De Legibus, XII, 956 a. Xpupiata 8è Xsuxà npîito'n 7 av Qeoïç eî'ï) xal aXXoQi xai Iv uçy}. «La couleur blanche est celle qui convient davantage aux dieux dans les ouvrages de tissu comme en tout le reste. »

3. IIpîv 8è àTtoxpiOîjvai xaOva, nàvxwv ôpoO I6vtwv où8è *poc?|

êv8ï)Xo; ïjv oo8ô|xÇy). Mullach, Fragmentaphilos.graec., I, p.248.

En effet, l’aptitude à sentir les couleurs n’appartient pas même aujourd’hui encore à toutes les parties de la rétine également : elle est limitée à une partie centrale plus ou moins étendue de cette membrane ; la région périphérique de la rétine présente une sensibilité très-émoussée pour les impressions chromatiques. La sensation très-vive de chaque couleur dans la partie centrale de la rétine s’affaiblit considérablement vers la périphérie, et finit même par disparaître complètement, de sorte que les objets colorés ne sont plus distingués d’après leur valeur chromatique, mais en raison de l’intensité lumineuse qu’ils possèdent.

Ainsi, dans certaines régions périphériques de la rétine, toute couleur apparaît comme une teinte grise plus ou moins prononcée. Si donc on observe que l’état, que nous avons supposé avoir été à l’origine celui de la rétine toute entière, est aujourd’hui encore l’état physiologique de certaines régions rétiniennes, nous pourrons affirmer de nouveau, et avec plus de vraisemblance, qu’autrefois cet état n’a pas été seulement limité à quelques régions de la rétine, mais a existé dans toutes les parties de cette membrane. On ne saurait du

moins contester que notre, hypothèse ne soit en quelque sorte le terrain commun où se rencontrent et s’expliquent l’évolution du sens des couleurs, telle que la philologie le constate, et les propriétés physiologiques de la rétine, telles qu’elles existent encore aujourd’hui.

Les faits que nous venons de discuter nous ont conduit à admettre que, à une certaine période de l’évolution humaine, la rétine n’était sensible qu’à la quantité, non à la qualité de la lumière ; il nous reste à examiner par quel processus physiologique la rétine est finalement arrivée à distinguer , par une sensation propre et distincte, outre la quantité, la qualité de la lumière, c’està-dire ses différentes couleurs. C’est le sujet que nous allons essayer de traiter.

La rétine, croyons-nous, sans cesse et continuellement excitée par les rayons lumineux, a développé peu à peu ses aptitudes fonctionnelles en même temps que ses réactions devenaient plus fines et plus délicates. Les particules de l’éther qui, éternellement en mouvement, rebondissent contre la rétine et l’ébranlent avec plus ou moins de force, ont ainsi peu à peu, en provoquant

une excitation constante sur les éléments sensibles de cette membrane, élevé la nature de son activité et perfectionné son aptitude fonctionnelle.

Nous ignorons encore comment ce processus a eu lieu, par quelles modifications organiques la rétine s’est élevée d’un état rudimentaire de ses fonctions à un degré d’élaboration supérieure. Tout ce qu’on sait actuellement, c’est que l’effet de la lumière suffit pour produire réellement des modifications organiques dans la rétine 1 .

Grâce à ce développement et à ce perfectionnement progressif de ses fonctions, la rétine acquit donc la propriété de distinguer, outre l’intensité de la lumière, la couleur du rayon lumineux qui l’ébranlait. Durant la période primitive, où les couleurs n’étaient pas perçues, les conditions physiologiques.de la rétine prirent peu à peu un tel degré de force sous l’influence de l’excitation incessante du rayon lumineux, qu’à côté de la sensation du clair et de l’obscur, la seule qui eût encore existé, celle de la couleur commença de poindre. Naturellement les premières manifesta-

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