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LES MISSIONS

de cinquante cénobites. Dans celle de Yiicatan, il n'y avait dans les dix monastères de cette province que vingt frères en tout. Mais les couvents se développèrent et se multiplièrent beaucoup dans la suite : en 1621, les récollets avaient cinq cents couvents répartis en 22 provinces; à Lima, les couvents occupaient la moitié de la ville, ainsi que le remarque Philippe III dans une lettre au vice-roi du Pérou ; à Mexico, la municipalité demanda au roi de mettre un terme à la fondation des couvents (1644) (i).

Les idées de Las Casas relatives à la protection des Indiens ne furent pleinement réalisées que vers le milieu du XVIP siècle. Ce ne fut qu'alors qu'ils furent soustraits en grande partie à l'influence des colons laïcs. Depuis les débuts de la colonisation la conversion des indigènes avait été poursuivie : elle accompagnait la conquête ; mais le véritable système des missions parmi les indigènes ne fut mis en pratique que lentement et il ne prospéra qu'à partir de la deuxième moitié du XVIP siècle. Ces missions furent l'œuvre de moines franciscains, dominicains, augustins, etc., et surtout de jésuites. Les villages d'Indiens convertis formaient ordinairement des doctrinas dirigées par un ou plusieurs religieux, plus rarement des curas ou cures, comme les établissements occupés par les colons. Les circonscriptions où s'exerçait l'activité des missionnaires s'appelaient misioneras ; au centre de chaque circonscription se trouvait l'église, autour de laquelle se groupaient les demeures des missionnaires et les huttes des Indiens. Ceux-ci étaient soumis à une discipline rigoureuse. Les travaux commençaient et se terminaient par des prières, chaque Indien cultivait son lopin de terre, mais devait travailler deux heures par jour pour la ferme appartenant aux missionnaires. La mission se transformait peu à peu en un piieblo de Indios avec sa doctrina et les missionnaires s'avançaient plus loin vers l'intérieur comme les pionniers de la colonisation.

\\) L'ordre des franciscains est celui qui envoya le plus de missionnaires au XVI« siècle. Les dominicains et les augustins montrèrent moins d'activité dans les colonies (J. G. Icazbalceta, Codice franciscano, t. II de la Niieva Coleccion de documentos para lahistoria de Mexico. Mexico, 188g).

Il est curieux de constater les efforts que firent les missionnaires pour recruter des moines parmi les Indiens. Le franciscain Bernardino de Sahagun, qui fut l'un des premiers missionnaires du Mexique, donne à ce sujet des détails intéressants : « Au début de la conquête, dit-il, on fit pour eux (les indigènes) l'expérience de la vie monastique, parce qu'il nous parut qu'ils avaient des aptitudes pour les choses de l'Église et la vie religieuse. On commença donc par vêtir de la robe de Saint-François deux jeunes Indiens des plus intelligents et réservés qu'il y eût, et qui s'étaient déjà fait connaître de nous en prêchant avec beaucoup de ferveur à leurs compatriotes les choses de notre sainte foi catholique. Il nous sembla que si, sous l'habit du moine et en donnant l'exemple des vertus de notre saint ordre franciscain, ils continuaient à prêcher avec la même onction que par le passé, ils arriveraient à produire les meilleurs effets sur les âmes en les initiant à la pratique des vérités de notre sainte religion. Mais l'expérience démontra qu'ils n'avaient point les qualités nécessaires pour cela, de sorte qu'il fallut se résoudre à les défroquer, et, depuis lors, nous n'avons plus admis d'Indiens dans notre ordre, et on les a tenus pour inhabiles à l'exercice du sacerdoce (i). » Les essais faits dans la suite pour initier les Indiens aux pratiques monastiques semblent ne pas avoir eu plus de succès. Le nombre des moines recrutés parmi eux fut toujours très restreint.

Au contact de peuples de civilisation inférieure, les Espagnols laissèrent libre cours à leurs passions. Leurs mœurs se relâchèrent; déjà considérées en Europe comme peu édifiantes, elles devinrent encore plus licencieuses. Elles scandalisaient les étrangers qui venaient visiter le pa5's. Frezier et Ulloa ont laissé des remarques curieuses sur la vie dévergondée des colons laïcs et des ecclésiastiques tant réguliers que séculiers. Ils s'adonnaient au jeu et à toutes sortes d'excès. Ils adoptaient peu à peu certaines habitudes des Indiens : « ils ont

(i) B. DE Sahagun, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, livre X, chap. XXVII. — [.es couvents de femmes indiennes ne réussirent pas mieux.

l'instruction 411

bien tout l'extérieur européen, dit de Sahagun, tandis que leurs qualités n'ont rien de leur provenance (i). »

Comme en Espagne, c'était le clergé qui exclusivement s'occupait de l'instruction (2); il essaya de faire des langues indigènes les langues véhiculaires de l'enseignement. Déjà sous le règne de Charles-Quint, un franciscain, le frère lai Pedro de Gante, fonda à Mexico, dans le quartier indien, une grande école destinée aux enfants des chefs d'Indiens, et dans le programme de laquelle une grande place était faite à l'enseignement industriel : il y créa des ateliers d'apprentissage pour tailleurs, charpentiers, forgerons, cordonniers et peintres (3).

Le premier évêque de Mexico, Zumarraga (15 27- 1548), ordonna la fondation d'un collège pour Indiens dans chaque diocèse. En 1535, fut créé le premier collège de ce genre à Mexico : le programme comportait notamment le latin, la philosophie, la musique, la médecine mexicaine et les langues indigènes.

Une loi de 1619 prescrivit aux curés de connaître la langue des indigènes de leur paroisse (4), mais elle fut modifiée par une autre de 1634, stipulant que tous les Indiens devaient apprendre l'espagnol afin de mieux pouvoir s'initier aux mystères de la religion catholique (5). Le clergé contribua d'ailleurs à l'expansion de la langue espagnole en s'en servant dans les écoles supérieures et dans les églises.

Il y eut donc des écoles répondant aux différentes classes sociales : écoles pour enfants de colons, écoles pour enfants d'indigènes et même écoles pour enfants de métis. Icazbalceta mentionne (6) la création d'un collège pour filles métisses. Les Universités de Mexico et de Lima, fondées en 1551, étaient les principaux centres de la culture espagnole, bien

(1) dkSahagvn, Histoire générale..., livre X, chap. XXVII.

(2) Le premier livre qui fut imprimé en Amérique, est un livre d'édification religieuse : La Escala espiritiial (l'échelle spirituelle), qui parut en iSSy, l'année après l'introduction de l'imprimerie dans le Nouveau-Monde.

(3) Côdice franciscano, p. ô.

(4) Recopilacion de leyes de Indias, livre I, titre XI.

(5) Recopilacion de levés de Indias, livre I, titre XIII, lois 4 et 5

(6) Obras, 1. 1, pp. 182, 189.

que possédant quelques chaires pour l'enseignement des langues indiennes (i).

Le mouvement scientifique était entravé par la censure. Celle-ci était exercée par les inquisiteurs : ils exigeaient que les libraires possédassent chacun un exemplaire du catalogue des livres défendus et leur fournissent tous les ans la liste des ouvrages qu'ils avaient en magasin. Les infractions aux lois sur la censure étaient punies de peines très graves (amendes énormes et bannissement). Les commissaires de l'Inquisition veillaient avec soin à ce qu'aucun livre suspect n'entrât dans les colonies : ils avaient le droit de pénétrer à toute heure du jour et de la nuit dans les habitations pour y faire des perquisitions.

En somme, aussi bien au point de vue intellectuel et moral qu'au point de vue économique, les colonies souffrirent de l'isolement que leur imposa la mère patrie. La civilisation qu'y s'y développa, fut un reflet de celle de la métropole plus ou moins transformé cependant par l'influence du milieu.

(i) De nombreux couvents organisèrent des collèges ou des Universités, mais beaucoup d'entre eux n'avaient qu'une organisation des plus rudimentaire, par exemple l'Université de Saint-Jérôme érigée par les dominicains à la Havane B. HuBER, Aperçu slatistiqîie de l île de Cuba. Paris, 1826, p. 1 18).

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