CHAPITRE IX
L'excommunication depuis la mort de Maimonide jusqu'après Spinoza. — xii^ jusqu'au xyi' siècle.
Le sillon ouvert par l'illustre Gaon de Mayence (1), par R. Tarn et ses successeurs, ne sera pas creusé plus avant ; l'œuvre entreprise par Maimonide ne sera pas continuée ; une funeste réaction se produira dans les siècles suivants. Les rabbins , les chefs religieux des communautés ferment les yeux sur les progrès accomplis et ne s'inquiètent nullement de ceux à réaliser encore. Ils vivent dans un temps nouveau et, sans comprendre la grandeur et la beauté de la tâche à remplir, ils s'écartent de la voie tracée par Maimonide. Ils entravent l'essor donné par celui qu'on
(1) Rabbi Gersom.
a surnommé V Aigle de la /synagogue, et contrarient le mouvement philosophique et spéculatif dont il a été le puissant promoteur (1).
De son vivant, cet illustre docteur, par sa vaste science, par sa piété sincère et éprouvée, avait imposé silence à ceux qui voulaient comhattre sa généreuse initiative. On saluait avec bonheur et avec enthousiasme l'apparition de ses ouvrages talmudiques et philosophiques ; tout le monde, à de rares exceptions près, s'inclinait devant sa science universelle: «: C'est un phénomène presque unique dans l'histoire de la synagogue; que la rapidité avec laquelle se propagèrent, dans rOrient et l'Occident, les œuvres et les doctrines de Maimonide et la sensation profonde qu'elles produisirent. Pour en trouver le pendant, U faudrait remonter jusqu'à ces temps primitifs où Israël, au berceau, accueillait d'une voix unanime et spontanée la révélation du Sinaï ; et sous ce rapport, on ne peut taxer d'exagération le célèbre dicton des contemporains , renouvelé depuis pour Mendelsohn : Mimosehé ad Mosehè là kam ke Moschè » (2).
(1) Histoire de l'Exégèse, de M. L. Vogue, p. 244.
(2) Depuis Moïse (le grand législateur) jusqu'à Moïse (Maimonide, s'appelait Moïse, fils de Maimouii), il ne s'éleva aucun homme comme Moïse (Maimonide).
Miadelsohn portait aussi le prénom de Moïse, d'où l'application possible de ce dicton.
A la mort de Maimonide; deux camps se dessinèrent dans le judaïsme : l'un, ennemi acharné, l'autre, le partisan ardent des doctrines du Maître. Les hommes de l'un et l'autre <',amp se combattirent avec la même fureur, et se décochèrent des traits acérés ; l'anathème fut leur arme réciproque. Timide et sourde au début, cette opposition devait se changer, plus tard, en luttes orageuses et passionnées.
Deux points surtout (1) dans la philosophie religieuse de Maimonide, avaient choqué beaucoup d'esprits prévenus qui prenaient au pied de la lettre les anthropomorphismes de la Bible et les assertions du Talmud. Ces deux points sur lesquels il a insisté avec autant d'énergie que de raison, sont : la spiritualité de Dieu et celle de la vie future. Cette dernière doctrine surtout était vivement combattue, et il faut convenir qu'une foule de passages talmudiques semblent déposer contre elle. Rahbi Abraham ben David l'attaqua non moins résolument sur le domaine dogmatique ; toutefois, il ne formula nulle part une accusation d"hérésie, moins encore une condamnation doctrinale sur aucun de ses écrits, sur aucune môme de ses assertions. Des efforts, plus énergiques dans ce sens, furent faits par Eabbi Meir, fils de Todross Halévy — (Remah' — ditAboulafia, chef d'académie à Tolède),
(1) L. Vogue, iàid., p. 263 et suiv.
talmudiste éniineiU et auteur d'un important ouvrage massoré tique. Mais ses efforts échouèrent tant en Espagne qu'en P'rance , où il avait adressé une lettre véhémente, sur celte question^ aux rabbins de Lunel .
C'est seulement une trentaine d'années plus lard, que nous voyons la lutte prendre un caractère sérieux. En 1232 (1), à l'instigation de Rahhi Salomon hen Abraham, de Montpellier, les rabbins du nord de la France mettent à l'index le Guide des Egarés et le Vivre Madda (le premier de son volumineux ouvrage Yad katazaka — main forte) de Maimonide, et ordonnent la destruclion de ces deux écrits. Armé de cette bulle d'anathème, Rabbi Salomon ben Abraham, dit Raschha, se met en campagne et envoie ses disciples, R. Jona Gerondi et David, fils de Saûl, dans les principales communautés d'Espagne pour y faire sanctionner cette mesure. Tentative infructueuse ; car si des hommes, distingués d'ailleurs, tels que Remali Aboulafia et le médecin Juda Alfachar, à Grenade, entrent dans les vues de Raschba, d'autres hommes éminenls, principalement Nackmanide et David KimcM, qui s'étaient rendus exprès en Espagne, se prononcèrent catégoriquement à rencontre, et les grandes communautés d'Aragon, de Navarre et de
(1) Maimouide mourut en 1204.
Castille se déclarèrent pour Maimonide, ses doctrines et ses œuvres.
Vaincus de ce côté et exaspérés par leur défaite, les adversaires de Maimonide eurent recours à la délation ; ils dénoncèrent ses écrits à l'autorité civile, comme impies et funestes à la religion. Pour tout succès, ils furent déclarés calomniateurs, et quelquesuns d'entre-eux, dit-on, condamnés à avoir, selon la législation barbare de l'époque, la langue brûlée (1235). Apaisée pour un temps, dans l'Occident, par ce dénouement tragique, la luite se réveilla dans l'Orient, après une trêve d'un demi-siècle environ. En 1286, à Bagdad, et dans d'autres synagogues persanes, on essaya d'interdire la lecture de l'enseignement des écrits théologiques de Maimonide. Après un premier et inutile avertissement, les rabbins de Bagdad fulminèrent l'anathème contre les accusateurs de Maimonide, qui furent désormais réduits au silence. Mais cette mesure locale ne put empêcher la guerre de se rallumer bientôt dans l'Occident, et cette fois, il faut l'avouer, elle semblait légitimée par la gravité de la situation. En effet, depuis la fin des hostilités précédentes, le rationalisme philosophique et l'esprit de libre examen avaient fait d'incessants progrès en Espagne, et plus encore en Provence. Un grand nombre d'esprits forts, exagérant ou plutôt méconnaissant la pensée du Maître, considéraient les
récits et les personnages de la Bible, les plus évidemment historiques, comme des allégories philosophiques et morales (1), s'elïorçant de naturaliser les miracles et regardant beaucoup de pratiques religieuses comme insignifiantes et sans valeur. Deux partis opposés se réunirent, en 130i, pour combattre cette nouvelle et dangereuse tendance ; les uns, amis de la science et partisans convaincus de la phUosophie de Maimonide, n'en déploraient que l'abus, et voulaient contenir, dans ses justes limites, l'exégèse rationnelle de l'Ecriture. A leur tête se distinguait Abba Mari, fds de Mosché, de Lunel, dit aussi, en provençal, Enduran Astruc, de Lunel ; les autres ne voulurent en aucune façon entendre parler de rationa isme ni de philosophie ; et pour eux, le Talmud seul, en ce qui concerne le Judaïsme et l'interprétation de la Bible, était la source de toute science et de toute doctrine. Ce parti était principalement représenté par deux talmudistes consommés, Rahhi Salomon ben Abraham ben Adereth, à Barcelonne, et Rahbi Ascherben FecA/e/( Bosch). Celui-ci, plus jeune que son collègue, était aussi plus ardent et plus absolu. En 1303, à la suite des persécutions vio-
(1) Abraham et Sara représentaient pour eux l'esprit et la matière; les douze fils de Jacob n'étaient autre chose que les douze signes du zodiaque .
lentes de cette' époque, il avait quitté l'Allemagne, sa patrie, et s'était rendu en Espagne, où il avait reçu l'accueil le plus empressé et le plus respectueux ; il
fut nommé chef de la synagogue de Tolède Une
année environ après celte nouvelle prise d'armes, le rabbinat d'Espagne voulut y mettre fin par un coup d'état religieux. Au mois d'avril 1305, ~ un jour de sabbat, l'anathème fut prononcé, à Barcelone, contre quiconque, avant l'âge de 25 ans révolus, se livrerait à la culture de la science grecque et de la philosophie en particulier. La médecine était seule exceptée de celte rigoureuse mesure. Les bulles, que l'on peut lire au long dans les Teschoubolh — llesponsa — de Raschba (par 414 à 41 7), furent signées par une quarantaine de rabbins avec Raschba comme chef de l'assemblée. Yedaia Penini (Munck dit Bedersi, de Béziers), le célèbre etpoétique auteur du Bechinath Oiam (Examen du monde), avait en vain épuisé son éloquence dans une lettre apologétique (en hébreu, Ketab Hahinatzlouth,' qui est restée comme un monument élevé à la gloire de la pensée juive et de ses représentants, et qui renferme sur ces derniers une foule de notions précieuses). L'anathème avait à peine retenti à Barcelone, que les fanatiques de la science se liguèrent pour anathématiser, à leur tour, quiconque mettrait obstacle à Tétude ou à l'enseignerrient de la phdosophie. Astruc et ses adhérents, après d'inutiles efforts
pour prévenir cette mesure, lancèrent un contre-anatluMnc pour l'anniliiler. La lutte et les discussions continuèrent ainsi environ une année encore, et il ne fallait rien moins, pour y mettre un terme, que les atroces persécutions de Pliiiippe-le-Bel, qui expulsa les juifs de France (1306), renvoyant ainsi, sans s'en douter, les partis dos à dos. Les convictions persistèrent de part et d'autre, se développèrent môme avec une énergie croissante, mais les hostilités et les anathèmes cessèrent.
Ou ne doit, au surplus, ni exagérer ni atténuer la portée de la mesure prise par Ben Aderelh. Par les termes mêmes dans lesquels elle est conçue, on voit qu'il n'est nullemrnt l'ennemi ni de la philosophie ni de l'exégèse rationnelle ; il est seulement efirayé de leurs abus, et nous avons vu que ce n'est pas sans raison. Ces abus, il les impute surtout à une étude préma'urée des sciences profanes et spécuhitives ; il ne condamne pas cette étude, il l'ajourne seulement, et il ne veut pas qu'elle envahisse l'intelligence avant que les convictions religieuses y aient jeté de solides racines. Voici les termes dans lesque s il exprime cette volonté : /le/? or schevemalè kereisô Mëadané Ha Thornh (on n'étudiera la philosophie qu'après avoir nourri l'intelligence des ddices de la loi). Or, ce point de vue est fort sage, et il est remarquable que les termes précités sont ceux qu'avaient em-
ployés Maimonide avant ben Adereth et en pareille occasion » (1).
Maimonide avait donc opéré une révolution fondamentale dans les esprits. Avant lui, tout, ou presque tout, dans la Bible, avait été pris au pied de la lettre; c'était fausser la doctrine juive. Maimonide lutte contre cette tendance, et introduit, dans la compréhension du texte saint, une méthode nouvelle et plus rationnelle. Prônée tout d'abord par tous les Israélites , cette interprétation dépasse bientôt les limites que lui avait assignées le Maître. Ses disciples perdent de vue le but que Maimonide voulait atteindre. Cette révolution, comme toutes les révolutions, appelle une réaction ; de là un conflit qui aura pour conséquence fâcheuse, du côté de ses antagonistes, d'entraver la marche de la philosophie, et du côté de ses adeptes, de la faire dévier et de l'égarer. Suum calque, les uns et les autres ont des torts ; de là cette avalanche d'anathèmes et de contre-anathèmes, assurément sans force et sans valeur, aux yeux de ceux qui en sont les victimes.
(1) Hilchotli Yesodè hatorah, 4-13. Conf., dans le Guide des Egarés, la préface eipassim.
Consulter, pour les détails de cette lutte, Oraetz tome vu, chapitre 5 et suivants. Voir surtout la note i à la fin du volume; Conf. aussi Cherem Chemed III, p. 170 etibid. v. E. Renan, les Rabbins français.
(Jue devenait aussi cette unité si ardemment désirée et si obstinément poursuivie par les premiers doclours ? « Voulons-nous donc réjouir, disait R. VeJaia Penini, dans un écrit qu'il composa contre Tanatlième de Barcelone, voulons-nous réjouir, par nos discussions, les ennemis du Judaïsme ? Il ne nous est plus possible d'abandonner l'étude des sciences, car elles sont l'âme et le souffle de notre vie. Et quand Josué lui môme viendrait pour nous le défendre, nous ne saurions lui obéir. Nous avons en Maimonide, sa mémoire soit bénie ! un guide qui nous conduit tous, un défenseur qui nous est à tous supérieur et qui nous a mis cette passion au cœur ». Raschbà fut tourmenté par cet écrit; il engage, sans succès cependant, Abba Mari et les siens de se réconcilier avec leurs adversaires.
Parmi les bulles d'excommunication qui furent lancées à cette époque, nous donnerons celle édictée par R. Baehya ben Mosché et ses collègues contre R. Salomon ben Abraham, chef d'Ecole à Montpellier. En donner une c'est les donner toutes ; elles sont toutes conçues dans le même esprit et rédigées en des termes parfaitement identiques ; il n'y a qu'à changer les noms des excommuniés et ceux des signataires (1).
(1) Voir Lettres de Maimonide (édition Amsterdam) p. 31 b. — Jost, tome m, p. 15 et suiv. — Responsa de Raschbd, passim ,
Bulle de R. Bachya contre Salomon ben Abraham, de Montpellier.
Après avoir loué les mérites de Maimonide et prouvé l'inanité des accusations portées contre ses écrits, ce docteur continue en ces termes :
« Trois hommes : — Raschba et ses deux disciples, R. Jona et David, fils de Saiil, — ont pris à tache de tromper Topinion publique par leurs insinuations mensongères ; ils ont écrit avec fiel contre notre Maître — Maimonide — et ont osé l'accuser de défection à la loi de Moïse. Les faibles de caractère et d'esprit, ceux qui ont les yeux couverts d'un bandeau épais et qui ont perdu tout bon sens, les croient sur parole. De leur bouche, ils ont su les abêtir ; de leur langue, les tromper, de telle sorte qu'ils les ont comme enveloppés d'un nuage et obtenu ainsi leur acquiescement à leurs funestes doctrines ; ensemble ces faibles d'esprit et ces trois hommes, les promoteurs de cette mesure, mettent en anathème tous ceux qui 1 sent le Guide des Egares, le livre Aladda^et qui s'adonnent aux sciences. Aussi notre cœur se soulève, lout notre être est remué; que le feu sorte de notre bouche et consume ces calomniateurs ; leur voie est impie ; ils ont ajouté à leur propre faute, celle d'entraîner encore les autres à pécher. Et maintenant, dans notre zèle, dans notre chagrin ardent, nous nous adressons à toutes les communautés du royaume d'Aragon, et les engageons
— lot —
à s'unir à nous, à se grouper autour de nous, à combattre à nos cùti^s, pour la sanctification du nom divin que méconnaissent ces calomniateurs, à nous prcSter enlin leur concours pour mettre à l'interdit ces hommes pei'vers et les exclure du sein du Judaïsme, aujourd'hui et toujours. Nous avons agi de mr^me dans la communauté de Sarragosse ; nous avons excommunié et exclu Salomon hen Abraham de Montpellier et ses deux élèves David et Jona, et tous ceux qui ont fait ou feront usage de leur langue pour médire de notre Maître. Ils seront maintenus en anathème tant qu'ds n'abandonneront pas leur voie mauvaise, tant qu'ils ne modifieront pas leur conduite et n'auront pas renoncé à leur injuste violence. Car ce serait une honte pour nous que de continuer toute relation avec ces hommes, aussi longtemps que leur esprit boi'né n'aura pas été ouvert, leur intelUgence bouchée, réveillée, et qu'ils ne seront pas revenus à des voies meilleures et à des sentiments plus libéraux. Si, par celte excommunication, nous n'atteignons par le but désiré, et si ces pervers s'endurcissent plus encore dans leur injuste opposition contre les écrits de Maimonide, nous vous conjurons, membres des communautés du royaume d'Aragon, devons joindre à nous et d'agir conformément à notre bulle. Au reçu de cette bulle, déchirez vos vêtements en signe de deuil ; — soyez
empressés à agir dans l'int'-rêt de la cause de l'Eternel, notre Dieu ; ne permettez pas que son nom soit profané ; suivez notre exemple, et ensemble expulsons du milieu de nous, ces rebelles. Ils ont agi avec perfidie contre la doctrine de Maimonide ; que désormais ils n'aient plus de part à la communauté d'Israël I
Mettez par écrit la décision que vous allez prendre , conservez-la soigneusement et qu'elle témoigne, dans les siècles suivants, contre les dissidents qui ont persévéré dans leur entêtement; quiconque lira, dans la suite, ce document, connaîtra les noms de ceux qui ont souscrit à cette mesure. Et ces pécheurs qui ont chargé leur âme d'une faute si grave, puissent-ils être réduits au silence ! Ils resteront toujours exclus, abandonnais de tous, tant que nous occuperons, avec honneur, notre poste».
Ces polémiques passionnées, ces fureurs dos deux parts se déchaînent et s'enveniment chaque jour davantage. A l'heure où le judaïsme traverse une crise redoutable, où des persécutions barbares (nous sommes au temps des croisades), avant-coureurs d'autres persécutions et d'autres violences plus atroces encore, se suivent avec une monotonie désespérante, les rabbins, d'ordinaire si modérés, sont les premiers à fomenter ces dangereuses agitations et ces discussions intestines. Au lieu de fortifier l'unité religieuse dans
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U'iii' propre sein e( parmi leurs coreligionnaires, au lieu de consolider cet unicpie rempart contre les assauts du dehors, ils s'elïorcenl, les uns et les autres, d'émielter les forces du Judaïsme. Ni la religion, ni la philosophie ne gagnèrent rien à ces luttes intérieures auxquelles mirent fin les persécutions qui, à cette époque , assaillirent le judaïsme avec un nouvel acharnement.