LES MARCHES COLONIAUX
naient l'autorisation de commercer avec les Indes qu'à prix d'argent et étaient exposés k l'arbitraire des agents du fisc.
Les vaisseaux registres continuèrent jusque vers 1768 de naviguer de conserve, disposés en convois, bien que la « flotte » et les « galions » eussent été officiellement supprimés. Le service des postes fut assuré depuis 1764 par des paquebots partant une fois par mois de la Corogne pour Porto-Rico, la Havane et Vera-Cruz ; tous les deux mois pour La Plata et aussi tous les deux mois pour Cumana et Carthagène des Indes. On les autorisa à emporter une demi-cargaison de marchandises espagnoles et à rapporter une demi-cargaison de produits coloniaux (i).
Pour empêcher la concurrence aux produits importés par la métropole, le gouvernement espagnol prit toute une série de mesures prohibitives. De peur de voir les soies de provenance chinoise se substituer sur le marché de Lima à celles de provenance espagnole, il essaya, on l'a vu, de défendre leur importation au Pérou. Il punit sévèrement les fonctionnaires qui toléraient le trafic de contrebande entre le Mexique et le Pérou : en 1678, le vice-roi du Pérou fut déposé pour avoir permis ce trafic.
Le gouvernement métropolitain, pour surveiller le mieux possible le commerce colonial, réduisit le nombre des marchés à quelques villes : Vera-Cruz (Jalapa) était le seul marché pour le Mexique, Portobello fut longtemps le seul port pour l'Amérique centrale et l'Amérique du sud ; il voulut empêcher tout trafic direct entre Buenos- Ayres et la métropole pour que l'on ne pût introduire au Pérou et au Chili d'autres marchandises que celles apportées par les galions à Portobello. Ces mesures ne purent toutefois pas être rigoureusement exécutées et Buenos- Ayres resta l'un des principaux centres du commerce de contrebande. Ce qui facilita ce commerce, ce fut l'autorisation d'y importer par an six cents nègres à partir de 1 595-1 596 (2). Des navires libres (siielios), autorisés à faire le transport de nègres et de marchandises destinées à la traite, prenaient aux
(1) BouRGOiNG, Etat de l'Espagne, t. II, p. i8i.
(2) Scelle, La traite négrière, p. 884, note 2.
côtes d'Afrique des cargaisons peu considérables de noirs, et, arrivés à Buenos-Ayres ou dans un autre port des Indes, mettaient en vente leur stock d'objets manufacturés qui, n'ayant payé aucun droit, pouvaient être vendus à meilleur compte que les articles provenant de la métropole.
Des marchands étrangers parvenaient à commercer avec les colonies espagnoles, soit en faisant la contrebande, soit en trafiquant sous le nom d'un armateur espagnol. Ils pouvaient faire entrer des navires dans un port de ces colonies sous prétexte d'avarie, puis, moyennant le paiement d'une taxe, faire décharger ces navires dans une enceinte fermée, dont la porte était mise sous scellés. Des complices retiraient les marchandises et les remplaçaient par des produits coloniaux (i). Mais ce procédé était assez dangereux, car il ne pouvait être pratiqué que grâce à un défaut de surveillance de la part des agents de la douane. Si la contrebande était découverte, elle entraînait la confiscation du navire et de sa cargaison. Les marchands étrangers se servirent plus souvent d'un moyen plus habile : ils commerçaient sous le nom d'un Espagnol. Cependant, même dans ce cas, les autorités espagnoles confisquaient parfois le produit de la vente des marchandises importées par ces marchands dans les colonies. Toutes sortes de difficultés pouvaient surgir par suite de contestations avec le prête-nom ou de la mort de celui-ci : la justice espagnole intervenait dans ses affaires et prétendait connaître des contrats passés par lui avec des étrangers. En 1772, des commerçants français se plaignirent d'avoir été dénoncés par leur prêtenom en l'accusant d'avoir agi uniquement pour prendre part aux profits de la confiscation de leurs biens (2).
Les marchands étrangers qui parvenaient le plus facilement à introduire dans les colonies des marchandises en contrebande, étaient ceux qui étaient autorisés par le gouvernement
(1) Labat, Nouveau voyage aux îles de l'Amérique. Paris, 1722, t. V, p. 217.
(2) Desdevises du Dezert, L'Espagne de V ancien régime, la richesse et la civilisation, p. i5o, n» 4. — La contrebande s'exerçant surtout pendant l'interruption des communications avec la métropole, il en résultait que les guerres étaient particulièrement favorables au développement du commerce des colonies (Voir HuMBOLDT, Nouvelle-Espagne, t. IV, p. 433).