‹ Histoire de l'excommunication juiveChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Période des Tanaïm (1). — Premiers anathèmes.

Dans le principe, comme pour toute conception que l'expérience et la pratique n'ont pas mûrie, l'anathème n'est pas codifié ; il n'y a pas plusieurs degrés d'anathème, proportionnés au délit commis ; un seul et même anathème, également rigide, également sévère, frappera tous les genres de délits. Le fidèle ne sait pas davantage à la suite de quelle faute il se

(1) On appelle ainsi les docteurs de la Misna, cest-à-dire ceux dont les opinions ont été pieusement recueillies par le docteur Rabbi Jehudo, surnommé le Prince, le Maître par excellence, Rabbi, ou encore notre Maître, le Saint. Ce docteur est né en l'an 137 et mort en l'an 194 de l'ère actuelle. Vers l'an 180, Rabbi Jehuda, pour faire cesser les discussions dans les différentes écoles, et aussi pour préserver de l'oubli les lois orales et traditionnelles, consigna toutes les opinions émises par ses prédécesseurs et par ses contemporains, dans un recueil, dit Misna. Le terme Tana, singulier de Tanain, a la même étjmologie que le mot Misna, le premier est la forme chaldéenne du second.

rendra passible de ce châliment. L'arbitraire règne donc daiiG une certaine mesure.

Les deux Talmuds, Babli(l) et Yerusalmi (2)allirment simplement, sans les énumérer, qu'il y a vingtquatre cas d'anathème. Maimouide (3) se chargera plus tard de définir ces cas.

LaMisna ne rapporte que quelques anathèmes dirigés contre les hommes marquants et d'une importance religieuse incontestée. Doit-on en conclure quele gro; du peuple ne s'attira pas cette peine? C'est probable ; les malheurs subis par la nation exercèrent, à coup sûr, une heureuse influence sur les esprits. La religion, quand tout semblait l'abandonner, demeura Tunique et le seul refuge contre les tourments que notre race essuyait de la part de ses ennemis; la foi, comme le besoin des pratiques extérieurps du culte, avait envahi Fàme de ces parias qui ne demandaient qu'à se laisser guider par leurs chefs.

Nul souci donc de ce côté pour les rabbins ; ils s'attaquèrent alors à leurs propres collègues, hommes d'un rare savoir et leurs égaux ; ils dirigèrent cette arme contre des hommes animés du seul désir de glorifier la religion Israélite.

(1) Moed-Katan, 3-1.

(2) Berachoth, 10 a.

(3) Hilchoth, Talmud-Thora 6.

La majorité, oppressive comme le sont d'ordinaire les majorités, voua, au mépris de leurs coreligionnaires, des docteurs qui faisaient, de l'étude sacrée, leur constante occupation et dont, il faut bien le dire, les doctrines ne mettaient aucunement en danger la loi mosaïque elle même : elle sévit, en un mot, contre ceux qui les aidaient, de leur science et de leur expérience, dans l'accomplissement de leur tàclie. Akabia, fils de Makalalel, et Eliezer, fils de Hircan, furent les premières victimes de cette oppression. Quels étaient pourtant leurs torts? Ces deux docteurs s'appuyaient sur une opinion reçue, sur une tradition acceptée, et ne voulaient point, sur un point secondaire, se ranger à l'avis du plus grand nombre. Qu'il nous suffise de rappeler les faits et de montrer la valeur morale de ces deux premiers excommuniés.

Akabia (1), du dernier siècle avant l'ère actuelle, a fait partie du Sanbédrin à Jérusalem. En désaccord avec ses collègues sur plusieurs questions rituéliques, il resta ferme dans son opinion personnelle. On lui offrait la vice-présidence du Sanhédrin, sous la condition expresse qu'il se conformerait, touchant les points controversés (2), à l'arrêt de la majorité. Il

(1) Voir au dictionnaire Sander et Trene!, le supplément de feu le grand rabbin Ulmaun.

(2) Negaïm 1-4, 5-3 — Nidda 2-6 — Bechoroth 3-4.

déclina celle offre, " aimant mieux, disait-il, passer » pour un insensé, que d'avoir un seul instant à so » reprocher sa conduite envers Dieu ».

Devant cette obstination, ses collègues le frappèrent d'interdit ; il resta sous le coup de cet interdit jusqu'à sa mort. Avant de mourir, il recommanda à son fils de se joindre à la majorité. Celui-ci, le priant de l'appuyer près de ses collègues, reçut de son père la réponse suivante : « Tes actes seuls te feront bien ou » mal venir auprès d'eux » .

« C'est probablement pour rappeler la conduite » d'Akabia et le châtiment qu'elle lui \alut » nous disait le digne et savant directeur du séminaire israélite, M. le grand rabbin Trenel, « que Hillel l'Ancien y> émit ces deux conseds : (1) Ne te sépare jamais de » la communauté. Ne te fie 'pas à toi-même, ne î) persiste pas dans ton jugement, jusqu'au j6ur de

)) ta mort » ,

Nous n'avons aucun renseignement important sur la manière dont se comporta le vénéré Akabia, quand il fut mis en interdit ; la Misna (2) est plus explicite à l'endroit de R. Eliezer, fils de Ilircan.

L'anathème aussi n'avait pas, au temps d'Akabia, la portée immense qu'il eut plus tard, La ruine de

(1) Traité des Pères, 2-5.

(2) Ydioth 5-6.

Jérusalem n'était pas consommée; le judaïsme était partagé alors en de nombreuses sectes, parmi lesquelles surtout celle des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens. Frappé par celle des Pharisiens, à laquelle il appartenait, Akabia pouvait vivre en bonne harmonie avec le reste de ses coreligionnaires (1) ; il avait été mis au ban du pharisaïsme et non de la communauté d'Israël. Toute aulre fut la situation faite à R. Eliezer.

La Judée, alors, avait passé aupouvoir des Romains; l'existence des trois sectes n'était déjà plus qu'un souvenir. Celle des Sadducéens, composée de l'aristocratie et comptant un nombre restreint de partisans, jouissait, auprès de la masse du peuple, d'un bien faible crédit, et disparaissait peu à peu de la scène ; le christianisme naissant, dont les sectateurs se confondaient encore à cette époque avec les Juifs, avait sans doute vu grossir ses rangs par les Esséniens, ces ascètes qui avaient tant de rapports et tant d'affinité avec les premiers chrétiens ; à ce moment il n'est plus question, en efïet, de ces deux sectes. La distinction primitive entre ce qu'on appelait le commun dupeuple et le groupe des savants, avait cessé; il ne restait plus, en présence de l'ennemi nouveau, le Christianisme,

(1) Cette hypothèse est admise par M. Yiesner, der Baun, p. 14.

que des juifs, désireux de rester juifs. Qui donc pouvait et devait se mettre à la tête du jud;tïsme, sinon les Pharisiens, vers lesquels le peuple était naturellement porté?

Bienvenus de la foule et des Romains eux-mêmes, ils avaient su résister à tous les chocs. Ils prennent donc la direction des affaires religieuses, et tous les Israélites demeurés fidèles se rangent sous leur bannière. Désormais, ils régnent sans partage, et c'est l'un d'eux qui, avec le titre de Naçi-prince,— sera chargé, par Rome, du gouvernement religieux de la Judée .

C'est à R. Gamaliel II, de Yamnia, qu'échoit celte charge aussi accablante qu'honorifique. II est Tunique détenteur du pouvoir ; sa juridiction s'étend à tout le judaïsme ; ses décisions, pri.ses avec la majorité du conseil qui lui est adjoint, sont valables pour tous.

D'une nature acerbe, d'un caractère entier, R. Gamaliel fut extrêmement sévère dans ses fonctions. Sans parler de sa gestion en général,— ce qui n'entre pas dans notre plan,— nous signalerons simplement sa conduite vis-à-vis de son propre beau-frère, de R. Eliézer. Pour expUquer cette conduite, il ne faut pas perdre de vue l'immense révolution opérée au milieu de la société d'alors : le christianisme s'est affirmé; il a jeté de profondes racines; il a surgi un homme qui, par sa parole et par ses écrits, cherche

à saper les bases de la religion-mère, pour asseoir sur ses ruines une doctrine nouvelle. Les préposés à la garde du dépôt sacré, usent alors d'une rigueur que les circonstances appellent et justifient; ils cherchent à maintenir les fidèles, par l'intimidation ou par toute autre voie, dans l'observance de la doctrine existante. Sous le principat de R. Gamaliel, le christianisme était complètement séparé du judaïsme; chaque jour il gagnait du terrain: et Pappréhension de voir la brèche déjà faite dans les rangs juifs s'élargir davantage, et des religions nouvelles se greffer, à la suite du christianisme, sur la religion du Sinaï, faisait aux rabbins et au Naçi un devoir de veiller de plus près à cette unité, dans la pratique tant désirée.

Comme du temps d'Akabia, la majorité du conseil, présidée par Gamaliel, exerce sur la minorité une pression fâcheuse, et lui intime l'ordre d'abdiquer, de renoncer dans la pratique à suivre son sentiment personnel, la menaçant de l'analhème si elle s"y refusait.

R. Eliézer subit cette nécessité créée par les circonstances. A l'instar d'Akabia, il n'obtempère pas aux décisions de ses collègues, malgré leurs pressantes sollicitations. Ceux-ci le mettent en anathème.

Le pieux Akiba, son disciple, est chargé de communiquer au récalcitrant la triste nouvelle (1). Use revêt

(1) Baba Mezia, 59 a.

d'habits de deuil, va trouver le docteur, et, se tenant à une distance de quatre coudées, lui annonce que ses collègues se sont séparés de lui et l'ont excommunié. Aussitôt, ajoute le Talmud, Eliézer, en signe de deuil, déchire ses vêtements, se défait de sa chaussure, quitte son siège et s'asseoit à terre ; il se comporte, en un mot, comme si la mort lui avait ravi l'un des siens; il verse d'abondantes larmes et déplore amèrement le sort que lui font ses compagnons d'étude.

Toutefois, il tient ferme dans sa manière de juger le cas en litige et il y persiste malgré le chagrin que lui cause cet anathème.

Nous ne résistons pas au plaisir de citer, en entier, le passage talmudique relatant cette discussion, qui montre à quelle hauteur les docteurs plaçaient la puissance souveraine de la raison, « Un miracle, disaient-ils, ne suffit pas à prouver une vérité». Voici le passage :

. . .Une grave question de doctrine était débattue, dans le conseil, entre R. Eliezer et ses collègues ; tous les arguments produits par R. Eliezer à l'appui de son opinion avaient été repoussés. « Si la raison est de » mon coté, s'écrie enfin le docteur avec indignation, » que cette plante de caroubier, qui est là près de nous, en soit la preuve ». Aussitôt la plante s'arrache à ses racines et se transporte du côté opposé. — « Qu'im-

porte ce prodige, disent ensemble ses collègues ? Que prouve ce caroubier dans la question qui nous divise? » — Eh bien ! reprend R. Eliezer, « que le ruisseau qui coule près de nous démontre la vérité de mon opinion ». Et soudain, ô merveille! les eaux du ruisseau remontent vers leur source. — Qu'importe, s'écrient de nouveau ses contradicteurs ? que les eaux du ruisseau s'écoulent en bas ou en haut, il n'en résulte aucune preuve pour notre discussion. « Que les murs de cette salle », dit R. Eliezer, « soient mes témoins et mes preuves ! » Et aussitôt les colonnes se courbent et les murs menacent ruine. «Murailles», dit alors R. Josué, l'un des contradicteurs, « lorsque les sages discutent sur l'interprétation de la loi, pourquoi vous y mêler ? » Et les murailles ne tombèrent point pour l'honneur de Josué; mais pour l'honneur de R. Eliezer, elles ne reprirent pas leur position primitive. Alors Tintervention céleste est invoquée, et une voix d'en haut se fait entendre : Qu'ôles- Yous donc tous, dit-elle, comparativement à R. Ehezer ? C'est lui qui a raison toujours et partout. R. Josué se lève et se récrie avec respect : « Non, ce ne sont pas des voix mystérieuses, c'est la majorité des sages qui doit décider désormais desquestions de doctrine; la raison n'est plus cachée dans le ciel ; ce n'est plus dans les cieux qu'est la Loi ; elle a été donnée à la terre, et c'est à la raison

humaine (iii'il appartient de la comprendre el de l'expliquer ».

Que faut-il admirer davantage ? ou la sévérité du Naçi et de son conseil, sévérité dictée par la ferme volonté de ne pas favoriser deux courants dans le judaïsme, ou la conviction sincère, la foi robuste des docteurs dissidents qui, forts de leurs opinions, au lieu d'abandonner une règle qu'ils croient juste, se résignent à la situation critique, exceptionnelle, honteuse même que leur fait l'excommunication? On a quelque peine à prendre parti dans la question.

AkabiaetEliézer, étaient des docteurs illustres, des hommes supérieurs; mais en raison même de cette supériorité et de l'inflaence qu'ils avaient sur leurs coreligionnaires, il fallait, à tout prix, ruiner leur crédit dans l'esprit de la masse, en les frappant plus sévèrement. C'est ce que fit le Naçi et son Sanhédrin.

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