LA MARINE AU XVIII*' SIÈCLE
souvent à terre. On ne doit donc pas s'étonner que les officiers de marine manquaient de science et d'expérience.
Le gouvernement espagnol prit alors des mesures efficaces pour augmenter rapidement le nombre des unités de la flotte. Les chantiers de Galice et de Catalogne construisirent un grand nombre de vaisseaux, tant pour l'escadre du Levant que pour celle des Indes. En 1728, l'Espagne avait, paraît-il, 24 vaisseaux dans l'Atlantique et autant étaient prêts à mettre à la voile. Mais la marine espagnole ne prit un grand développement qu'à partir du milieu du XVIIP siècle. Le ministre Ensenada comprit la nécessité pour son pa3's de devenir une puissance maritime afin de protéger l'empire colonial. Il fit construire de nombreux navires dans les ports militaires de Cadix, le Ferrol et Carthagène. « Jusqu'en 1751, écrit Ensenada dans son mémoire au roi, la marine espagnole n'a existé qu'en apparence, puisque nous n'avions pas d'arsenaux, pas de bons navires, pas d'équipages disciplinés et bien recrutés. »
Le nombre des navires de guerre s'accrut ainsi d'année en année : en 1748, il y en avait déjà près de cinquante, en 1770 cinquante et un, en 1774 soixante-quatre, en 1778 soixantesept^ en 1798 soixante-seize, sans compter les frégates (vingt à trente) et les autres bâtiments.
Les vaisseaux étaient solides, mais lourds et surchargés de canons; les mâtures étaient trop hautes. Quant aux équipages, ils n'avaient pas la pratique voulue et ils n'étaient pas suffisamment nombreux. A partir de 1726^ des mesures furent prises pour astreindre les gens de la côte à servir sur les bâtiments de la marine de guerre pendant un certain temps et, en 1737, une ordonnance royale régla définitivement le mode d'inscription maritime ou matricule de mer. Les équipages, recrutés en majeure partie parmi les pêcheurs, furent répartis en trois groupes {tercios navales); chacun de ces groupes se divisait en deux brigades de campagne et ces brigades devaient servir à tour de rôle. Les pêcheurs faisaient de médiocres matelots; leur inexpérience tenait à ce qu'ils n'avaient jamais navigué sur des bâtiments à voiles carrées et qu'en temps de paix les manœuvres étaient rares : on ne mettait guère la flotte en
mouvement par économie. Outre les hommes de l'inscription maritime, il y avait un certain nombre de volontaires et de condamnés venant des presidios, qui en général étaient indisciplinés. Comme l'effectif des équipages était encore insuffisant (i), on dut continuer de recourir à la presse, ce qui ne fournissait pas non plus de bons éléments à la marine (2).
Le recrutement des sous-officiers était particulièrement difficile, car cette carrière offrait peu d'avantages; elle n'était guère enviée par les matelots inscrits dans la matricule, qui s'empressaient de retourner à leurs barques de pèche, leur temps de service terminé.
Quant aux officiers, ils étaient beaucoup trop nombreux comparativement aux effectifs des équipages : outre les capitaines de vaisseaux, il y avait des brigadiers, des chefs d'escadre, des lieutenants-généraux et des capitaines-généraux. Les emplois s'accordaient non aux plus habiles, mais aux plus offrants par l'entremise des courtisans. L'état-major de la marine finit par être formé de gens de finances plutôt que de véritables officiers de marine (3).
L'une des principales causes qui empêchèrent les progrès de la marine espagnole fut la pénurie du trésor. La solde des marins et des officiers était souvent en retard et parfois même payée seulement en partie. Cela entraînait des conséquences fâcheuses : les marins étaient enclins à se mutiner, tandis que
(1) BouRGOiNG, Etat de l'Espagne (3*^ édition. Paris i8o3), t. II, p. i23, affirme que sur les 55.ooo à 60.000 matelots « inscrits », il faut en déduire un quart qui ne se sont fait inscrire que pour jouir du privilège de « matelots classés ».
(2) Au XVIII' siècle, il y avait une infanterie de marine, composée de douze bataillons répartis dans les trois départements (le Ferrol, Carthagène et Cadix). Mais les cadres furent toujours incomplets. D'après Bourgoing (Etat de l'Espagne, 3' éd. Paris, i893,t. II, p. i3i) il y avait, à la fin du X\'l II" siècle, 12.384 hommes « sur le papier ».
(3) M. Scelle [La traite négrière, t. II, p. XX) montre comment l'organisation financière et mercantile de la flotte avait pour résultat de lui enlever toute valeur militaire. « Ceux qui briguaient la conduite des flottes ou des galions, étaient tenus à des dépenses prodigieuses pour l'obtenir, car, outre les présents obligés à la Contratacion, au Consulado, aux membres du Conseil des Indes, il fallait emprunter de l'argent pour en prêter au roi. Chaque commandant de galions était tenu d'avancer au roi d'Espagne, deux ans avant d'obtenir sa commission, vingt mille écus, et douze mille autres, avant le départ, pour les vivres. Il en recevait le remboursement aux Indes, avec intérêt de huit pour cent. »