LE COMMERCE COLONIAL
Chose étonnante, le commerce colonial même échappa pour la plus grande partie aux Espagnols. Ce furent souvent des Génois établis à Séville et dans d'autres ports qui s'en emparèrent. Grâce à leur habileté et à leur activité, ils se substituèrent aux marchands et aux banquiers castillans qui ne faisaient ordinairement que leur prêter leur nom (i). Comme ils détenaient les capitaux, c'est à eux que les rois d'Espagne durent souvent s'adresser pour emprunter de l'argent. Les souverains leur accordèrent d'ailleurs de nombreuses licences pour exporter du numéraire jusqu'à concurrence d'une certaine somme par an ; les Génois pouvaient ensuite vendre ces licences à d'autres marchands et s'en servir comme de lettres de change (2).
Le régime protectionniste, funeste à l'industrie de l'Espagne, le fut également à son commerce. C'était le régime d'ailleurs universellement adopté par les grands États européens. Les règlements prohibitifs que le gouvernement métropolitain imposa à ses établissements d'outre-mer en matière commerciale, arrêtèrent l'action vivifiante que les colonies exercèrent au début sur la métropole ; par suite du peu d'activité économique dans les colonies, le trafic entre l'Espagne et les Indes ne prit guère d'extension; les intérêts des colons furent négligés/ par les souverains espagnols : pour eux les questions politiques et religieuses primaient toutes les autres.
L'union avec le Portugal (i 580-1 640) ne profita guère au commerce espagnol. Philippe II supprima bien, pendant un certain temps, les douanes entre ce pays et la Castille dans le but de faire participer les villes du bassin du Tage au trafic colonial du Portugal, mais il excita ainsi le mécontentement de Séville, jalouse de son monopole commercial, et bientôt d'ailleurs, pour refaire ses finances, il rétablit les douanes entre les deux pays, rendant ainsi impossible leur union économique.
(1) Cependant les professions mercantiles semblent avoir joui d'une certaine faveur même chez les nobles. On en trouve la preuve dans le fait que des mesures législatives furent prises à l'égard des banqueroutiers « nobles » (Haebler, Die wirtschaftUche Blûthe Spaniens, p, 69, note 3i).
(2) Lewis Robert, Map of commerce, p. i65, cité par W.-A. Shaw, Histoire delà Monnaie. Paris, 1896 (trad. Raffalovich), p. 83.
La marine et le commerce de l'Espagne se développèrent aussi longtemps qu'elle put garder le monopole complet de la colonisation dans le Nouveau-Monde. Mais du jour où elle eut à lutter contre la concurrence de puissances commerciales mieux outillées et disposant de marins expérimentés et de marchands habiles et actifs, elle perdit rapidement la situation relativement importante qu'elle avait acquise au cours du XVP siècle sur le marché européen.
L'une des branches les plus importantes du trafic colonial, la traite des nègres, devait fatalement lui échapper (i). Déjà au XVP siècle, les Portugais qui détenaient les colonies négrières, avaient participé dans une grande mesure à ce trafic. Ils furent les courtiers des Espagnols; plus tard, au XVIP siècle, ce furent surtout les Hollandais, puis les Anglais.
Le gouvernement essaya de garder la haute main sur la traite des nègres et de forcer les traitants à transporter les nègres par Séville et à faire les retours de leurs navires par ce port. Il édicta même différentes mesures pour que les vaisseaux transportant les pièces d'Inde (2) naviguassent en conserve des flottes ou des escadres qui circulaient entre l'Espagne et les colonies. Le commerce de Séville prit par ce moyen une nouvelle vigueur, mais qui devait être éphémère. Le gouvernement espagnol ne put, comme on l'a vu, empêcher la fraude. Avec le développement du domaine colonial et les exigences de sa mise en valeur, la navigation par Séville, d'abord la règle, devint vite l'exception. On dut permettre aux traitants de se fournir de nègres en Portugal et aux factoreries portugaises d'Afrique. D'ailleurs parmi les négriers établis à
(i) Dés la tîn du XV« siècle, des marchands naviguant sous pavillon castillan avaient essayé d'enlever aux Portugais la traite des nègres en Guinée (voir à ce sujet l'intéressant récit du voyage d'Eustache de la Fosse, marchand brugeois, d'origine tournaisienne (1479), publié dans la iîei^we hispanique, t. IV, pp. 174 et suivantes). Les marchands achetaient alors surtout des femmes et des enfants amenés par les indigènes des côtes de Guinée ; ils en chargeaient environ deux cents sur une caravelle.
(2) Le terme de «pièce d'Inde)) ne correspond pas à individu. Une « pièce d'Inde» doit avoir sept qxiartas (1,80 m. environ) de hauteur. On mesurait les adultes qui n'avaient pas cette hauteur, les enfants, et l'on obtenait ainsi, en divisant le total, un certain nombre de pièces d'Inde dans une cargaison.