PROTECTION DES INDIENS
aurait voulu limiter à douze le nombre des esclaves que chaque colon pouvait posséder.
Le projet de Las Casas fut adopté par les conseils du roi, et la Casa de contratacion de Séville fut chargée d'évaluer le nombre de nègres qu'il fallait aux Indes occidentales. Elle estima que mille esclaves suffisaient à chacune des colonies d'Espagnola, Porto-Rico, Cuba et la Jamaïque. Le majordome Laurent de Gouvenot (i), un des favoris du roi Charles (le futur Charles-Quint) et gouverneur de Bresa, obtint licence d'importer 4.000 nègres aux Indes en huit ans (2). Il vendit sa licence pour 25.000 ducats à des marchands génois qui n'introduisirent cependant dans les colonies espagnoles qu'un petit nombre d'esclaves, afin de maintenir leur prix à un taux élevé. L'arrivage des nègres fut insuffisant, et les colons continuèrent de faire travailler les indigènes. Le gouvernement métropolitain se décida alors à expédier lui-même quelques cargaisons de nègres, après avoir proclamé que les indigènes ne pouvaient être soumis au travail servile(i52o). Mais il continua de permettre aux colons d'imposer des corvées aux indigènes. Lors de la conquête du Mexique, il fit cependant des tentatives pour supprimer les abus dans les repartimientos (1523) : le travail des natifs devait être réduit au minimum nécessaire, c'est-à-dire à vingt jours de travail consécutif, suivis de trente jours de repos ; seuls les indigènes habitant à proximité des mines pouvaient être astreints aux travaux miniers ; ils avaient droit à la nourriture et à une indemnité. En outre il fut défendu d'imposer des prestations de travail à plus de quatre pour cent des indigènes à la fois. Mais les colons éludèrent la loi en réduisant de nombreux Indiens en esclavage.
Le gouvernement métropolitain revint à la charge pour protéger les Indiens contre le système d'exploitation introduit par les colons. Il défendit la chasse à l'indigène et la capture d'esclaves (1526). Par une série de décrets (1533, 1536,
(i) Les Espagnols l'appelaient Garrevod.
(2) La cédule royale accordant cette licence est publiée dans Scelle, La traite négrière aux Indes de Castille, t. I, p. 755, — M. Scelle remarque avec raison que cette cédule ne constitue pas un Asiento, c'est-à-dire un contrat, mais un octroi [Ibid., pp. 143 et ss,).
1538, 1541), il essaya vainement de réglementer le travail des natifs. D'autre part, il continua de pourvoir les colons le plus possible d'esclaves nègres, surtout les planteurs des Antilles, dont les exploitations exigeaient une main-d'œuvre particulièrement nombreuse et toujours renouvelée. Le travail dans les plantations sucrières était excessivement pénible : l'entassement^ la mauvaise nourriture et surtout l'abus des alcools que l'on tirait de la canne, engendraient des maladies contagieuses souvent mortelles. Pour remédier à la disette des nègres, le gouvernement, au lieu de consentir à la liberté de la traite des nègres réclamée par les colons, chargea deux marchands allemands habitués du commerce de Séville et de la traite des nègres, Henri Ciguer ou Eynger et Jérôme Sayller, d'introduire aux Indes quatre mille nègres en quatre ans, à condition de ne pas les vendre plus de quarante ducats chacun et de verser au trésor royal 20.000 ducats. Le gou vernement s'engageait, de son côté, à ne pas accorder d'autre licence; il concédait ainsi un monopole (i). Cet asieiito fut conclu en 1528 (2). Malgré les précautions prises, l'importation des nègres aux colonies resta insuffisante. Les demandes de main-d'œuvre redoublèrent, même à Espagnola, qui était cependant le marché de nègres le mieux fourni. En outre les nègres restèrent très chers (3). Après l'échéance du premier asiento général (1532), le gouvernement renonça au système du monopole et recourut à celui des licences et des asientos partiels, espérant ainsi tirer de la traite plus de revenus, provoquer en même temps une importation plus abondante de la main-d'œuvre aux colonies et favoriser la mise en valeur des terres nouvelles. Des quantités de licences furent vendues, spécialement à des marchands génois et portugais; il en fut distribué en abondance au moment où le gouvernement avait
(1) Ce monopole ne s'étendait toutefois pas aux esclaves domestiques, venant d'Espagne, qui d'ailleurs ne pouvaient pas être vendus sur les marchés coloniaux.
(2) Scelle, La traite négrière, p. 169.
(3) Les habitants d'Espagnola se plaignirent constamment de la cherté des nègres : les Asientistes fournissaient de très mauvais nègres et attendaient que les colons en eussent absolument besoin pour les vendre très cher (Scelle, La traite négrière aux Indes de Castille, t. I, p. 174).
MAIN-D ŒUVRE NOIRE l']']
besoin d'argent; en 1551, il y en eut plus de vingt mille (i). La main-d'œuvre noire resta toutefois chère : elle le fut surtout dans les colonies continentales, à cause des frais de transport élevés provenant du mauvais état des voies de communication.
Grâce à la contrebande, les colons purent se procurer cependant un assez grand nombre de nègres, mais, d'autre part, il y eut des soulèvements de cimarrons ou nègres fugitifs, notamment dans la province de Terre-Ferme. De 1571 à 1578, des mesures législatives furent prises pour détruire les cimarrons et, à partir de 157S, les ports de Terre-Ferme furent fermés au commerce d'esclaves.
En tout cas^ k cette époque, le nombre d'esclaves nègres était déjà considérable. Jean Lopez de Velasco, alors historiographe du conseil des Indes, l'évalue à 40.000 pour l'année 1574 (2). Ce chiffre ne paraît pas exagéré, puisque certaines villes situées à l'intérieurdes provinces continentales comptaient plus de mille nègres (3). Dans la suite le nombre d'esclaves noirs ne fît que s'accroître, mais il semble n'avoir pas suffi aux demandes des planteurs et des mineurs, malgré l'introduction de grandes quantités de nègres en contrebande (4).
(1) Le gouvernement voulut établir un tarif maximum pour la vente des nègres. Par une cédule royale de i356 [Recopilacioii.., livre XVIII) le maximum était tixé comme suit :
A Cuba, Espagnola et les autres Antilles loo ducats.
Dans les provinces de Carthagène, Terre-Ferme, Santa Fé, Sainte- Marthe, \'enezuela, Honduras et Guatemala lOO »
En Nouvelle-Espagne et au Nicaragua 120 »
En Nouvelle-Grenade et à Popayan 140 «
Au Chili 180 »
Les nègres de Guinée pouvaient être vendus vingt ducats en sus du tarif. Mais
ce tarif ne put se maintenir. En i56i, la cédule de 1 556 fut abrogée (Scelle,
La traite négrière..., t. I, p. 288).
(2) Velasco, Geografia..., pp. 1 et 2.
(3) Ancerma, dans la province de Popayan, comptait plus de mille esclaves nègres; Santa Fé de Antiochia, plus de six cents; etc. [Recueil de document x.... pp. 70 et yS).
(4) L'importation annuelle légale était en moyenne d'un millier. Mais, les nègres ne se reproduisant guère en esclavage, il se faisait que cette importation était insuffisante.
La main-d'œuvre resta toujours chère par suite du système du monopole gouvernemental maintenu pour la traite des nègres comme pour toutes les branches du commerce colonial. Le gouvernement métropolitain voulait retirer de la traite des bénéfices exorbitants et vendit les licences à des prix élevés. Ce fut là la principale cause de la cherté de la main-d'œuvre servile.
Bien que la main-d'œuvre noire fût assez abondante dès le XVP siècle, les colons employèrent pendant longtemps des Indiens aux travaux de toute sorte, notamment aux travaux miniers. La campagne de Las Casas en faveur des indigènes ne produisit que de maigres résultats. A la suite du mémoire qu'il avait adressé en 1542 à Charles-Quint sur la «Destruction des Indes » {Brexnssinia Relacion de la Destriiycion de las /;?rf/(25), l'empereur avait convoqué une assemblée de juristes et de théologiens à Valladolid. Las Casas vint y défendre la cause des opprimés et montra que le traitement des Indiens était non seulement contraire à l'équité, mais funeste à la prospérité des établissement espagnols.
Les lois {Nnevas Leycs) promulguées par Charles-Quint le 26 juin 1543, qui proclamaient l'affranchissement des Indiens pour toute l'Amérique espagnole, avaient pour but de protéger les indigènes contre les mauvais traitements et le travail excessif et réduisit le nombre des repartimientos. Elle souleva un toile général parmi les colons, qui firent tous leurs efforts pour en empêcher l'application.
Au Mexique il y eut un commencement de révolution. Lorsque les autorités coloniales envoyées par la mère patrie voulurent mettre les lois à exécution, des mouvements insurrectionnels se produisirent dans tous les établissements espagnols de cette colonie et de ses annexes. Dans le Nicaragua, il fut même question de proclamer l'indépendance de l'Amérique centrale : les frères Contrera se mirent à la tête des révoltés (1550), qui tuèrent l'évêque, s'emparèrent de Grenada et se préparèrent même à opérer la conquête du Pérou pour