RESULTATS DE LA COLONISATION POUR LA MÈRE PATRIE
La découverte des Indes Occidentales devait exercer nécessairement sur l'économie intérieure de la Castille une influence considérable. Cependant cette influence ne se fit guère sentir avant le deuxième quart du XVP siècle ; ce fut surtout après la conquête du Mexique que le régime économique de la métropole éprouva les effets de l'expansion coloniale.
Un mouvement d'émigration assez intense se porta vers les terres nouvelles du jour où l'on apprit qu'elles renfermaient ( d'abondantes richesses en métaux précieux. S'il faut en croire certains auteurs, cette émigration aurait amené une dépopulation sensible en Espagne, même dans les régions les plus prospères. Les auteurs espagnols ont émis à ce sujet les opinions les plus divergentes. Tandis que Navarrete exagère le chiffre des émigrants qui ont passé aux colonies, Uztariz ;\ l'estime trop bas. Les chroniqueurs les plus anciens sont généralement d'accord pour considérer l'émigration ultramarine comme ayant été la plus forte dans la deuxième moitié du XVP siècle, à l'époque qui suivit la découverte d'importants gisements de métaux précieux au Mexique et au Pérou.
Vers 1546, il y avait au Pérou, d'après l'historien Herrera(i), environ six mille Espagnols ; quatre années plus tard il n'y en aurait eu dans tout le Nouveau-Monde que quinze mille (2).
(1) Herrera, Historia gênerai ..., décade VIII, liv. III, chap. I.
(2) Benzoni, Historia del mondo nuevo, liv. III, chap. XXI.
En 1574, le nombre total des colons peut être évalué à 152.000 (i). On a dit que cette émigration a dû avoir, en tout cas, des conséquences fâcheuses dans un pays à population aussi peu dense que l'était l'Espagne au commencement du XVP siècle (2), L'agriculture et l'industrie auraient été privées d'une partie de leur main-d'œuvre, à un moment où elles auraient dû satisfaire à des demandes chaque jour croissantes. Mais il est prouvé actuellement que la population du royaume de Castille, de même que celle de l'Aragon, n'a fait que croître au cours du XVP siècle. Tandis qu'en 1530, les provinces castillanes comptaient ensemble environ 3 millions 400.000 habitants, elles arrivèrent en 1541 au chiffre de près de quatre millions et demi et en 1594 à celui d'environ 6.700.000 habitants (3). Seulement la population afflua vers les villes par suite de l'extension des grands domaines, due au progrès de l'industrie pastorale. Cette extension des grands domaines nuisit surtout à l'agriculture et ce fut elle qui provoqua réellement au XVIP siècle la surpopulation des villes et, comme conséquence, l'émigration vers les colonies. Celles-ci furent donc un véritable exutoire aux excédents de population de la métropole, plutôt qu'elles n'appauvrirent la mère patrie en lui enlevant une partie de sa main-d'œuvre.
Il est curieux de constater d'ailleurs que ce ne furent pas les provinces les plus pauvres d'où l'émigration fut la plus forte. Uztariz a déjà remarqué (4) que ce furent au contraire les plus riches, notamment la Cantabrie, la Navarre, les Asturies, Burgos et la Galice, tandis que celles de Tolède, Valladolid et Salamanque ne contribuèrent que très peu au peuplement des colonies. Cependant, à certains moments, le nombre des
(1) Velasco {Geografia y descripcion universal de las Indias. Madrid, 1S94, p. 1), donne pour cette année le chiffre de 3o.5oo ménages, ce qui donne environ i52.5oo habitants.
(2) RoscHER, Kolonien, Kolonialpolitik iind Answanderung, p. 147. — Ansiaux, Histoire économique de la prospérité et de la dédacence de l'Espagne au XVI^ et au XVI[e siècle (Revue d'économie politique, iSgS), p. 536.
(3) H AEBI.ER, Die ivirtschaftliche Blïithe Spaniens, p. iSgetsuiv. — Le gouvernement espagnol provoqua d'ailleurs lui-même la dépopulation au début du XVII* siècle en expulsant les Maures.
(4) Teorica y practica ..., chap. XII,
PROSPERITE DE L ESPAGNE AU XVl'' SIECLE 415
émigrants fut assez considérable pour faire diminuer la population de Séville, qui était, il est vrai, trop agglomérée pour l'époque (i).
La plupart des émigrants qui partaient pour les Indes occidentales, manquaient de ressources et ne trouvaient pas dans les établissements d'outre-mer, surtout au début de la colonisation, les vivres et les objets de première nécessité. Aussi la métropole dut-elle pourvoir dans une grande mesure aux besoins des colons : elle leur fournit notamment les denrées alimentaires.
Grâce à l'expansion coloniale, le prix des céréales augmenta avec la demande. Pour satisfaire à celle-ci, les agriculteurs durent accroître l'étendue des terres arables en empiétant sur les pâturages. Dès 1532, toutes les terres sur lesquelles la Mesta ou association de pasteurs ne pouvait émettre de prétentions, furent mises en culture. Ces empiétements suscitèrent le mécontentement des membres de la Mesta ; pendant quelque temps la politique agraire sembla prédominer, mais vers le milieu du XVP siècle une réaction favorable aux pasteurs se produisit et la « tradition pastorale » l'emporta : les pâtures qui avaient été converties en terres arables furent rendues à leur ancienne destination. Cependant l'agriculture continua encore à prospérer pendant un certain temps et se développa sans doute par des procédés de culture intensive.
En dehors des céréales, l'Espagne dut fournir aussi beaucoup de vin aux colonies. Les vignobles prirent une grande extension surtout sur les côtes de l'Andalousie, de Xérès à Malaga. Malgré leur rendement énorme, ils ne suffirent pas aux besoins de la consommation coloniale (2).
Bref, l'Andalousie redevint à peu près ce qu'elle avait été pendant la période arabe : une contrée à production intensive, où alternaient sur les versants des montagnes les bois d'oliviers et les vignobles et où la plaine se couvrait de blé. Les exploitations les plus productives furent convoitées par les marchands de Séville et beaucoup d'entre elles passèrent entre leurs mains.
(1) Haebler, Die rvirtschaftliche Blûthe Spanieiis, p. 53.
(2) Haebler, Die wirtschaftliche Blûthe Spaiiieiis, p. 35.
L'exportation des céréales fut si considérable qu'elle provoqua une véritable disette, lorsque les récoltes n'étaient pas aussi bonnes que d'habitude. Le prix des céréales ne fît naturellement qu'augmenter et les Cortès proposèrent alors des taxes sur les blés étrangers.
Les établissements d'outre-mer furent des débouchés importants, non seulement pour les céréales, les vins et les huiles, mais aussi pour les articles manufacturés, notamment pour les soies. L'industrie des soies reçut une vigoureuse impulsion : elle se développa surtout à Tolède et à Séville, oii elle occupa des milliers de personnes. La première de ces villes travaillait par an, paraît-il, 435.000 livres de soie brute ; la seconde aurait compté, vers le milieu du XVP siècle, trois mille métiers pour le tissage de la soie. Cordoue, Cuenca, Ségovîe, Grenade et Triana s'enrichirent également par les tissages de soie. Grâce en partie aux débouchés coloniaux, l'industrie drapière prit aussi un certain développement, à tel point que vers le milieu du XVP siècle, l'importation des draps cessa ; Tolède, Ségovie et Cuenca étaient renommées pour l'excellence de leur fabrication.
A la fin du XVP siècle cependant, toute cette prospérité industrielle et commerciale est fortement compromise et déjà se manifestent les indices d'une décadence prochaine. Ce qui provoqua la ruine économique de l'Espagne, ce ne fut pas tant la détestable politique financière de son gouvernement (i) — conséquence surtout des vues ambitieuses de celui-ci — que l'avènement de nouvelles puissances maritimes mieux outillées qu'elle, qui luî disputèrent le trafic des Indes.
L'Espagne était mal préparée pour soutenir la lutte contre ces puissances. Son commerce, bien que vivifié par l'ouverture des débouchés coloniaux, ne fut jamais très brillant ; il n'était pas solidement constitué ; les conditions économiques mêmes de l'Espagne ne se prêtaient pas au développement de ses relations commerciales. Sa productivité était très restreinte ;
(1) HAEBLER(D/e wirtschaftliche Blùthe Spaniens, pp. 12g et ss.) fait de la mauvaise politique financière et fiscale des successeurs de Charles It (Charles-Quint) la cause principale de la décadence économique de l'Espagne.
LA MARINE Mx\RCHANDE 417
elle ne suffit pas même, on l'a vu, aux besoins de la consommation coloniale. D'autre part, le pays était mal pourvu de voies de communication, de sorte qu'une faible partie seulement de l'Espagne pouvait participer au commerce d'outre-mer. Enfin les débouchés que les colonies avaient fournis aux produits de l'industrie et de l'agriculture nationales, se restreignirent à mesure que les colonies purent suffire à leurs besoins en ce qui concerne les denrées alimentaires.
En tout cas, les profits que procurèrent les colonies au XVP siècle, compensèrent largement les sacrifices que la métropole s'était imposés. On peut s'en faire une idée en examinant le mouvement de la navigation ; il s'accrut avec une rapidité étonnante dans la première moitié du XVP siècle. Une vingtaine de navires seulement servaient au commerce colonial de 1506 à 1511. Ce nombre s'éleva jusqu'au delà de cinquante au cours de la décade suivante; au delà de soixante-dix, de 1520 à 1 530 ; il augmenta ainsi jusque vers le milieu du XVP siècle, où il atteignit le chiffre d'une centaine (i). Il le dépassa plusieurs fois dans la deuxième moitié du XVP siècle. Le tonnage des vaisseaux était devenu plus considérable ; il s'élevait souvent à plus de cinq cents tonnes (2). Ce chiffre n'augmenta pas énormément dans la suite, car le transport des marchandises que l'on retirait des colonies, c'est-à-dire les métaux précieux, exigeait peu de vaisseaux et peu de marins.
L'Espagne ne se fit pas toutefois, on l'a vu, une puissante marine au long cours, car les relations commerciales avec ses colonies furent très restreintes dès la fin du XVP siècle et elles le devinrent de plus en plus dans la suite.
Il va de soi que ce fut la classe marchande qui profita surtout de l'expansion coloniale du pays. Les marchands de Se ville
(1) J. DE Laiglesia (Los caudales de Indias, p. 19) donne un tableau des entrées et des sorties des navires d'après les registres de la Casa de contratacion:
de i5io à I5ig il y eut 372 sorties et 281 entrées de i520 à iSag » 493 » 289 »
de i53o à 1539 » ôSg » 402 »
de 1540 à i549 » 785 » 616 »
(2) RoscHER et Jannasch, Kolonien, Kolonialpoliiik nnd Aiiswanderitng, p. :66. — Haebler, Die wirtschaftliche Bliiihe Spaniens, p. 36.
4l8 RÉSULTATS DE LA COLONISATION
essayèrent de se réserver autant que possible le monopole du commerce avec les établissements d'outre-mer. Les étrangers ne purent pas, on le sait, entretenir de relations commerciales avec les colonies espagnoles ; pour pouvoir y vendre leurs marchandises, ils devaient s'adresser k des négociants de Séville, qui percevaient un tantième sur les bénéfices. Malheureusement peu de ports participèrent au commerce colonial. Ce fut d'abord Cadix, pendant un temps très court, puis Séville, qui exerça le monopole de ce commerce ; à partir de 1720 seulement, Cadix supplanta Séville, lorsque les grands vaisseaux des Indes ne purent plus passer avec chargement complet la barre de Sanlucar.
Les marchands de ces ports privilégiés, réunis en corporations étroitement fermées, faisaient, au XVF siècle, des bénéfices énormes : ils ne payaient, en fait de droits d'entrée et de sortie sur les denrées coloniales, que sept et demi pour cent de la valeur de ces denrées, tandis qu'ils gagnaient sur la vente de ces produits cent à deux cents pour cent. D'après Roscher, le trafic avec l'Amérique aurait rapporté, encore au XVIIP siècle, des bénéfices de cent à trois cents pour cent (i).
Séville s'enrichit d'une manière inouïe grâce au commerce des Indes. Sous le règne de Philippe II, elle payait en impôts à elle seule plus de deux millions de ducats par an. Elle prit à ferme la perception de ses impôts et réalisa des bénéfices énormes. En outre elle fit souvent des avances de fonds ou des dons au souverain : elle offrit en présent à Philippe II une fois 150.000 ducats, une autre fois 600.000. Les marchands dotèrent leur ville de monuments grandioses et somptueux, comme la bourse et la douane (2).
Cadix ne profita que faiblement du commerce des Indes. A mesure que le tonnage des navires augmenta, ils furent obligés, pour franchir la barre de Sanlucar, de décharger une quantité de plus en plus grande de leurs marchandises. Un certain nombre d'entre eux accostèrent à Cadix, dont le port était d'ailleurs meilleur que celui de Sanlucar.
(i) Roscher et Jannasch. Kolonien..., p. 164.
(2) Haebler, Die wirischaftliche Blùthe Spaniens, p. 76.