EXÉCUTION DES « NUEVAS LEVES
détacher aussi cette colonie de l'Espagne. Mais ils furent arrêtés à Panama, dont les habitants ne voulurent pas s'unir à eux et leur infligèrent même une sanglante défaite.
Dans le Honduras, où se trouvait le siège épiscopal de Las Casas, le promoteur des Niievas Leyes, de graves conflits éclatèrent entre celui-ci et les colons, qui trouvèrent d'ailleurs un soutien dans les autorités locales. Malgré l'envoi d'un nouveau président de l'Audience par le conseil des Indes, on dut surseoir à l'exécution de la loi. Las Casas renonça à exercer la dignité épiscopale dans ce pays où il ne parvenait pas à faire respecter la liberté des premiers habitants et partit, en 1547, pour l'Espagne.
Le conseil des Indes fit exécuter la loi aussi strictement que possible au Pérou. Il décréta la suppression des encomiejidas et prescrivit que seulement un septième des indigènes pouvaient être astreints aux travaux miniers. Ces mesures furent toutefois encore éludées, et nulle part l'action des autorités métropolitaines ne fut plus contrecarrée qu'au Pérou. C'étaient surtout les encomeiideros qui tenaient au maintien de la législation ancienne : ils continuèrent d'exiger les corvées comme précédemment; ils s'opposèrent à l'introduction de bêtes de somme pour le transport des marchandises, mesure que le gouvernement avait prise dans le but de supprimer les porteurs indigènes. Le vice-roi, Blasco Xuilez Vêla, qui gouverna à cette époque le Pérou, voulut appliquer à la lettre les lois sur les indigènes et s'attira la haine des colons par ses mesures radicales : il confisqua les marchandises de ceux qui se servaient d'esclaves indigènes, mit ceux-ci en liberté (1544) et remplaça les porteurs péruviens par des bêtes de somme.
Un grand nombre de colons se révoltèrent et mirent à leur tête Gonzalo Pizarre. Le vice-roi redoubla alors de rigueur envers ceux qui osaient lui résister; il entra en conflit avec les membres de V Audiencia, qui désiraient ménager un compromis avec les révoltés. Finalement V Audieiicia le fit arrêter et emmener en Espagne, et s'empara du gouvernement. Elle entama des négociations avec Pizarre. Mais celui-ci exigea qu'on le reconnût comme gouverneur du Pérou ; ayant essuyé un
refus, il s'avança avec son armée jusqu'à Lima, s'en empara et essaya de conquérir tout le pays. La fortune sembla d'abord lui être favorable :il remporta, en 1546, une brillante victoire sur Blasco Nuiîez, revenu l'année précédente de son voyage en Espagne. Toutes les villes tombèrent en son pouvoir; en outre il réussit à se rendre maître du port de Nombre de Dios, sur l'océan Atlantique. Seulement il ne cessa de reconnaître comme suzerain le roi d'Espagne et refusa d'écouter ses amis qui lui conseillaient de proclamer l'indépendance de la Nouvelle-Castille.
Gonzalo Pizarre ne réussit cependant pas à se faire agréer du gouvernement métropolitain, qui désapprouvait sa résistance à l'exécution des lois de 1543. Il eut à combattre bientôt l'influence d'un homme qui, par sa modération et son habileté, allait servir beaucoup mieux que ne l'avait fait Blasco Nunez, les intérêts de la couronne. C'était le prêtre Pedro de la Gasca, qui avait été désigné, dès 1545, pour remplir les fonctions de président de l'Audience royale. Il reçut pleins pouvoirs en matières civile, judiciaire et militaire, le droit de disposer à son gré des repartim'umtos , de déclarer la guerre et d'accorder des amnisties. Il commença par suspendre les lois sur les indigènes qui avaient causé tant de mécontentement parmi les colons, annonça une amnistie générale et essa3^a d'entamer des négociations avec Pizarre. Peu à peu celui-ci perdit du terrain et, lorsqu'il vit sa cause compromise, il tenta de se maintenir par des mesures terroristes. Enfin, au printemps de l'amiée 1548, il eut à défendre son dernier retranchement, Cuzco : il fut défait et fait prisonnier, puis condamné à mort avec les principaux chefs des insurgés.
Gasca procéda alors à la réorganisation des repartimientos. Conformément à la loi, il réduisit leur nombre à deux cent cinquante, donnant chacun un revenu variant de 100 pesos (800 francs) à 3500 pesos (28.000 francs). Il mécontenta de la sorte un très grand nombre de colons et il eut beaucoup de peine à leur faire respecter les lois. Mais il eut en vue avant tout le bien-être des Péruviens ; il améliora la condition de ceux qui travaillaient dans les repartimioitos, réglementa
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les prestations auxquelles ils étaient soumis, défendit de les transporter contre leur gré sur d'autres territoires, dressa un projet de diminution des impôts dont ils étaient frappés, etc.
L'administration coloniale fut organisée de telle manière que les finances de la colonie pussent suffire à l'entretien et au développement matériel du pays (vers 1550). Ces réformes n'eurent qu'une influence éphémère. En 1657, ^^^^ licencié en droit, Juan de Padilla, osa élever la voix en faveur des malheureux Péruviens qui étaient exploités par les colons avec la connivence des autorités coloniales. Il dévoila les infractions qui étaient faites aux règlements et aux lois de la métropole. Dans un grand nombre de villages, tous les indigènes avaient été réduits au travail forcé ; parfois même leurs enfants avaient été enlevés par les colons et emplo5^és comme esclaves. On ne payait naturellement pas aux habitants travaillant dans les mines, le salaire auquel ils avaient droit. On les obligeait à acheter à des prix excessifs les objets manufacturés de la métropole. Beaucoup de membres du clergé, aussi bien que les autorités laïques, pressuraient les indigènes.
A la suite de ces révélations, des lois furent promulguées en 1664, prescrivant que le paiement des salaires aux indigènes se ferait en présence des fonctionnaires coloniaux ; il était défendu de faire travailler les enfants et les vieillards dans les mines et les ateliers, ou de forcer les habitants à s'éloigner à une distance de plus de deux lieues de leur village. Mais^ pour faire appliquer ces dispositions, il aurait fallu réformer le personnel lui-même qui avait enfreint les règles prescrites par les autorités métropolitaines, concernant le travail des natifs.
En dehors de Fernand Cortez (i), les conquistadors ne se soucièrent guère de la mise en valeur du sol arable, ni du développement des richesses pastorales. Ils n'introduisirent dans le Nouveau-Monde ni animaux domestiques, ni céréales, ni arbres fruitiers. Cortez seul s'appliqua à installer des vignobles et des plantations sucrières, transporta au Mexique
(1) L. Alaman, Disertaciones sobre la histona de la repubhca niexicaiia, t. 1, p. iSg. Madrid, 1847.
la culture des vers à soie et l'élevage des mérinos, Pierre Martyr, à propos de l'expédition entreprise pour la conquête de la Floride (i), désapprouve la colonisation de ce pays, en disant : « A quoi peuvent nous servir les produits de cette contrée? Ce sont les mêmes que ceux que nous avons dans l'Europe méridionale (2) ». Il n'est donc pas étonnant que l'Espagne n'ait colonisé que superficiellement des contrées telles que le Venezuela, la Guyane, le pays de Buenos- Ayres, etc. Elle croyait ne pouvoir en retirer aucune ressource utile. Cependant l'agriculture et l'élevage furent introduits au Mexique et au Guatemala, mais on ne s'y adonna qu'accessoirement à l'occasion de la prise de possession du pays, car cette prise de possession elle-même n'avait pas été faite dans un véritable but de colonisation agricole.
Le gouvernement poussa, il est vrai, les colons à fonder des exploitations agricoles ; mais il ne fut guère écouté ; quelques fonctionnaires supérieurs seulement se distinguèrent par leur initiative : Nicolas de Ovando introduisit à Espagnola (i 5 1 7) la culture de la canne à sucre qui devait y prendre une si grande extension.
Les missionnaires contribuèrent, de leur côté^ aux progrès de l'agriculture et à l'introduction des végétaux européens dans les différentes colonies. Humboldt a constaté que les jardins des couvents et des presbytères étaient de véritables jardins d'acclimatation pour les végétaux importés d'Europe (3).
A la longue, l'agriculture prit dans les colonies espagnoles un certain essor, notamment au Mexique. Comme cette agriculture ne produisait que pour la consommation locale, il en résulta que le régime du travail ne comportait pas l'utilisation d'un grand nombre d'esclaves. Ce fut l'une des principales causes du peu de développement de l'esclavage au Mexique. Les mines seules y exigeaient une nombreuse main-d'œuvre, comme au Pérou.
Plusieurs auteurs espagnols, entre autres Fabié (4), se sont
(1) Voir page 289, note.
(2) Petrus Martyr, Océan. Dec. VIII, chap. X.
(3) Humboldt, Nouvelle-Espagne, t. III, p. 143.
(4) Ensayo hislôrico delà legislaciôn esp. Madrid, 1896.