GESTION DES FINANCES 35I
niales importantes. Les membres des audiencias jouissaient d'un prestige considérable, mais ils étaient — aussi bien que les gouverneurs, — en raison même de leur ascendant, l'objet de mesures de défiance de la part du gouvernement métropolitain. Ainsi, ils ne pouvaient ni contracter mariage aux colonies, ni y acquérir des propriétés. Ces prescriptions leur furent imposées en vue de sauvegarder leur impartialité et leur indépendance.
Les circonscriptions qui relevaient des aiidiejicias se divisaient elles-mêmes en gouvernements {gobiernos), districts de corregidors (correghnieiitos) (i) et châtellenies {alcaldias mayores). Dans le but de sauvegarder la « paix espagnole », le vice-roi ou le président de l'audience désignait tous les trois ans un membre de l'audience pour faire une inspection générale dans toute la circonscription : ce commissaire était chargé de se renseigner sur la situation économique^ l'organisation ecclésiastique, les progrès de l'évangélisation, la conduite des fonctionnaires, spécialement des corregidors, le traitement des indigènes et des nègres travaillant dans les mines ou les plantations, etc..
La gestion des finances appartenait à deux corps de fonctionnaires : le tribunal de Cuenta (cour des comptes) et la Caja /-^«Z (chambre du trésor) (2). En cas de conflit, les membres de ces deux administrations se joignaient au gouverneur et à X audiencia pour former une Junta de real hacienda, qui prononçait à la majorité. Ce ne fut que dans la seconde moitié du XVIIP siècle que l'on plaça à la tête du département des finances des principales colonies un intendant spécial.
Les colonies eurent en général beaucoup à souffrir de l'avidité des fonctionnaires, presque tous Espagnols. Leurs mesures arbitraires et leurs exactions mécontentèrent les colons et les indigènes. Les abus devinrent souvent si criants, que le gouvernement métropolitain se vit obligé d'envoyer k diverses reprises des commissaires chargés de faire des enquêtes sur la gestion des autorités locales.
(1) Après la suppression du système des encomiendas, les districts indigènes furent placés sous la direction d'un corregidor. (Voir p. 346.)
(2) Navarette, Coleccion de los viajcs, desciibrùnientos..., t. II, p. 3Sg.
L'administration était très corrompue. Les vice-rois, qui jouissaient cependant d'un traitement considérable, cherchaient encore à l'augmenter par toutes sortes d'exactions. Ainsi, en 1640, le duc d'Escalona, vice-roi du Mexique, introduisit des monopoles commerciaux à son profit ; d'autres commuèrent souvent des peines, même la peine de mort, en amendes dont le montant leur revenait. Les membres des audiencias n'avaient qu'un traitement insuffisant. Aussi la vénalité et la corruption étaient-elles les défauts ordinaires dans l'administration coloniale (i). Les emplo3'és inférieurs, qui étaient très mal rétribués, cherchèrent de leur côté à se créer des revenus en se livrant au commerce de contrebande, en spéculant au mo3'en de l'argent du fisc et même en réquisitionnant les biens de colons. Le conseil des Indes se vit obligé de rappeler souvent en Espagne les hauts fonctionnaires coloniaux et finit même par leur enlever la nomination du personnel inférieur placé sous leurs ordres.
Presque toutes les places, surtout les places supérieures étaient confiées à des Espagnols (2). Comme en Espagne, le fonctionnarisme avec tous ses défauts, routine, procédés tracassiers, paperasserie, etc., sévit en plein dans toutes les branches de l'administration et dans l'ordre judiciaire. Dans la seule ville de Caracas, qui comptait une trentaine de mille âmes
(1) Au début du XVIII'' siècle, l'ingénieur français Frézier signale dans sa Relation du Voyage de la Mer du Sud, t. II, p. 35o, la corruption des fonctionnaires espagnols. « Il ne faut pas s'étonner que l'on corrompe ces officiers affamez d'argent, qui n'achètent des charges que pour s'enrichir et s'embarrassent peu de l'intérêt de l'Etat, lorsqu'ils y trouvent leur compte. » Plus loin (pp. 382-383), il ajoute que, en raison du peu de temps que les fonctionnaires restent en charge (ordinairement trois ans), ils « regardent le temps de leur charge comme un jubilé, qui ne leur doit arriver qu'une fois dans leur vie... ; comme il est difficile de ne pas succomber à la tentation de tolérer en secret, pour de l'argent, certains abus érigez en coutume par un long usage, les plus honnêtes gens suivent les traces de leurs prédécesseurs, prévenus que, de quelque manière qu'ils fassent, on ne manquera peut-être pas de les accuser d'une mauvaise administration, dont le seul moyen de se purger est d'apaiser leurs juges par des présents, leur faisant part de ce qu'ils ont volé au roi et à ses sujets. ... Les marchands payent au gouverneur tant pour cent, le corregidor paye au juge de confiscation ou jues de descamitio et celui-ci peut-être encore aux gens du vice- roi. »
(2) RoscHER et Jannasch, Kolonien, Kolonialpolitik uiid Auswanderwg, p. 137.