PROJET DE LAS CASAS
établissement la nomination de deux inspecteurs, mais ceux-ci furent choisis parmi les possesseurs d'ejîcomiendas.
A la suite de l'intervention du supérieur des Dominicains d'Espagnola, le roi soumit la loi à une junte pour la reviser. Cette junte élabora une série de mesures complémentaires qui ne changèrent que bien faiblement l'organisation du travail dans les colonies. Il fut décidé cependant que les femmes mariées ne seraient pas astreintes au travail dans les mines et les cultures et que les enfants au-dessous de quatorze ans ne pouvaient être employés à des ouvrages trop rudes et devaient rester sous la garde de leurs parents. Les Indiennes non mariées travailleraient en compagnie de leurs parents et recevraient en outre de l'argent pour s'acheter des vêtements.
Un colon de Cuba, le père Barthélem}^ de Las Casas, qui avait d'abord exploité les indigènes, prit parti pour les Dominicains, leurs défenseurs. Il se rendit en Espagne et y plaida leur cause auprès du roi Ferdinand et de ses ministres (1515). Mais Ferdinand, circonvenu par les délégués (procureurs) des créoles et des puissants propriétaires d'esclaves du conseil des Indes, ne put pas se résoudre à intervenir en faveur des Indiens. Il était d'ailleurs aftaibli par l'âge et la maladie et mourut en janvier 1 5 1 6 .
Le cardinal Ximénès, qui exerça la régence, chargea ensuite une commission composée de trois membres, dont Las Casas fit partie, de rédiger un projet de loi en faveur des Indiens. L'organisation du travail aurait été réglée de la manière suivante : dans les établissements des districts aurifères, un tiers des hommes âgés de vingt à cinquante ans seraient employés au lavage de l'or pendant toute la journée, sauf trois heures de repos ; ils seraient relayés tous les deux mois. Quant aux femmes, on ne pourrait les occuper à un ouvrage quelconque sans leur consentement. Les surveillants seraient indigènes- Outre le travail minier, l'Indien devait fournir annuellement aux chefs des tribus une corvée de quinze jours. Dans les régions éloignées des centres aurifères, les natifs payeraient des redevances sous forme de bétail, de coton, de denrées et d'objets d'alimentation. Chaque établissement entre-
tiendrait au moins dix à douze chevaux, cinquante vaches, six à sept cents porcs. Mais les travailleurs des mines recevraient une nourriture préparée par leurs femmes. L'or trouvé serait remis journellement aux directeurs et coulé en barres tous les deux mois : un tiers en serait réservé pour le roi ; les deux autres tiers appartiendraient au cacique et aux Indiens, pour payer les frais de l'établissement et pourvoir aux besoins généraux du personnel fabricant et de leurs familles. Cependant les Espagnols concessionnaires des exploitations aurifères ne devraient fournir à la couronne que de un septième à un dixième du métal extrait et pourraient se servir d'esclaves caraïbes.
Si ce projet de las Casas avait été exécuté, il est certain que les rapports entre indigènes et colons se seraient singulièrement améliorés et que, d'autre part, l'extraction des métaux précieux aurait été faite d'une manière plus régulière et plus systématique et n'aurait pas provoqué la mortalité croissante des natifs.
Les hiéron5miites, qui furent chargés par le gouvernement d'accommoder les colons au nouveau régime, ne se montrèrent pas à la hauteur de leur tâche et se heurtèrent à une résistance formidable de la part de l'administration locale des colonies. Tout au plus purent-ils créer quelques nouveaux établissements indigènes, mais ils essayèrent en vain d'améliorer la situation des travailleurs. Les centres miniers manquèrent bientôt de bras. Las Casas préconisa alors l'envoi aux Indes de nouveaux colons, surtout des laboureurs, auxquels on accorderait des franchises et certaines faveurs, notamment la permission d'emmener des serviteurs nègres. Il proposa d'importer aux colonies un plus grand nombre d'esclaves nègres qu'auparavant (i), parce qu'il avait été constaté que les nègres résistaient bien mieux au travail que les indigènes, mais il
(i) Jusqu'en i5io, le nombre d'esclaves nègres importés d'Espagne aux Indes fut très resteint. A cette date, le gouvernement en expédia quelques centaines pour les vendre aux colons, et il ordonna aux officiers des Indes de faire travailler des nègres aux mines, les indigènes s'en montrant incapables. Dès lors le roi pratiqua la traite des nègres, à l'exemple des rois de Portugal (Scelle, La traite négrière aux Indes de Castille, t. I, pp. 125-126).