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LES MILICES COLONIALES

les officiers se dédommageaient en faisant le commerce ou en se procm"ant de l'argent par toutes sortes de moyens détournés. Mais ce n'est pas seulement le manque de ressources régulières qui a paralysé les efforts du gouvernement pour créer une forte marine de guerre; c'est encore l'absence d'une véritable marine marchande, qui aurait pu fournir des équipages rompus à la navigation au long cours. Jusqu'au XVIIP siècle, le gouvernement dut souvent louer des navires étrangers pour constituer les convois annuels destinés aux Indes (i), et cependant ces convois ne comprenaient pour ainsi dire que les navires destinés à rapporter des colonies les revenus de la couronne. Le commerce entre les colonies et la métropole se réduisait, comme on le verra, à très peu de chose : les métaux ])récieux étaient presque les seuls produits exportés des colonies et ils formaient un fret peu important. De là la rareté des relations commerciales et, par le fait même, le développement restreint de la marine marchande. Quelques douzaines de galions suffisaient au commerce colonial et les escadres chargées de les protéger se bornaient à ce rôle. Le peu de développement de la marine de guerre était donc en rapport avec celui de la marine marchande.

Les colonies espagnoles rappellent les colonies portugaises de peuplement. Comme celles-ci, elles se distinguent par leur organisation essentiellement militaire. En principe, tous les colons sont soldats; ils constituent des milices permanentes. Mais ces milices, purement locales, ne sont pas rattachées entre elles par une vaste hiérarchie militaire, et elles sont mal armées (2). Elles ne servent en réalité qu'aux guerres contre

(1) Mahan, Tlie influence of seapower (traduit dans la Revue maritime et coloniale, 1894, p. 154). Pendant la guerre de la succession d'Espagne, les galions furent escortés par des vaisseaux de guerre français.

(2) Frézier, ingénieur français qui voyagea dans l'Amérique du Sud de 1712 à 1714, donne au sujet des milices coloniales des renseignements intéressants : au Chili, la milice est, dit-il [Relation du voyage de la mer du Sud aux côtes du Chili, du Pérou et du Brésil, t. 1, p. 177). « composée d'hommes fort dispersez, point aguerris et mal armez «. Plus loin (t. II, p. 387) il ajoute : a on dit qu'en cas de besoin le vice-roi (du Pérou) peut mettre sur pied cent mille hommes d'infanterie et vingt mille chevaux, dans toute l'étendue du royaume ; mais il est certain qu'il n'aurait pas de quoi en armer la cinquième partie, à ce que j'en ai pu apprendre des gens qui ont un peu couru le dedans du Pérou. »

des indigènes rebelles et au maintien de l'ordre intérieur. Pendant le XVP et le XVIP siècle^ elles furent peu utilisées pour la défense des colonies contre les attaques de puissances européennes. Ces attaques furent, d'ailleurs, comme on l'a vu, extrêmement rares.

Le gouvernement espagnol se borna à établir des garnisons assez fortes sur quelques points des côtes les plus menacées par les corsaires comme celles de Cuba et d'Espagnola (i) et à proximité des grands ports servant au commerce intercontinental : Vera-Cruz, Acapulco, Carthagène^ etc. (2). A l'intérieur des terres, les Espagnols n'avaient presque pas de fortifications : ça et là quelques presidios, comme au nord du Mexique; mais au Chili, par exemple, ils n'avaient presque pas de forteresses où ils pussent se mettre en sûreté (3).

Comptant surtout sur la marine pour la défense de ses colonies, le gouvernement espagnol négligea de les doter d'une armée solidement organisée (4). Ce ne fut qu'après les pertes du XVIP siècle qu'il songea à le faire. Il essaya alors de constituer une armée de soldats de la métropole aussi restreinte que possible qui servirait de cadre aux milices coloniales. Ce projet fut conçu et exécuté sous le règne de Charles III (1746- 1788). Dans les différentes colonies furent établies des troupes réglées {tropas veteranas), à côté des milices provinciales charo-ées de contenir les Indiens et de défendre les frontières, et

(1) Les forlifications de Cuba et de Haïti furent érigées peu après les attaques de Drake (i586).A Haïti, le gouvernement fit détruire plusieurs établissements du littoral pour pourvoir à la défense militaire.

(2) Manille fut particulièrement fortifié, surtout à partir de 1742, à la suite de la capture par l'amiral anglais George Anson du vaisseau venant d'Acapulco. Le port de Cavité fut alors également pourvu de quelques ouvrages de défense,

(3) Frézier {Relation du Voyage de la mer du Sud..., t, I, p. 178 et p. 160) ajoute que, au Chili, les côtes n'étaient défendues que par deux mauvaises forteresses : celle de Valdivia, pleine de prisonniers, et celle de Valparaiso, mal bâtie et en mauvais état. Le fort de Chacao dans l'île de Chiloè « ne mérite ce nom, dit-il, ni par sa construction, ni par ses munitions ».

(4) A partir du milieu du XVII® siècle, l'arm.ée de la mère patrie elle-même laissait beaucoup à désirer : elle manquait de chefs capables et expérimentés. En 1640, le conseil d'Etat proposa des mesures pour engager les jeunes nobles à se préparer sérieusement à la carrière militaire. (Canovas del Castillo, Esludios del reinado de Felipe IV, t. II. Madrid, 1888, p. 3g6.)

l'armée coloniale au xviii^ siècle 367

des milices urbaines ou rurales. La colonie qui reçut l'organisation militaire la plus parfaite, fut le Mexique (i) : à la fin du XVIIP siècle, le Mexique propre comptait, en fait de troupes régulières, 4 régiments d'infanterie (soit près de 4000 hommes), 2 régiments de cavalerie (dragons) et 3 compagnies d'artillerie, en fait de milices provinciales, formées en 1788 et composées de colons, 7 régiments d'infanterie (à 825 hommes par régiment sur pied de paix et 1350 sur pied de guerre), 8 régiments de dragons et 6 escadrons de lanciers de Vera- Cruz. Les milices urbaines continuaient d'exister comme auparavant, mais elles furent plus ou moins améliorées : ainsi en 1793, les villes de la côte furent pourvues de compagnies fixes de blancs et de mulâtres, servant à pied ou à cheval, répartis en dix divisions sur le littoral du nord et du sud ; ces corps étaient soutenus par 7 compagnies de volontaires espagnols (2).

Les provinces intérieures du Mexique soumises à l'autorité du vice roi n'avaient qu'un petit contingent de troupes réglées : quelques centaines de soldats tenaient garnison dans les presidios de Californie et du Nouveau-Léon et des compagnies volantes gardaient la colonie du Nouveau-Santander ; les milices disciplinées de ces provinces formaient 48 compagnies (soit environ 2500 hommes). Enfin les provinces intérieures gouvernées par des commandants généraux comptaient plusieurs régiments de troupes réglées (3).

Au commencement du NIX** siècle, l'armée du Mexique s'élevait en tout, en y comprenant les milices provinciales et urbaines, à 32.000 hommes. Mais, comme l'observe

(1) Depuis 1642, la ville de Mexico possédait un bataillon de troupes régulières.

(2) Le recrutement de l'armée en Espagne était très difficile : dans les cas urgents il fallait quintar, c'est-à-dire prendre un homme sur cinq parmi les gens des classes non privilégiées. Depuis lyoS, on procédait à cet effet à un tirage au sort. Le gouvernement retira parfois presque toutes les troupes métropolitaines des colonies : en 1792, il y avait laissé à peine quelques bataillons d'infanterie. (Bourgoing, Etat de FEspagne, 3^ éi. Paris, i8o3, t. II, p,63).

(3) HuMBOLDT, Nouvelle-Espagne, X. V, p. 49.

Humboldt (i), le nombre des troupes disciplinées s'élevait à peine à huit ou dix mille hommes. Les milices étaient en général de médiocre valeur et le corps des officiers était beaucoup trop nombreux pour qu'il fût bien recruté. « Ce n'est pas l'esprit militaire, dit Humboldt (2), c'est la vanité d'un petit nombre de familles dont les chefs aspirent aux titres de colonels et de brigadiers, qui à favorisé la formation des milices dans les colonies espagnoles. La distribution des patentes et grades militaires est devenue une source féconde de revenus ... » Humboldt cite le cas d'officiers de milice boutiquiers qu'il a vus en grand uniforme « se livrer aux petits détails de la vente des marchandises ».

Les autres colonies reçurent une organisation militaire analogue à celle du Mexique. Celles de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale n'avaient toutes ensemble pas plus de trouples réglées que le Mexique, soit de dix à douze mille hommes. Encore les cadres étaient-ils rarement complets (3). Par contre les milices y étaient très nombreuses, mais pas redoutables. Mal armées, peu disciplinées, les milices provinciales elles-mêmes ne pouvaient guère servir qu'au maintien de l'ordre. Cuba et Espagnola étaient relativement mieux pourvues de forces régulières à cause de leur situation : comme postes avancés de l'empire colonial espagnol, ces îles étaient plus exposées que les autres colonies aux attaques de puissances rivales et devaient par conséquent être mieux défendues (4).

L'armée coloniale n'était forte qu'en apparence : elle se composait d'éléments trop disparates et manquait d'unité ; elle

(1) Nouvelle-Espagne, t. V, p. 55.

(2) Ibid., p. 58.

(3) Ainsi, par exemple, au Callao, le principal port de Pérou, la garnison ne comprenait, au début du XVIII'* siècle, que quelques hommes, te Quoique le Roi d'Espagne, rapporte Frézier {Relation du Voyage de la mer du Sud t. II, p. 35i), ordonne des fonds de 2Q2.171 piastres par an pour entretenir garnison au Callao, à peine y a-t-il assez de soldats pour monter la garde dans la Place d'Armes.

A Carthagéne, il n'y avait que 700 soldats de troupes régulières (G. Gelpi, Estudios sobre la America. Habana, 1870, t. III, pp. 44 et 45).

(4) Humboldt, Nouvelle-Espagne, t. V, pp. 68-69.

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