‹ Histoire de l'excommunication juiveChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

EXCOMMUCATION MAJEURE. — CHEREM.

L'excommunication majeure était prononcée dans le cas où Texcommunication mineure n'avait pas eu le résultat désiré, c'est-à-dire quand le pécheur se montrait impénitent et persévérait dans sa faute. Voici les conséquences de ce troisième et dernier degré de l'analhème.

1° Le coupable ne pouvait plus avoir de relations avec aucun de ses coreligionnaires.

■2° Il perdait le droit d'enseigner lui-môme et ne devait pas fréquenter les écoles des autres. Il pouvait continuer, à part soi, ses études, dans le but de ne pas perdre ses connaissances religieuses.

3" Aucun Israélite ne devait entrer à son service, et lui ne pouvait pas être aux gages d'un coreligionnaire.

4» On rompait avec lui toutes relations d'affaires ; on s'arrangeait néanmoins de façon à ne pas le priver de ses moyens de subsistance.

Ce n"est pas la mort du pécheur qu'on poursuivait,

comme dans d'autres confessions, mais son retour au bien On ne recourait à celte peine sévère qu'à la dernière extrémité. Aussi le Talmud n'en raiiportet-il que de très rares applications.

On ne saurait non plus oublier que cette exclusion radicale du coupable, du sein de la communauté israélite, que cet isolement auquel on le condamnait, le mettait non pas seulement au ban de la société juive, mais de la société en général. Dans cette époque de fanatisme et d'intolérance, — vi" au x" siècle,— les barrières entre juifs et non-juifs étaient très élevées et très épaisses ; être juif constituait déjà un titre d'infamie aux yeux des autres peuples et exposait à une oppression de tous les instants. Se figure t-on alors la condition de l'excommunié majeur ? Il n'était ni plus ni moins qu'une sorte de lépreux et de pestiféré, relégué dans un quartier séparé et dont on fuyait le contact avec un grand soin.

La formule de l'excommunication majeure était la môme que celle employée pour la mineure ; aucun cérémonial n'était encore usité dans la publication de cet anaihème. 11 n'en sera pas ainsi plus tard.

On trouve à cette époque, l'excommunication majeure (1) lancée collectivement contre les babitanls d'une ville, qui avaient violé publiquement et

(1) Sabbath 119 b.

malgré les admonestations et les objurgations sévères qu'on leur adressa, plusieurs préceptes mosaïques. On excommuniait également la ville qui n'entretenait pas d'école primaire (1).

L'étude de la loi étant la seule sauvegarde de la religion, il fallait la répandre partout; il fallait distribuer largement les enseignements de cette loi, en nourrir dès leur première jeunesse les enfants, pour les mettre en garde contre les séductions et surtout contre les attaques du dehors; c'était leur donner, avec et par l'instruction, le pain des forts dont parle lepsalmiste. Que ne faisait-on toujours de ce châtiment un emploi aussi sage et aussi rationnel ! Mais, nous approchons du Moyen-âge; le mysticisme et la croyance au surnaturel vont jouer un rôle important. L'influence du christianisme et la contagion délétère des superstitions du Moyen-âge se feront sentir.

On attribuera à l'anathème une vertu exceptionnelle, comme la puissance défaire mourir d'une façon extraordinaire c^ux qu'il atteint : témoins les deux faits consignés dans le Talmud (2) et dont nous rapporterons le suivant, à cause de son originalité.

Un jeune docteur avait à souffrir des tracasseries d'uc homme au caractère violent et cruel. Ne sachant

(l)Raba-Bathra21 a.

(2)Moed. Katan.l?.

comment lui imposer silence, il se rend près de Rabbi Joseph pour lui demander conseil. Le rabbin l'engage à mettre son ennemi en anathème : <( A quoi me servira cet expédient, dit le jeune docteur, je ne ferai que l'irriter davantage. — Envoie-lui alors, par écrit, la bulle d'excommunication.— Ce procédé, reprit le jeune docteur ne sera pas plus efficace. — Eh bien ! répartit le rabbin , agis comme suit : Prends la bulle d'excommunication, mets-la dans une cruche en terre, rends-toi aux abords du cimetière et là, durant quarante jours, sonne mille fois du Schofar (corne de bélier), jusqu'à ce que la cruche se brise.» Ainsi fit notre jeune docteur; la cruche se brisa ei, ajoute le Talmud, le malin esprit quitta le corps de l'ennemi du jeune docteur.

S'agissait-il d'arrêter un fléau, d'en entraver les progrès, de conjurer un malheur, les rabbins employaient encore l'anathème. Nous sommes, on le voit, en pleine magie (1).

L'Eglise agissait de même : Une nuée de sauterelles

(1) La terme Cherem, égale, par l'addition des chiffres représentés par les lettres qui le composent, le nombre total 248. Soit Cheth, 8 ;Resch, 200 et Meim, 40, ensemble 248. Ce nombre, disent les docteurs, équivaut à celui des membres du corps humain. Certains talmudistes afflrmentque l'excommunication' camme un poison, s'infiltre dans chacun des membres du coupable et amène plus ou moins promptement sa mort.

s'abattaient elles sur une campagne? des rats dévoraient-ils la récolte ? la peste sévissait-elle dans un pays? elle anathématisait ces insectes ou cette peste, pourtant insaisissable.

Quelqu'un avait-il rêvé pendant le sommeil qu'il était anathème ? il était obligé de tenir cet anathème pour réel, de se comporter en conséquence, et de considérer cet anathème comme émané d'une puissance supérieure. Pour se faire relever de cet arrêt, en somme imaginaire, l'anathôme devait recourir à des formalités plus compliquées que dans le cas d'une excommunication réelle.

Dix hommes d'un savoir religieux incontesté, ou à leur défaut dix et très rarement trois simples particuliers se réunissaient, constituaient un tribunal et déclaraient suspendu l'anathème infligé à un tel, pendant son sommeil (1).

Ce point de vue mystique va désormais s'élargissant. Dieu excommunie lui-même le pécheur qui n'aura pas pu être frappé par la justice des hommes, parce que sa faute leur aura échappé, ou qu'elle ne ressortira pas de leur juridiction. Selon quelques docteurs, les Israélites furent excommuniés par Dieu, après l'adoration du veau d'or et privés, pendant leur séjour de quarante ans dans le désert, de la fraîcheur

(1) Nedarim. 8 a.

du vent du Nord comme des chauds rayons du soleil (1),

Voici les personnes conlre lesquelles l'excommunicalion est prononcée dans le ciel (2).

4° L'homme qui n'a pas pris femme;

2" L'homme marié qui n'a pas d'enfants ;

2° Le père de famille qui n'aura pas élevé ses enfants dans l'étude et le respect de la loi ;

4' Celui qui négligera de porter les Tephilin ou les Zitzitli, ou qui n'aura pas de Mesousah à sa porte ;

5^" Celui qui marchera nu-pieds.

6° Celui qui refusera d'assister, s'il y est convié, à un repas qui a un caractère religieux, tel que repas de fiançailles, de mariage, de circoncision, etc., etc.

Qu'il nous suffise, pour donner au lecteur la phr sionomie de l'époque, d'emprunter au Zohar (3) la page suivante : « Dans la sphère céleste, dite Nogah (4) » quarante anges ont pour mission de déverser l'ana" » thème sur tout homme qui aura souillé ses lèvres » en prononçant une parole indécente ou commis » une action hlàmable. Dix fois par jour, les anges » parcourent toutes les sphères célestes, et publient » dans chacune d'elles cette sentence : Retirez-vous, » ô humains, d'un tel, fds d'un tel ; il a commis telle

(1) Yebamoth, 72 a.

(2) Sanhédrin, 113 b.

(3) Ouvrage kabbalistique.

(4) Nogah, signitie brillante, du verbe Nagah.

» faute. Le coupable a-t-il fait acte de repentir ? ces » mêmes anges, dix fois encore par jour, font le » même trajet en annonçant que Texcommunication » qui pesait sur un tel a été levée.

» Après cette dernière proclamation, le pécheur » repentant trouve compassion devant Dieu, ses » prières sont de nouveau agréées, mais s'il reste » anathème, le soir, quand les corps sont assoupis et » que les âmes de tous les mortels, libres de leurs » chaînes matérielles, montent vers Dieu, celle du » pécheur anathème est repoussée ; elle trouve, fer- » mées pour elle, les portes des cieux ; Dieu lui » refuse toute assistance. »

» Trois fois par jour, lit-on ailleurs, certains anges » sonnent du schofar, et frappent de l'ana thème ceux » qui, passibles de cette peine, ne l'ont pas été par » les hommes. Le coupable doit se sentir averti par » une voix intérieure. »

Les Kabbalistes, sous cette forme étrange et naïve, expriment une pensée profonde ; à nous de la dégager de son enveloppe. Ils veulent, en associant les anges, en associant Dieu lui-même à la proclamation de l'anathème, montrer que le jugement imparfait de l'homme est corrigé par celui de Dieu, rappeler au coupable que rien n'échappe à l'œil divin, et que la conduite de l'homme doit toujours être telle que sa conscience n'ait rien à lui reprocher.

En considérant le chemin parcouru jusqu'ici, nous apercevons chez nos docteurs, une idée qui domine dans l'application qu'ils font de l'analhème -, il y a chez eux une tendance marquée à faire servir l'anathème au maintien d'une morale large et élevée, La morale, tout d'abord, la religion ensuite ; nous entendons par là le culte, voilà ce qu'ils préconisent

Quelqu'un perdra-t-il la notion de toute morale, tout sentiment de la dignité humaine ? les rabbins seront pour lui d'une rigidité et d'une sévérité que rien ne peut amollir. Un disciple de R. Juda, fils d'Ezéchiel, avait gravement manqué à la morale, et s'était livré à la débauche. Point de pardon pour lui. R. .hida l'excommunie ; il no consent pas même à le relever de cette peine infamante, au moment où le coupable, plein de repentir, se joint à ses compagnons d'étude et vient visiter le maître vénéré, assis sur son lit de mort. Mais le Naçi, après la mort de R. Jehudo, prenant en considération et le repentir sincère et la conduite, maintenant irréprochable, du disciple, l'absout.

Nous ne saurions mieux clore cette seconde partie de notre travail, qu'en signalant la conduite de Mar Sutrà (2), de Rab Huna (3), de R. Josué, fils de

(1) Moed-Katan, 17 a. Conf. aussi Kidduschin, 70 a.

(2) IbiJ.

(3) Nedarim, 7 b.

Lévy (1). Ces docteurs ne pouvant se résoudre à frapper de ranalhème un de leurs élèves et de priver par conséquent, le public de son enseignement, se mettaient en anathème eux et Télève, et au bout d'un certain temps, annulaient les deux arrêts. Le dernier, R. Josuése faisait gloire et s'estimait heureux de ne s'être j imais servi de cette arme. Ce sont là de belles exceptions dans un temps où Ton prodiguait les analhèmes (220-299 après J.-C).

(1) Yerusalmi. Moed-Katan, 3-4.

Troisième ï'artie.

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