PROTECTION DE L ORTHODOXIE
parfois aussi pour y résider. Mais, dans la suite, surtout à partir du règne de Philippe II, des mesures restrictives furent prises à l'égard des étrangers : une loi de 1557 leur prescrivit de ne pas pénétrer à l'intérieur des colonies; l'accès des ports seuls leur était permis. L'un des principaux motifs de ces mesures fut précisément la crainte de la diffusion des doctrines hérétiques : les étrangers étaient tous plus ou moins suspects d'hérésie. C'est pourquoi Philippe II renforça en 1569 l'organisation de l'Inquisition aux Indes : elle eut deux audiences, l'une à Mexico, l'autre à Ciudad de los Reyes (Lima) (i). Une loi de 1602 renforça encore les prescriptions antérieures à l'égard des étrangers pour préserver les ports coloniaux de la contamination des doctrines anticatholiques et empêcher ainsi l'hérésie de s'introduire parmi les indigènes. Il en résulta que les rares étrangers qui parvenaient à s'installer dans une colonie espagnole, y étaient rapidement assimilés aux colons espagnols, adoptant leurs mœurs et leur langue, et la colonisation prit de plus en plus un caractère national, exclusivement espagnol.
Quant aux nègres importés aux Indes, le gouverneur métropolitain veilla toujours à ce qu'ils fussent pour ainsi dire nationalisés en les convertissant à la foi catholique ou du moins en leur faisant conférer le baptême. Dès 1501, les rois catholiques recommandèrent aux autorités coloniales de ne laisser introduire aucun esclave juif ou maure et de n'accueillir que des esclaves nègres nés en pays chrétien (2). En 1509, il fut même stipulé que les esclaves à importer aux colonies devaient être nés au pouvoir de chrétiens sujets du roi de Castille, mais cette disposition ne put être maintenue. La traite d'Espagne étant insuffisante, il fallut permettre le transport direct de nègres d'Afrique aux Indes. Toutefois le gouver-
(1) E. N. Adler {The Inquisition in Peru, dans les Publications of the American Jewish historical Society, n» 12, Baltimore, 1904), mentionne trentequatre autodafés à Lima de iSyS à 1806. — Au Mexique il y en eut, jusqu'à l'émancipation de la colonie, quarante et un.
(2) Scelle, La traite négrière, p. 122. La reine Isabelle n'aurait voulu laisser passer aux Indes que des esclaves blancs, sans doute pour mieux assurer la conversion des Indiens.
nement prit des mesures spéciales pour les faire baptiser et catéchiser (i).
Les rapports entre colons et indigènes furent relativement restreints ; les Espagnols vivaient de préférence dans les villes qu'ils avaient fondées, se tenant le plus possible à distance de la société indienne (2). Au Mexique et au Pérou cependant s'opéra une véritable fusion, parce que la civilisation de ces pays était déjà assez avancée et ne différait pas trop de la civilisation espagnole. Plusieurs des « conquistadors » favorisèrent même le rapprochement entre colons et indigènes. Cortez, par exemple, encouragea les mariages d'hidalgos avec des filles de caciques et lui-même s'accoutuma parfaitement au milieu indigène. Il substitua aux caciques qui dominaient le Mexique avant l'arrivée des Espagnols, des hidalgos qui adoptèrent généralement les mœurs et les coutumes des indigènes.
L'idée première du gouvernement métropolitain fut d'encourager la fusion entre Castillans et Indiens. D'après le chroniqueur Herrera (3), les rois catholiques désiraient que vainqueurs et vaincus s'entr'aidassent : les Indiens avaient à cultiver les terres, extraire les métaux, en un mot à fournir la main-d'œuvre ; par contre, les colons avaient à les instruire dans la religion et à les initier à la civilisation espagnole. Cependant, à la suite des abus commis par les possesseurs de commanderies, qui précisément auraient dû, dans la pensée des souverains, être les protecteurs et les éducateurs des indigènes, il se produisit un revirement dans la politique du gouvernement.
(1) Les esclaves domestiques devaient surtout remplir les conditions voulues au point de vue de l'orthodoxie (Scelle, La traite négrière, t. I, pp. 2i5-2i6).
(2) Cependant les mariages entre colons et femmes indiennes furent assez nombreux. Ce fait est dû en grande partie au petit nombre de femmes espagnoles qui s'établirent aux colonies. Il en résulta la formation de métis, qui, à leur tour, produisirent des types divers de gens de couleur. La caste des métis devint très nombreuse, surtout au Mexique ; à l'époque de Humboldt elle y comprenait environ les sept-huitièmes de l'ensemble des castes (Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne, t. 11, p. 49). — Le gouvernement espagnol favorisa toujours les antipathies de races dans le but de dominer plus facilement (Bourne, Spain m America, p. 268).
(3) Herrera, Historia gênerai..., décade 1, livre V, chap. XI.
l'église vis-a-vis des indigènes 407
D'ailleurs la tendance à la fusion entre vainqueurs et vaincus fut surtout contrecarrée par l'action de l'Eglise. Afin de protéger les indigènes contre les mauvais traitements des colons, les missionnaires voulurent les préserver de tout contact avec la société coloniale, composée parfois d'éléments peu recommandables. Les indigènes furent ainsi mis en tutelle et placés sous la direction exclusive de l'Église (i). Ils ne pouvaient quitter leurs villages sans l'autorisation des autorités (2); de cette façon il ne leur était pas possible de se livrer à la vie nomade, ni d'aller se fixer dans les villes réservées presque exclusivement aux colons. D'autre part, les blancs, les métis et les mulâtres ne pouvaient s'établir dans les villages indigènes (3) et les marchands eux-mêmes n'y pouvaient séjourner plus de trois jours (4).
Les mesures qui viennent d'être signalées, étaient inspirées par les conseils de la couronne, où dominaient les ecclésiastiques. L'Église voulut en quelque sorte se réserver l'éducation des indigènes. Elle les traita d'ailleurs avec une réelle bienveillance. L'Inquisition officielle ne fonctionna pas parmi eux ; la recherche et la punition d'hérétiques furent laissées aux évêques (5) ; ceux-ci n'abusèrent pas de leur autorité : considérant « l'ignorance et la faiblesse d'esprit » de leurs ouailles, ils avaient pour elles beaucoup d'indulgence et de ménagements. Ils ne se montraient pas trop exigeants au sujet des devoirs religieux à remplir : les cérémonies du culte n'étaient pas toujours accomplies suivant les règles canoniques; les prescriptions concernant le jeûne, la confession, etc.. étaient souvent enfreintes. Une loi de 1581 autorisa les Indiens à garder leur longue chevelure en prenant le baptême
(1) Le septième titre du premier livre delà Recopilacion de leyes de las Indias, relatif aux pouvoirs et fonctions des archevêques, énumère les cas où il est du devoir de ces prélats de défendre la personne ou la propriété des indigènes.
(2) Lois de i56o, 1604, 1618.
(3) Loi de i536.
(4) Loi de 1600. Celte loi, comme les précédentes, ne fut appliquée que difficilement. Les villages indigènes qui furent le plus soustraits à l'influence des colons laïcs furent ceux des missionnaires jésuites.
(5,* Loi de iSyS.
(ce qui était contraire aux prescriptions du pape Paul III. L'Indien pouvait épouser sa marraine, malgré la « parenté spirituelle ». L'Église toléra donc aux Indes certaines infractions aux règles religieuses.
Pendant la période des conquêtes, l'action de l'Eglise, bien qu'elle fût soutenue par toutes les autorités laïques, ne put s'exercer efficacement sur les indigènes. L'évangélisation se fit d'une manière hâtive et superficielle. Les rois catholiques avaient obtenu dès 1508 le patronage ecclésiastique des Indes tel qu'ils le possédaient en Espagne. Ils eurent ainsi le droit de nommer aux postes ecclésiastiques et de régler les dîmes, les impôts et les bénéfices y afférents ; seuls les archevêques et les évêques étaient nommés par le pape sur présentation. Les souverains espagnols eurent peut-être encore plus à cœur que ceux de Portugal l'expansion de la foi catholique dans leurs provinces d'outre-mer. Ils considéraient d'ailleurs la religion comme la base indispensable de l'Etat et la garantie de l'ordre social. Dès 1512-1513, trois évêchés furent créés : à Saint- Domingue, Concepcion de la Vega à Espagnola et Saint-Jean de Porto-Rico. Le nombre des évêchés augmenta rapidement, et en 1546 furent érigés les archevêchés de Lima et de Mexico (i). Au Mexique et au Pérou furent organisés, respectivement en 1555 et en 1567, des conciles provinciaux analogues à ceux de la mère patrie, où l'on s'occupa surtout de l'évangélisation et de l'instruction des Indiens.
Dès le début du XVIP siècle, les Indes comptaient cinq archevêchés, vingt-sept évêchés, quatre cents monastères (2) et environ quatre cents districts ou paroisses. Les monastères étaient nombreux, mais chacun d'eux ne comprenait qu'un petit nombre de religieux. Vers 1570, l'ordre de Saint-François avait vingt-sept ou vingt-huit couvents dans la province de Nouvelle-Galice, mais ils ne comptaient en tout qu'un peu plus
(1) Presque tous les évêques et archevêques furent des Espagnols venus de la métropole. De 1492 à lôSy il n'y eut sur 369 évêques que douze créoles.
(2) Herrera, Descripcion ..., ch. XVIII. — Le nombre des diocèses augmenta encore dans la suite : en 1649, il y avait un patriarche, six archevêques et trentedeux évêques. On comptait alors plus de huit cents couvents. (Vicente de la FuENTE, Historia ecclesiâstica de Espana, t. III.)