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LA TRAITE DES NEGRES

espagnol à faire la traite officielle des nègres. Cette traite constituait elle-même une branche importante, sinon la plus importante du commerce colonial ; il avait été impossible de réserver la traite à des marchands espagnols, l'Espagne ne disposant jusqu'en 1778 d'aucune colonie d'où elle aurait pu tirer la main-d'œuvre nécessaire à ses plantations et à ses mines.

A partir de 15 10 environ, le gouvernement avait cherché à retirer un profit de la traite des nègres. Il appliqua généralement jusqu'en 1595, on l'a vu, le système des licences, c'est-à-dire qu'il vendit la traite des esclaves aux colonies à un certain nombre de personnes individuellement. Il n'accorda que deux fois une sorte de monopole : en 15 18, lorsque le gouverneur de Bresa obtint licence de porter aux Indes quatre mille nègres, et en 1528, lorsque fut conclu le premier asiento ou contrat pour la livraison de nègres (i).

Après la conquête du Portugal, les facteurs portugais des factoreries africaines purent acheter un grand nombre de licences, mais à condition de ne les utiliser que par les ports du Guadalquivir ou des Canaries. La marine castillane se montra incapable de faire elle-même le trafic négrier devant la concurrence étrangère. Un moment, le gouvernement espagnol songea à confier le monopole du commerce des nègres à l'association des marchands ou consulado de Séville, mais cette association ne fut pas à même de fournir au trésor une somme assez considérable en échange de ce monopole. Visant avant tout l'intérêt du trésor et désireux de surveiller la traite des nègres pour empêcher la contrebande, Philippe II et ses conseillers crurent préférable de conclure un asiento général avec un marchand castillan, Reynel, qui fit des offres plus avantageuses (2) que le consulado de Séville et consentit à souscrire aux conditions onéreuses qu'imposait la réglementation du trafic. Mais Reynel vit son administration tenue en échec par les marchands qui se livraient à là contrebande. Le

(1) Voir p. 376. — Au sujet de l'Asientiste Eynger ou Ehinger, t. V, p. 314.

(2) Reynel offrit goo.ooo ducats, à raison de 100.000 par an. (Scelle, La traite négrière, t. I, p. 364.)

Pérou et le Chili empruntèrent d'ailleurs une grande partie de leur main-d'œuvre au Brésil. En fait, ce furent les traitants portugais qui, sous le nom de Reynel, s'emparèrent de plus en plus du commerce colonial. Au surplus^ l'asie/ilo avec Reynel prit fin en lôoi, à la suite d'une transaction entre lui et le gouvernement {i) et, à partir de cette année jusqu'en 1609, les asientos furent constamment aux mains de Portugais : les Coutinos et Coello. Pendant quelque temps (1609-16 15), le gouvernement essaya d'exploiter la traite en régie, mais sans succès. Il dut en revenir au système de Vasiejito.

Après la révolution de Portugal (1640), il refusa de s'entendre encore avec des marchands portugais et il eut recours alors à des banquiers génois (2). Mais il mit ceux-ci dans l'impossibilité d'exécuter leur contrat en leur défendant de se procurer des nègres dans les colonies des Antilles appartenant à des nations étrangères qui n'eussent pas aux Indes libre commerce. Un procès s'ensuivit. Les embarras financiers dans lesquels se trouva le gouvernement, le forcèrent à transiger avec les Asientistes et une nouvelle convention fut conclue en 1668. Les marchands génois excitèrent la jalousie des marchands castillans et coloniaux, surtout de ceux du Pérou, qui se plaignirent avec raison de la concurrence interlope des Asientistes. Le conseil des Indes interdit à ceux-ci l'exploitation du marché de Lima. C'est au milieu de difficultés inouïes que les Asientistes génois arrivèrent au terme de leur contrat : ils ne s'étaient pas fournis de nègres en Afrique, mais aux Antilles anglo-hollandaises. Ils introduisirent en fraude des marchandises anglaises et hollandaises, servant ainsi d'intermédiaires aux concurrents les plus dangereux des marchands espagnols dans les Indes.

(1) Scelle, La traite négrière, 1. 1, p. 382.

(2) Grillo et Lomelin (i663). (Scelle, La traite négrière, t. I, p. Soy). — Pour empêcher la contrebande par les navires négriers, il fut stipulé dans VAsiento que les navires ne pouvaient jauger plus de cinq cents tonnelades. « La totalité du tonnage se calculait de façon que les cargaisons d'esclaves fussent relativement à l'aise et embarquées dans des conditions saines; or les traitants tournaient la difficulté en arrimant leur marchandise humame comme des ballots, entassant les malheureux les uns sur les autres, de telle sorte qu'il restât assez de place pour loger la contrebande ». (Scelle, La traite négrière, t. I, pp. Soy-SoS.)

LES « ASIENTOS » 399

Peu de temps après la conclusion du traité de paix avec le Portugal (1668), le gouvernement de Lisbonne fît des ouvertures tendant à l'établissement d'un commerce réciproque aux Indes. De crainte de voir des marchands portugais ou leurs intermédiaires étrangers s'emparer du commerce des Indes espagnoles, le gouvernement de Madrid repoussa le projet de rapprochement. Il donna Yasiento à Antoine Garcia, négociant de Madrid, espérant ainsi que le commerce castillan profiterait dans une certaine mesure de la traite (i). Il concéda à Garcia l'accès d'un plus grand nombre de ports pour l'introduction des esclaves (2). Mais l'Asientiste se vit obligé de traiter pour les fournitures de nègres surtout avec les Hollandais, qui s'étaient emparés des principales colonies portugaises de la côte de Guinée et y recrutaient des esclaves. Bientôt d'ailleurs, après un essai malencontreux de confier Yasiento à l'association des marchands de Séville (1676), le gouvernement espagnol recourut en 1679, pour la livraison des nègres, à un certain Barrôço, négociant castillan qui n'était que l'agent du commerce hollandais (3). IJasiento de Porcio (1682), marchand castillan, fut continué par le Hollandais Coymans et ainsi les Hollandais furent maîtres du commerce dans les Indes espagnoles. Eux seuls étaient à même de fournir à la couronne les garanties nécessaires au point de vue financier et de remplir les engagements relatifs à l'introduction d'une main-d'œuvre abondante. Mais une campagne fut entreprise contre Coymans par des religieux qui éveillèrent les scrupules du roi et du conseil des Indes en faisant valoir auprès d'eux que Coymans et ses agents auraient pu propager des, doctrines hérétiques dans les Indes espagnoles. Une junte spéciale réunie par le roi déposséda Coymans de son trafic en déclarant son asiento nul et non avenu.

Ne voulant plus remettre Yasiento entre les mains d'étrangers, le gouvernement fit l'essai d'une nouvelle combinaison :

(1) L'association des marchands de Séville n'avait pas osé verser une somme assez considérable pour acquérir Yasiento.

(2) Il y eut des « ports de permission » dans presque toutes les colonies.

(3) Scelle, La traite négrière, t. I, p. 63 1.

il négocia un asiento avec un américain B. J. Marin de Guzman, Irabitant Santiago de Léon de Caracas. Par suite de la nationalité de l'asientiste, cet asiento eut l'aspect d'un asiento purement espagnol, mais ce n'était là qu'une apparence ; il donna aux étrangers toutes les facilités de s'introduire aux Indes.

Pendant quelque temps, ce fut alors une compagnie portugaise, la compagnie de Cacheu, qui détint le monopole de la traite aux colonies espagnoles (i 696-1 701). Mais elle se déchargea sur les Hollandais et les Anglais d'une grande partie de ses obligations, et elle fut bientôt remplacée par la compagnie française de Guinée (i 701), lorsque Louis XIV fut devenu en quelque sorte le tuteur de la cour d'Espagne.

Enfin la guerre de la Succession d'Espagne fit passer V asiento des mains des Français à celles des Anglais. Un traité spécial l'attribua à une compagnie anglaise, celle de la Mer du Sud (17 13). Par le fait même, le commerce de contrebande fut organisé dès lors sur une grande échelle par les agents de cette compagnie.

En vertu du traité, ils pouvaient introduire tous les ans 4800 nègres dans les colonies espagnoles et envoyer en outre à Portobello un navire de 500 tonneaux, chargé de marchandises anglaises. Ce navire, appelé « vaisseau de permission », fut bientôt du port de 900 tonneaux et devint un entrepôt flottant qui restait six mois de l'année en rade de Portobello (i). Les gains du commerce anglais étaient si considérables que la compagnie de la Mer du Sud refusa un droit

(1) D'après les célèbres officiers de la marine espagnole George Juan de Ulloa et Ant. de Ulloa [Voyage historique en Amérique, t. I, p. 92), la cargaison du « vaisseau de permission » dépassait, à l'époque de leur voyage (lySS), de beaucoup la moitié de celle de tous les galions, a Outre que le port du vaisseau passoit infiniment les 5oo tonneaux stipulés et qu'il alloit même au-delà de goo tonneaux, il n'avoit ni vivres, ni eau, ni autres embarras qui occupent beaucoup de place dans un navire. Il tiroit tout cela de la Jamaïque et se faisoit accompagner dans la traversée de cinq à six paquebots chargés de marchandises qu'ils transportoient sur son bord dès qu'ils arrivoient à la vue de Portobélo et dont ils remplissaient les chambres et les entreponts autant qu'il leur étoit possible. De sorte que ce seul vaisseau contenoit plus d'etîets que cinq à six de nos plus grands navires. »

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