CHAPITRE IV
Conséquences de l'excommunication.
Les conséquences de l'anathème, à l'époque du Tanaïm, étaient les suivantes : L'excommunié était complètement isolé et séparé du reste de ses coreligionnaires : pour lui, plus de relations avec un israélite, si ce n'est avec les membres de sa famille (femme et enfants) et avec son personnel domestique. Aucun Israélite ne devait l'approcher à une distance de quatre coudées, à moins de se voir, lui aussi, compris dans l'anathème (1). En outre, relégué loin de ses frères, l'excommunié devait prendre le deuil tout le temps que durait la peine, et s'il mourait sans avoir été relevé de l'interdit, il était privé des derniers honneurs ; nul n'accompagnait son convoi funèbre, et sur sa tombe, on déposait une énorme pierre pour indiquer que si la lapidation avait été en ustige, il eût mérité ce genre de mort. C'était là une peine cruellement sévère.
(\) Cette conséquence disparaîtra ])lus tard.
Mais il n'était pas prudent de s'attaquer à un homme tel que R. Eliezer qui, par sa piété, avait reçu le titre de grand, par sa vaste science l'appellation de Binai et que son maître, R. Yolianan ben Zaccaï, avait comparé (1) « à une citerne bien cimentée, ne perdant pas la moindre goutte d'eau ». Le peuple, peu soucieux de la décision de la majorité, continue ses sympathies au docteur dissident, prend parti pour lui contre le Naçi et son conseil, ei l'entoure d'une vénération, d'un respect plus profond que jamais. Ses disciples lui restent également fidèles, et ne s'écartent pas, dans la pratique, de son enseignement.
Le Naçi, R. Gamaliel, lui-même, qui avait pris l'initiative de cette mesure, éprouve le besoin de tranquilliser sa conscience inquiète, à cause du droit exorbitant qu'il s'était attribué.
Dans une de ses excursions sur mer, le vaisseau qui le portait fut tout-à-coup assailli par une effroyable tempête, Le Rabbi voit sa vie en danger, il croit reconnaître dans cette tempête un avertissment du ciel, pour sa conduite vis-à-vis de R. Eliézer, et il fait la prière suivante : (2)
« Maître de l'univers, dit-il, toi seul tu sais que je
(1) Traité des Pères, 2-8.
(S) Baba-Mezia, 59 b. Dans cette circonstance, le Talmud emploie le terme Badal — séparer — qui se trouve dans Esra, 10-8.
n'ai obéi, dans cette circonstance, à aucune considération personnelle, ni songé à sauvegarder la dignité de la maison de mes pères ; ma conduite a été uniquement dictée par le sentiment de ton honneur à Toi, ô Eternel, et dans le seul but de faire cesser toute dissension dans la communauté d'Israël. »
Rabbi Eliezer, malgré l'anathéme qui pèse sur lui, fait donc encore autorité ; (1) rien ne peut arrêter le courant qui porte la masse vers lui ; ses collègues eux-mêmes, oublieux de son anathème, visitent le docteur malade quelques jours avant sa mort, et lui décernent les plus beaux titres. L'un l'appelle père et mère d'Israël ; l'autre le compare à une pluie bienfaisante et fécondante ; un troisième, au soleil éclairant le monde de ses rayons (2). Personne n'a le courage de le relever de l'anathéme. Le Naçi, R, Gamaliel, avait devancé son beau-frère dans la tombe ; après la mort de R. Eliezer, R. Josué, devenu luimême prince de la communauté juive, se chargea de ce soin , disant que les mérites et la piété du défunt, jusqu'à sa dernière heure, avaient largement compensé son opiniâtreté .
Nous avons réuni, avec intention, dans le même chapitre, les anathèmes lancés contre Akabia et
(1) Sabbath 130 a et 6.
(2) Sanhédrin, 101 a.
U. Eliezer, quoiqu'un intervalle de près de cent ans sépare ces deux docteurs. D'une part, la raison qui les a motivés est identique ; d'autre part, ils ont, l'un et l'autre, bravé la majorité, repoussé tout honneur, plutôt que de consentir à une composition honteuse avec leur conscience. Ils sont martyrs de leur foi, et i-ien d'étonnant que dos hommes aussi vigoureusement trempés soient devenus, pour la postérité, les modèles de croyants fermes, sincères, et préférant l'isolement et la dégradation à la renonciation d'un acie de piété. Ils affirment aussi la liberté et l'indépendance de la pensée, réagissent dans la mesure de leurs moyens, contre toute pression. La majorité, il est vrai, a prononcé, mais n'est-elle pas également sujette à erreur ? Ce sont là de nobles caractères, et nous inclinant avec respect devant ces augustes figures, nous répéterons à leur endroit et à l'endroit de leurs collègues : Elou veelou dihrè Elohim chayim, « les pai'oles des uns et des autres sont les paroles du Dieu vivant ».
Il n'est pas vraisemblable qu'entre l'époque d'Akabia et celle de R. Eliézer, il n'y ait pas eu d'anathème. La Mischna et le Talmud n'en donnent pas un grand nombre. On trouve un anathème contre un certain Eliézer (1), fils de Chanuch, un autre contre Théo-
(1) Ydioth5-G.
dose (1), juif de Rome. Il est hors de doute aussi, qu'à celte époque, un analhrme collectif enveloppa les premiers adeptes du christianisme (^), c'est à-direles juifs qui avaient embrassé la nouvelle doctrine; Jésus lui-même les avait prévenus que les rabbins les expulseront des synagogues.
Il y avait, nous croyons devoir le répéter, dans l'apparition de cette secte nouvelle un danger capital pour la loi du Sinaï. Cette ennemie imprévue vivait côte à côte avec le judaïsme, se nourissait de son suc et lui empruntait sa morale et une partie de ses dogmes; il fallait, si on ne pouvait la détruire, entraver du moins sa marche et sa propagation. La crainte de voir le christianisme recruter, parmi les juifs, de nouveaux adhérents, explique la mesure d'excommunication prise contre ces juifs d'hier, ces chrétiens d'aujourd'hui.
Là et non ailleurs se trouve le motif vrai, le motif péremptoire des analhèmes décrétés contre des collègues dissidents et contre desjuifs renégats.
Toutefois, devant le résultat négatif et tout contraire au but poursuivi par l'anathème dirigé contre R. Eliézer, on résolut de ne pas laisser à l'arbitraire du Naçi. l'application de cette peine. R. Gamaliel,
(1) Brachoth 19 a.
(2) Voir St-Luc, 22; St-Jean, 9, 12 etpassim; St-Paul, 19.
s'il n"avail été arrêté par sou conseil, aurait continué ses agissements et accumulé anathème sur anathème. Cette situation devait être modifiée et elle le fut effectivement.
Après la ruine de Belhar (135 ans après J.-C), ce dernier rempart de la nationalité juive, les jeunes rabbins, témoins de cette catastrophe, se réunissent à Ouscha, se constituent à leur tour en une assemblée délibérante, et entreprennent de tout régler selon les circonstances nouvelles. Naturellement, la question de l'excommunication les préoccupera également.
Pouréviter à l'avenir une lutte comme celle entre R. Eliézer et ses collègues, ils posent les principes suivants:
Désormais, disent-ils, aucun Zaken (membre du Sanhédrin) ne sera plus mis en anathème; on ne pourra plus l'atteindre dans son honneur ; il ne sera passible que d'un simple arrêt, d'une simple consigne. Attaché au grand conseil, le docteur est inviolable et ne peut être destitué. Aussi quand, plus tard, sous le principal de R. Jehuda, le saint, on voulut punir de l'anathèmele savant R. Méir(l), nous trouvons une protestation énergique contre cette mesure, dans la bouche de Bar Kappara. « Jamais, dit-il, je ne prêterai la main à un pareil procédé ; qu'on
(1) Megilab, 18 b.
me Idémonlre d'abord la légalité du droit d'anathème ».
Il y aura souvent de semblables protestations; Maimonide et Mendelsohn se prononcent vigoureusement contre l'anathème en général; celui-ci surtout développera avec une généreuse indignation, dans sa Jérusalem, la parole échappée à Bar Kappara.
Ce même Bar Kappara, assistant avec R. Jehouda, à un grand repas, fit lire par son neveu Bar Elascha, une pièce de vers, dans laquelle Tanathème était tourné en ridicule et comparé à un monstre capable d'effrayer les jeunes et non les vieux (Zekenim), (1) par allusion à la règle établie à Ouscha. R. Jehouda reconnait l'auteur de la pièce et, dans un mouvement de colère, il adresse à Bar-Kappara, cette véhémente apostrophe : « Pour moi, je ne te juge pas digne d'être au nombre des anciens du conseil ».
Dans la période des Tanaïm, on trouve encore un anathème collectif, dirigé contre les habitants d'une ville qui se livraient, le samedi, à l'exercice de la pêche (2).
La liste de ces anathèmes n'est certes pas bien
(1) Zaken, pluriel Zekenim, se dit d'un vieillard, d'un homme d'expérience. Ici, il désigne plus particulièremeat les membres du Sanhédrin.
(2) Yerusalmi, 3-8, Conf. le Coran, Swra, 11.
longue, mais le savoir, l'illustration et la picHt^ exemplaires de ceux qui; comme Akabia et R. Eliézer, encoururent ce clifitimenl, donnent à ces analliômesune importance qu'il était utile de noter.
Seconde Partie.