‹ Histoire de l'évolution du sens des couleursChapitre 55 sur 65 · Kiihne, Zur Photochemie der Netzhaut. Heidelberg · texte numérisé non relu

Kiihne, Zur Photochemie der Netzhaut. Heidelberg

tions de ce nouveau sens des couleurs ont dû. être très-imparfaites, très-rudimentaires ; elles se bornaient plutôt à éveiller une idée vague de la couleur en général qu’à produire une sensation réelle, une claire perception des nuances exactes des couleurs.

C’est donc une hypothèse rigoureusement physiologique que celle qui soutient que la rétine n’a acquis le sens des couleurs qu’en suite de l’excitation incessante exercée sur elle par la force vive de la lumière.

Nous avons rencontré ici le même fait que l’on observe pour tout organe : l’usage développe progressivement les fonctions de chaque organe ; il les perfectionne et les étend. Ce principe général, reconnu depuis fort longtemps et confirmé par des exemples sans nombre, quelques auteurs en ont déjà noté l’action sur le sens des couleurs. Ainsi, Bezold 1 estime que les femmes possèdent généralement un sens des couleurs plus développé que les hommes, et il l’attribue à ce que les femmes l’exercent davantage et plus tôt.

1. Von Bezold, Die Farbenlehre im Hinblick auf Kunst und Kunstgewerbe. Braunschweig, 1874, p. 152 et 153.

« Chez les femmes, dit-il, l’absence du sens des couleurs est plus rare que chez les hommes, et je crois qu’on n’a pas tort d’attribuer aux femmes en général un sentiment plus fin et plus développé des couleurs. L’intérêt précoce qu’excitent chez les petites filles les belles toilettes n’auraitil pas contribué à l’élaboration de ce sens? »

Au point de vue physiologique, on peut donc admettre, comme nous le soutenons, que le sens des couleurs est sorti par différenciation successive du sens de la lumière ou, plus exactement, est résulté de l’excitation permanente de la rétine sous l’influence de la lumière. Mais avons-nous le droit de voir, dans l’état d’excitation provoquée sur la rétine par l’intensité lumineuse, la cause originelle du développement du sens des couleurs? Nous n’hésitons pas à répondre oui.

Même encore de nos jours, où cette phase primitive du sens des couleurs est bien loin derrière nous, où les sens de la couleur et de la lumière sont considérés comme des fonctions bien développées de la rétine, l’aptitude à voir et à distinguer les couleurs dépend toujours de l’excitation des éléments sensibles de la rétine sous

l’action de l’intensité de la lumière. La rétine a toujours besoin d’être excitée dans une certaine mesure par la lumière pour devenir susceptible de nous donner conscience des couleurs au moyen d’une sensation nette et distincte. Si cette excitation vient à manquer, les fonctions du sens des couleurs en souffrent plus ou moins. Si l’intensité lumineuse est faible, partant si les rayons de lumière qui frappent la rétine ne l’excitent que faiblement, le sens des couleurs subira aussitôt une diminution très-sensible. Les couleurs que l’on reconnaissait sans la moindre difficulté aux rayons d’une lumière d’intensité moyenne, commencent à perdre immédiatement leurycaractère propre et distinctif pour prendre uqé' teinte plus ou moins grise.

Chacun peut en faire journellement l’expérience. Sans être un grand observateur, on s’apercevra bien vite qu’au crépuscule un rouge vif et éclatant, par exemple, perd presque entièrement sa valeur chromatique et n’apparaît plus à l’œil que comme un gris indécis. Selon nous, cet état de la vue répond absolument à celui dans lequel se trouvait la rétine aux premières périodes

de son développement. Car, de même qu’au crépuscule nous pouvons encore noter des différences d’intensité lumineuse sans être en état de reconnaître distinctement les diverses couleurs, de même, en ces âges reculés, la rétine était bornée aux fonctions du sens-de la lumière.

Partant de l’opinion qu’aux périodes les plus reculées de l’évolution humaine la capacité fonctionnelle de la rétine a été restreinte aux manifestations du sens de la lumière, c’est-à-dire qu’elle ne pouvait encore que distinguer les différents degrés d’intensité de la lumière sans pouvoir discerner les diverses couleurs, nous inclinons à croire que les cas de cécité totale et congénitale des couleurs, dans lesquels existe une incapacité absolue de voir les couleurs, doivent être considérés comme une espèce d’atavisme.

Chez les individus atteints de cette infirmité, le développement de la rétine paraît s’être arrêté à cet état primitif qui, chez nos lointains ancêtres, fut longtemps son état normal. Je n’ose décider si des influences extérieures héréditaires jouent un certain rôle dans ces anomalies ataviques de la rétine ; qu’il me soit seulement permis de remar-

quer que j’ai observé une cécité congénitale, absolue des couleurs chez les deux enfants uniques d’un employé supérieur.

Ainsi la loi qui, dans notre hypothèse, a présidé à l’origine du sens des couleurs, et en vertu de laquelle ce sens est né directement, par voie de développement, de l’état d’éréthisme des éléments sensibles de la rétine sous l’influence de l’intensité lumineuse, cette loi étend son action, du moins à certains égards, jusqu’à notre époque.

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