‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 149 sur 173 · LES MINES · texte numérisé non relu

LES MINES

plu à énumérer les mesures prises par le gouvernement métropolitain pour favoriser le peuplement des colonies et y développer les cultures. Cependant beaucoup de ces mesures visaient en réalité un autre but : l'exploitation des richesses minières sur une grande échelle. En multipliant le nombre d'établissements et en y attirant le plus de colons possible, le gouvernement espérait augmenter ses ressources dont les métaux précieux constituaient, d'après lui, le principal élément.

Dès le début de la colonisation, les souverains s'assurèrent une grosse part des profits. Ils incorporèrent au domaine ro3'al toutes les mines, mais proclamèrent la liberté de la recherche et de l'exploitation (i). Ils décidèrent que tous les minerais seraient portés en un lieu désigné par les officiers publics, qui le fondaient et en retenaient la moitié pour la couronne. Mais l'exploitation était trop pénible et le profit trop peu rémunérateur pour que les exploitants pussent faire au roi une part si large. On réduisit le bénéfice du souverain successivement de la moitié au tiers, du tiers au cinquième et plus tard au dixième ou demi-quint (2). Seulement à cette dime vint s'ajouter un droit d'un pour cent et, à partir de 1566, un droit de monnayage.

Le système des repartiniientos ou encomiendas qui a duré jusqu'au XVIIP siècle, a été nuisible au développement des industries minières, en ce sens qu'il provoqua l'exploitation hâtive des districts riches en métaux précieux. Les encoiniendas étaient conférées à une famille pour deux générations^ rarement pour trois ou quatre générations (3). Il s'ensuivait que les détenteurs de ces territoires cherchaient à en retirer le plus rapidement possible de grands revenus. D'autre part, le gouvernement métropolitain poussa également à l'exploitation inten-

(1) La législation minière fut fixée surtout par Philippe II {Novisima recopilacion de las leyes de Espana, livre IX, titre XVIIl, lois 3 et 4 (ôSg et 1584). Le particulier qui voulait exploiter une mine n'avait qu'à faire une déclaration devant le magistrat.

(2) D'après Bourgoing {État de l'Espagne, t. II. p. 266), le qtiùit du roi fut réduit, au XVIII" siècle, dans le Nouveau-Mexique au vingtième pour l'or. Depuis 1777, il ne fut plus dans toutes les colonies espagnoles que de trois pour cent.

(3) Recopilacion de leyes de las Indias, livre VI, titres XI et XIV.

sive des districts qui promettaient le plus de métaux précieux. Il essaya bien de la réglementer, mais au mo3^en d'une législation s'inspirant de lois qui régissaient les mines de la métropole ou d'autres pays européens^ comme les Pays-Bas ou l'Allemagne.

Cependant à mesure que le système des encomiendas fut abandonné, les mines passèrent aux mains de simples colons. Dès lors elles furent explorées plus à fond et exploitées un peu plus systématiquement^ les détenteurs des mines étant intéressés à améliorer leur exploitation. Le gouvernement ne se réserva que les mines de mercure de Huancavelica au Pérou (1566), mais il les abandonna comme trop peu productives. Le mode d'exploitation des mines et de fonte des minerais resta très primitif. Humboldt a déjà remarqué (i) qu'il ne pouvait en être autrement là oi^i les exploitations sont dispersées sur une grande étendue de terrain et où « le gouvernement laisse aux propriétaires la pleine liberté de diriger les travaux à leur gré et d'arracher les minerais du sein de la terre sans penser à l'avenir ». L'outillage était encore au XVIIP siècle le même qu'au XVP. Les progrès techniques réalisés en Europe n'ont pas pénétré au Mexique ni au Pérou. Les frais d'extraction étaient très considérables à cause de l'aménagement défectueux des ouvrages.

En 1776, le gouvernement métropolitain reconnut à l'association des concessionnaires de mines le caractère d'une corporation et lui donna une large autonomie. Pour améliorer l'exploitation des mines, il établit au Mexique, en 1777, un conseil suprême des mines {i-eal tribunal p^ejici-al del importante cuerpo de Mineria de Nueva Espana). Ce conseil, composé d'un directeur, de deux délégués des exploitants, d'un assesseur, de deux consultants et d'un juge, était en rapport direct avec le gouvernement. Il élabora un nouveau code de lois et s'adressa aux conseils des mines provinciaux, émanation des exploitants, pour coopérer au perfectionnement de l'industrie minière, mais sans succès. D'autre part, il créa une école des mines {colegio de mineria)\ les élèves y étaient instruits aux frais de l'État,

(1) Essai sur la Nouvelle-Espagne, t. IV, p. 28.

puis répartis par le conseil suprême des mines dans les différents districts miniers.

L'exploitation des mines du Pérou s'est faite dans de plus mauvaises conditions encore qu'au Mexique. L'administration locale eut à veiller avant tout à ce que cette exploitation fût menée avec vigueur, car la cour de Madrid réclamait sans cesse de nouveaux apports en métaux précieux, pour couvrir les frais des guerres européennes. Il n'est donc pas étonnant que les fonctionnaires inférieurs ne se soucièrent guère de faire appliquer les différentes lois et les règlements élaborés dans la métropole sur la protection des indigènes et sur le travail dans les mines.

Le gouvernement métropolitain mettait les colons dans une situation très embarrassante. D'un côté, il poussait à une exploitation intensive, de l'autre, il la restreignait en diminuant le nombre de bras : il prescrivait, en effet, une réglementation du travail, limitait la durée des corvées à fournir par les indigènes, défendait d'éloigner les Indiens à plus de deux lieues de leurs habitations, etc.. (lois de 1603 ®t 1664).

Comme les autorités métropolitaines étaient incapables de veiller à la stricte observation des lois et des règlements, il en résulta de multiples difficultés. Les districts miniers furent souvent le théâtre de graves agitations parmi les colons, qui se divisaient sur une foule de questions et surtout sur leurs droits et leurs obligations respectives. En 1665, le vice-roi du Pérou procéda à une répression sévère des troubles qui avaient surgi dans les territoires miniers et fit exécuter la plupart des meneurs.

La mise en valeur des pa5"s ne présentant pas de ressources minières fut absolument négligée par le gouvernement métropolitain. Préoccupé avant tout de l'exploitation du Pérou et du Mexique, il laissa végéter les établissements créés à Cuba pour l'exploitation agricole. Tandis que le nombre de blancs se réduisait^ en 1540, à mille individus, celui des indigènes décroissait aussi d'année en année, de sorte que la maind'œuvre devenait de plus en plus rare. Les repartimientos ne comptaient en tout à cette époque que deux mille indigènes et six cents nègres.

La situation économique de cette île ne fut pas modifiée par la promulgation des lois concernant la protection des indigènes (1543). Ces lois n'}' furent pas appliquées. Le gouverneur obtint leur suspension en faisant valoir que le travail servile était la condition siiie qiia non de l'exploitation agricole de l'île. Seulement cette exploitation elle-même ne fit guère de progrès, et cela par suite de l'émigration d'un grand nombre de colons et de la diminution constante de la population indigène. La production de la canne à sucre suffisait à peine, à la fin du XVL siècle, à la consommation locale. A partir de 1598 seulement, elle commença à prendre de l'extension, grâce à l'introduction de nègres d'une manière illicite par les Anglais, les Français et les Hollandais. De toutes les richesses naturelles de Cuba, on n'exporta que quelques bois précieux, entre autres ceux qui servirent à la construction de l'Escurial. L'industrie minière était peu développée et ne fournissaient pas d'articles d'exportation : en 1599, on n'exploitait que les mines de cuivre de Santiago.

Le développement économique des colonies fut entravé par tout un système de prohibitions et de mesures tendant à favoriser exclusivement l'industrie nationale. Les territoires d'outre-mer ne pouvaient produire que des matières premières. Défense fut faite, dès le XVP siècle, d'y planter des vignes en dehors du Pérou et du Chili, pour ne pas créer de centres de production pouvant faire la concurrence à ceux de la mère patrie. Aux Antilles il était interdit, non officiellement, mais en fait, d'établir des raffineries de sucre. « Le propriétaire d'une plantation, dit Humboldt(i), est obligé de racheter les productions de son propre sol au fabricant de la métropole. Aucune loi ne défend l'établissement des raffineries de sucre dans les possessions de l'Amérique espagnole. Si le gouvernement n'y encourage pas les manufactures, s'il emploie même des moyens indirects pour empêcher l'établissement de celles de soie, de papier et de cristal ; d'un autre côté, aucun arrêté de l'audience, aucune cédule du roi ne déclarent que ces manufactures ne doivent pas exister au delà des mers. Dans

(1) Essai sur la Nouvelle-Espagne, t. IV, p. 288.

l'industrie 387

ces colonies, comme partout ailleurs, il ne faut pas confondre l'esprit des lois avec la politique de ceux qui les exercent. » Humboldt raconte comment le gouvernement conspira contre l'établissement de manufactures à Quito au milieu du XVIIP siècle. Ce ne sont pas, selon Humboldt, les fabricants de la métropole, mais les « négociants monopolistes » qui ont agi sur le gouvernement pour entraver l'industrie coloniale.

De temps à autre, les colonies se sont trouvées dans la nécessité de se suffire à elles-mêmes, notamment lorsque les relations avec la métropole étaient interrompues, et ce fut assez souvent le cas lors des guerres du XVIIP siècle. Des manufactures de toiles et de draps se sont installées ainsi au Mexique : à Puebla, Queretaro, Guadalaxara, etc.

L'industrie textile ne put prendre un grand essor à cause des mauvais procédés de fabrication et du recrutement difficile de la main-d'œuvre. Le gouvernement n'intervint pas pour réglementer le travail, ni pour surveiller les agissements des chefs d'industrie à l'égard du personnel ouvrier. Humboldt explique le stratagème dont se servent ceux de Queretaro pour se procurer une main-d'œuvre indigène à bon marché : « On choisit parmi les indigènes ceux qui sont les plus misérables, mais qui annoncent de l'aptitude au travail ; on leur avance une petite somme d'argent : l'Indien, qui aime à s'enivrer, la dépense en peu de jours ; devenu le débiteur du maître, il est enfermé dans l'atelier, sous prétexte de solder la dette par le travail de ses mains. On ne lui compte la journée qu'à un réal et demi, ou à vingt sous tournois ; au lieu de le payer argent comptant, on a soin de lui fournn- la nourriture, de l'eau-devie et des hardes, sur le prix desquelles le manufacturier gagne 50 à ôop.c; de cette manière, l'ouvrier le plus laborieux reste toujours endetté, et l'on exerce sur lui les mêmes droits que l'on croit acquérir sur un esclave qu'on achète. »

Le système d'exploitation intensive des colonies avait pour corollaire la surveillance du commerce colonial. Pour se réserver le maximum de profits immédiats, le gouvernement voulut monopoliser ce commerce et exclure des colonies les marchands étrangers : il défendit aux établissements d'outre-

mer, sous les peines les plus sévères, de faire le commerce avec un autre pays que la métropole. Toute infraction à cette règle était punie de la peine de mort. D'ailleurs, jusqu'au milieu du XVIP siècle, les vaisseaux étrangers étaient considérés comme pirates et traités comme tels ; leurs équipages étaient massacrés ou faits prisonniers et employés au travail des mines. Cependant les étrangers résidant en Espagne purent obtenir l'autorisation de commercer avec les Indes à condition de n'utiliser que des agents espagnols (i). Des prescriptions rendaient en outre très difficile l'établissement, dans les colonies espagnoles, d'individus de nationalité étrangère; elles procèdent du principe qu'il fallait isoler le plus possible les possessions d'outre-mer pour les mieux exploiter.

A plusieurs reprises le gouvernement n'hésita pas à prendre des mesures préjudiciables aux colonies elles-mêmes, dans le seul but d'écarter les convoitises des autres nations coloniales. Il réduisit au strict minimum le nombre de ports dans les établissements coloniaux, en négligeant à dessein d'améliorer les endroits favorables au débarquement des marchandises. Afin de rendre les côtes inaccessibles, il y entretint parfois des tribus sauvages; en outre il fit construire souvent les villes loin de la mer et, au lieu de multiplier les moyens de communication, il les rendit plus difficiles.

Toutes ces restrictions à la liberté commerciale furent maintenues lors de l'acquisition par Philippe II du Portugal et des colonies portugaises. Elles furent étendues à celles-ci, et il fut défendu, entre autres, aux marchands des Moluquesde se rendre aux Philippines et réciproquement.

Les relations commerciales entre la mère patrie et ses colonies, ainsi que celles des colonies entre elles, étaient réglementées avec le plus grand soin. Tout le trafic entre l'Espagne et ses possessions fut concentré à Cadix, de 1493 à 1503, et à Séville, de 1503 au commencement du XVIIP siècle. Tout navire était, à l'arrivée et au départ, soumis à une inspection rigoureuse de la Casa de contratacioii .

(i) Coleccion de doc. ineditos relatives al desciibrimiento... !'■<' série, t. V, pp. 78 et 79 (i5o5).

Page 1