COLONISATION DE LA « TERRE FERME
victimes. Hojeda partit pour Saint-Domingue afin d'y demander des secours. Mais il y succomba peu après des suites des fatigues endurées pendant l'expédition.
Les colons qu'il avait laissés au golfe de Darien sous la direction de François Pizarre, aventurier qui avait été porcher en Estrémadure, quittèrent bientôt à leur tour San Sébastian. Cet établissement fut alors incendié par les indigènes. Une partie des colons périrent dans un naufrage; les autres se joignirent à de nouveaux arrivants qui, sous la direction du licencié Enciso, étaient venus chercher fortune sur la « Terre Ferme »; au lieu de reconstruire San Sébastian, ils passèrent de l'autre côté du golfe de Darien sur la proposition de Balboa, un ancien planteur de Saint-Domingue qui s'était enfui pour cause de dettes, et arrivèrent dans une région assez riche en or. Après avoir livré maints combats aux indigènes, ils se mirent à construire les premières habitations de Santa-Maria del Antigua (15 10). C'est à cet endroit qu'arrivèrent vers la fin de cette année des renforts et des provisions destinés à Nicuesa. L'expédition de ce dernier n'eut pas seulement beaucoup à souffrir du climat meurtrier des côtes où elle avait abordé. Une partie des compagnons de Nicuesa désertèrent bientôt et luimême, après toutes sortes d'aventures, fut recueilli avec ses gens par quelques-uns de ceux qui l'avaient abandonné au début. Près de la baie de Limon, Nicuesa installa, non loin de la ville actuelle d'Aspinwall, un établissement (Nombre de Dios). Cette ville manqua de disparaître par suite de la mortalité des habitants, mais elle subsista grâce à l'arrivée d'une partie des colons de Santa-Maria.
La colonie de Santa-Maria servit pendant un certain temps de base d'opérations au fameux aventurier Balboa, qui y avait usurpé le pouvoir. Ce chef énergique et habile entreprit toute une série d'expéditions vers l'intérieur des terres, intervint dans les conflits des caciques et parvint à se créer des partisans parmi eux. Il s'empara d'une certaine quantité d'or et, au cours d'une entrevue avec les fils d'un cacique allié, il apprit l'existence de régions aurifères tout près d'une « autre mer s'étendant vers le sud au delà des montagnes ». L'année
2 88 LES GRANDES PHASES DE l'EXPANSION
suivante (15 13) il entreprit, en septembre, une expédition de ce côté avec 190 Espagnols et quelques centaines d'Indiens servant comme porteurs. Il eut beaucoup de peine à traverser la forêt vierge qui le séparait de la côte oii il voulait aboutir, mais le 25 septembre il put contempler du haut de la chaîne de montagnes s'élevant à proximité du rivage un océan qu'aucun Européen n'avait encore vu. Il prit solennellement possession de « cette mer » après avoir fait chanter des cantiques en l'honneur de Dieu et de la Vierge. Il emporta une masse d'or et des perles qu'il trouva dans les villages indigènes, et retourna à Santa-Maria, d'où il expédia une grande partie de ces trésors en Espagne. Il espérait ainsi gagner les sympathies de la cour de Madrid qui, émue par les plaintes qui s'étaient élevées contre 1' « usurpateur », avait déjà ordonné précédemment contre lui des poursuites judiciaires. Balboa reçut cependant du roi, en 15 15, le titre à'adelaiitado (i) de la mer du Sud et de gouverneur et capitaine général des provinces de Coiba et Panama, mais sous l'autorité de Pedrarias de Avila, le nouveau gouverneur de la colonie de Darien, arrivé d'Espagne en 15 14 avec quinze cents compatriotes pour procéder à l'exploitation des trésors de l'Amérique. Balboa excita tellement la jalousie et la haine de ce gouverneur que celui-ci le fit condamner à mort et exécuter (15 17). L'œuvre de Balboa qui avait provoqué l'admiration de ses contemporains et qui avait été considérée comme l'entreprise « coloniale » la plus réussie, fut continuée par l'un des plus farouches lieutenants de Pedrarias, (3il Gonzalez de Avila, qui soumit les peuplades de l'isthme de Panama et y établit définitivement la domination castillane. Ce pays, dénommé Castilla del Oro, fut la première possession continentale de la Castille.
Cependant la conquête de cette région fut laissée à l 'arrièreplan et l'une des principales préoccupations du gouvernement castillan resta la découverte du passage maritime vers les Indes : Solis, « pilote du roi, » qui avait déjà entrepris l'exploration de la côte sud-américaine, fut chargé, en 15 14, de
(1) Le titre à'adelantado correspond à celui de margrave ou gouverneur de ■provinces frontières.
rONCE DE LÉON EN FLORIDE 289
rechercher un détroit le long de la côte orientale de l'Amérique du Sud pour essayer d'atteindre la mer' située au delà de la Castilla del Oro, c'est-à-dire la « mer du Sud » ou océan Pacifique découverte par Balboa, et d'arriver ainsi aux Indes. Solis n'atteignit que l'embouchure du Rio de la Plata en suivant la côte de l'Amérique du Sud. Son projet fut réalisé quelques années plus tard par le portugais Magellan, qui se mit au service de la Castille. Le but de son expédition était d'atteindre les îles Moluques ou îles à épices afin d'en disputer la possession aux Portugais. Mais Magellan fut tué aux Philippines et ses officiers ne tentèrent pas la conquête des Moluques. Le conflit avec le Portugal au sujet de cet archipel dura jusqu'en 1529 : Charles-Quint céda au roi de Portugal le monopole du commerce avec ces îles, moyennant le paiement de 350.000 ducats.
Le Nouveau-Monde offrait un immense champ d'action aux aventuriers et aux commerçants espagnols. Pendant longtemps les explorations et les tentatives de colonisation furent cependant restreintes aux régions situées au sud de la mer des Antilles. Colomb avait appris des Indiens, on l'a vu, que c'était du côté du sud que se trouvaient les pays les plus riches en or et ses continuateurs avaient cherché dans la même direction l'Eldorado de leurs rêves. Jusqu'en 15 17, le bassin du golfe du Mexique ne fut guère visité. Seul un gouverneur de Porto- Rico, Jean Ponce de Léon, songea un instant à fonder un établissement dans le pa3's qu'il prit pour une île, mais qui est en réalité la presqu'île de Floride (i). Au cours d'une rafle d'indigènes dans les îles Bahamas, il avait entendu parler d'une source ou rivière miraculeuse, véritable fontaine de Jouvence. Il entreprit, pour la trouver, deux expéditions, l'une en 15 13, l'autre en 1521, mais l'attitude particulièrement hostile des
( i) La Floride est appelée, en 1 5 1 2, isla de Benîny{Col. de docitm. ineditos relativos al descubrimiento..., i" série, t. XXII, 1874, p. 26). En i523, le licencié Ayllon, juge de l'audience de Saint-Domingue, voulut fonder une colonie agricole en Floride. Il fut encouragé par le gouvernement, mais il ne put exécuter son projet, n'ayant pu recruter assez de colons.
Indiens et le manque de ressources du pays en fait de minéraux précieux le firent renoncer à son projet de colonisation.
Ce ne fut pas Porto-Rico, mais Cuba, qui fut le principal centre de dispersion des Castillans vers les côtes continentales du golfe du Mexique. En 15 17, de jeunes colons, poussés par la soif de l'or, partirent sous la direction de Hernandez de Cordova pour explorer la côte du Yucatan. Mais ils ne purent pénétrer dans le pays, qui paraissait cependant offrir des ressources commerciales; les indigènes (Mayas), dont la civilisation était assez avancée, leur opposèrent une vigoureuse résistance. L'année suivante (15 18) Velasquez, gouverneur de Cuba, envoya une nouvelle expédition de ce côté sous la direction de son neveu Juan de Grijalva (i) : elle ne fut guère plus heureuse que la première, du moins dans cette région. Elle se dirigea alors plus vers l'ouest et longea la côte, si dangereuse à cause des récifs, jusqu'à l'endroit où se trouve maintenant le port de Vera-Cruz. Les îles situées à proximité de cet endroit furent explorées. Dans l'une d'elles, que l'on appela S. Juan de L'iua, on trouva un cacique qui fit bon accueil aux nouveaux venus. Il accepta les présents que Grijalva lui offrit, et en donna à son tour au capitaine espagnol, mais ce qui fit la joie des aventuriers, ce fut de trouver chez les indigènes des quantités d'or, de pierres précieuses et de vases de valeur qu'ils échangèrent contre des perles, des aiguilles et des ciseaux. La valeur de la cargaison rapportée à Cuba fut estimée de 15 a 20.000 pesos (120 à 160.OCO francs). C'est ainsi que se fit le premier contact avec le Mexique. On avait enfin trouvé un pays abondant en métaux précieux ! Aussi le gouverneur de Cuba s'empressa-t-il de demander au gouvernement métropolitain l'autorisation d'annexer le pays nouvellement découvert aux régions placées sous son autorité et il organisa une expédition plus considérable que les précédentes vers ces terres qui promettaient de si plantureux bénéfices (2).
(1) Coleccion de doc. iiieditos, i"'« série, t. XXII, 1874, p. 38.
(2) Les principales sources de l'histoire delà colonisation du Mexique sont ": Les Cartes y Relaciones de H. Corte:ç al emperador Carlos V (éd. P. de Gayangos}. Paris, 1866. — B. Diaz del Castillo, Histcria verdadera de la Conquista (écrite en 1548), éd. Alonso Remon, ib32; trad. Jourdanet. Paris',