‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 21 sur 173 · POLITIQUE D EMMANUEL AU MAROC · texte numérisé non relu

POLITIQUE D EMMANUEL AU MAROC

Emmanuel, qui succéda à Jean II (1495), suivit fidèlement les voies que lui avait ouvertes son prédécesseur, mais il reprit en même temps les malencontreux projets d'Alphonse V à l'égard du Maroc et de la Castille. Sa politique synthétisa toutes les ambitions de sa dynastie ; il voulut à la fois étendre sa souveraineté jusqu'aux Indes^ conquérir de vastes provinces dans l'Afrique septentrionale, et porter en même temps que la couronne de Portugal, celle de Castille.

Cette dernière partie de ses desseins devait seule ne pas se réaliser. Il lui fut donné de recueillir les fruits du travail incessant effectué depuis quatre-vingts ans par les Portugais pour découvrir la route des Indes, et de procurer à son pays sa plus grande expansion maritime. Mais la splendeur de son règne dépendit beaucoup moins de son talent que de l'œuvre accomplie par ses ancêtres. Aussi les historiographes portugais ne l'ont-ils appelé ni le grand, ni l'illustre, mais seulement Emmanuel le Fortuné. Certaines qualités d'énergie et d'initiative dont il fit preuve, n'ont pu leur faire oublier les fautes de son gouvernement intérieur, notamment l'expulsion des Juifs qui devait être si funeste au développement économique du Portugal, et ses inutiles tentatives pour obtenir la couronne de Castille au mépris des intérêts les plus évidents de son pays.

En intervenant au Maroc, Emmanuel, comme ses prédécesseurs, obéissait à cet engouement qui régnait en Portugal en faveur de toutes les entreprises commencées sous le règne mémorable de Jean d'Aviz. Les croisades contre les Maures étaient, aux yeux du peuple, les expéditions les plus glorieuses que pût tenter le Portugal. Mais, en dépit de la faiblesse militaire du Maroc à cette époque, Emmanuel ne parvint pas mieux qu'Alphonse V à asseoir solidement sa domination dans ce pays. Il dépensa dans des combats brillants, sans obtenir de

rience de la navigation, il était incapable de dresser un plan de voyage acceptable par les hommes instruits de cette époque. Jean II n'a pu voir en lui qu'un aventurier qui, à l'exemple de beaucoup d'autres, voulait se lancer à la recherche de terres inconnues, sans avoir plus qu'eux chance de réussir. La prudence commandait au roi de réserver ses ressources aux voyages entrepris le long de la côte d'Afrique qui, tout le démontrait, devaient donner à bref délai le moyen de gagner les Indes par une voie maritime toute jalonnée d'établissements portugais.

56 GRANDES PHASES DE l'EXPANSION

résultats durables, des forces qui eussent été mieux employées aux Indes (i).

L'expédition destinée à aller aux Indes par la route que Bartholomeu Dias avait découverte, s'organisait, on l'a vu, quand Jean II mourut (1495). Plusieurs des membres du conseil aulique, et non des moindres, conseillaient à Emmanuel de n'en pas continuer l'armement. Ils lui montraient les conflits sans nombre qu'il provoquerait en essayant de détourner les précieuses denrées indiennes des voies commerciales qu'elles avaient suivies jusqu'alors. Les princes indigènes qui en étaient les producteurs, les sultans d'Egypte qui tiraient bénéfice de leur transport, les Vénitiens qui en faisaient un des objets principaux de leur commerce, tous allaient s'unir contre les Portugais assez audacieux pour vouloir accaparer ce trafic. Le Portugal userait ses forces à lutter contre eux et, pendant ce temps, il négligerait la conquête du Maroc, l'œuvre nationale par excellence, et le commerce de la Guinée, si plein de promesses.

Les éventualités que ces conseillers prévoyaient, étaient assurément à craindre; mais fallait-il, pour éviter des dangers éventuels contre lesquels il était possible de se défendre, renoncer aux avantages que procureraient des expéditions vers les Indes ?

Emmanuel ne le crut pas et ordonna de poursuivre l'équipement de la flotte. Les soins qu'il y fit apporter, retardèrent son départ d'un an et demi : elle ne put mettre à la voile que le 8 juillet 1497. Elle se composait de quatre navires de faible tonnage (2) montés par environ 150 hommes et était placée sous le commandement d'un officier de la maison du roi, Vasco de Gama (3). Dans l'ignorance où l'on était encore des conditions du commerce aux Indes, Vasco ne pouvait avoir d'autre

(1) L'ardeur d'Emmanuel pour les croisades était telle que, malgré les nombreuses expéditions qu'il dirigeait vers le Maroc et les Indes, il entama avec le roi de Castille et le roi d'Angleterre des négociations en vue d'une nouvelle croisade en Palestine. {Algttns documentos, pp. 144-146.)

(2) Les Portugais les considéraient comme de petits navires {très navios pequenos). (Voir les instructions de Cabral, Algims documentos, p. 97.)

(3) HùMMERicH, Vasco da Gama, pp. 16-17.

POLITIQUE D'eMMANUEL AU MAROC 57

mission que de recueillir des renseignements. C'est ce qui explique le peu d'importance des forces mises à sa disposition. Il accomplit heureusement la tâche qui lui était confiée, et revint, après une absence de deux ans, avec une cargaison de nature à dissiper tous les doutes sur les profits qu'on pouvait retirer du commerce avec l'Inde. Mais il apportait en même temps la nouvelle que les Arabes, jusqu'alors maîtres du commerce maritime du Mozambique au Malabar, entraveraient de tout leur pouvoir l'établissement de factoreries portugaises : il fallait conquérir de haute lutte le précieux commerce des Indes. Emmanuel ne se laissa pas effra^'er par cette éventualité, ni par les dangers de la navigation et du climat^ dangers cependant bien redoutables puisque Vasco n'avait ramené que 55 des 160 hommes qui avaient quitté le Portugal avec lui.

Le roi espéra d'abord que les princes du Malabar abandonneraient aisément la cause des Arabes. D'après une tradition du moyen âge. que certaines coutumes observées par Vasco de Gama avaient plutôt confirmée qu'ébranlée, on croyait qu'il existait aux Indes de nombreuses communautés chrétiennes et que plusieurs princes étaient chrétiens (i). C'est pourquoi Alvarez Cabrai, qui fit voile vers les Indes avec une flotte de 15 vaisseaux, l'année même du retour de Vasco (1499), reçut l'ordre d'user autant que possible de douceur pour amener ces princes à admettre dans leurs États des facteurs portugais (2).

Cabrai, homme peu capable, n'agit nullement comme ses instructions le lui ordonnaient ; il usa plus de violence que de douceur, mais les événements qui marquèrent son expédition, furent des plus instructifs pour Emmanuel. Le roi acquit la certitude que les princes indiens n'étaient point chrétiens et n'étaient pas disposés à préférer les Portugais aux Arabes. Il devait donc se préparer à lutter contre eux en même temps que contre les Arabes. Mais il apprit en même temps les chances de succès qu'assuraient aux Portugais la supériorité de leur armement et les divisions qui régnaient entre les princes indiens. Un plan de campagne fut arrêté après le retour de

(1) HûMMERiCH, Vasco da Gama, p. 42.

(2) Ces instructions sont publiées dans Alguns documentos, p. 97.

58 GRANDES PHASES DE l'EXPANSION

Cabrai. Il comprenait deux séries d'opérations. L'objet des unes était de couper les communications des Arabes avec l'Egypte, celui des autres était d'obliger les rois ou chefs de l'Inde et de la côte orientale d'Afrique à rompre toute relation avec eux et à devenir les alliés ou les vassaux du Portugal.

Pour atteindre le premier résultat, le moyen le plus pratique était d'interdire aux navires arabes l'accès de la mer Rouge. Une faible escadre aurait suffi pour surveiller les parages d'Adem, si les commerçants arabes de l'océan Indien avaient été réduits à leurs seules forces. Leurs navires, simples barques, identiques à celles que les Arabes emploient encore, n'étaient comparables à ceux des Portugais, ni au point de vue de la valeur nautique, ni à celui de l'armement. Mais ils pouvaient compter sur la coopération de l'Egypte et espérer un certain concours de la république de Saint-Marc. Ces deux puissances, en effet, étaient également menacées par les entreprises des Portugais.

Avant la découverte de la route maritime des Indes par Vasco de Gama, les épices et autres produits de l'Orient n'arrivaient en Europe que par l'intermédiaire de Venise et de l'Egypte ; les marchands arabes suivaient la route de la mer Rouge ou du golfe Persique et de l'Euphrate et apportaient les épices en Syrie, alors province de l'Egypte, ou à Alexandrie. Les galères vénitiennes allaient les y chercher pour les répandre dans l'Europe occidentale. Dès que les Portugais réussirent à se rendre directement dans l'Inde, ils purent vendre les épices à un prix bien plus bas que Venise, dont les marchandises passaient par plusieurs mains avant de lui arriver et payaient plusieurs fois des droits de douane. En quelques années, le commerce de Venise subit une forte diminution. Le Soudan d'Egypte, de son côté, souffrait beaucoup de cet état de choses, les taxes de transit sur les produits d'Orient étant une des principales ressources de son trésor.

Cette communauté d'intérêts commerciaux devait rapprocher Venise de l'Egypte et unir ces deux puissances contre le Portugal. Il fut heureux pour celui-ci que Venise manqua d'audace et que la situation intérieure de l'Egypte empêcha le

ATTITUDE DE VENISE ET DE l'ÉGYPTE 59

Soudan d'agir avec promptitude. Les soldats égyptiens étaient, en effet, d'une valeur bien supérieure aux troupes indigènes de l'Afrique ou du Malabar que les Portugais avaient rencontrées jusqu'alors.

Venise apprit d'une façon confuse au mois d'août 1499, d'une façon certaine le 2-^^ février 1501, la réussite du voyage de Vasco de Gama et le départ de la flotte de Cabrai. Elle comprit immédiatement la gravité de la situation, et les faits se chargèrent du reste de l'en convaincre; ainsi, tandis qu'en 1498 les marchands vénitiens n'avaient pas eu assez d'argent pour acheter tout le poivre qui se trouvait à Alexandrie, en 1502,' quand Cabrai eut fait ses achats sur les lieux de production, les galères de Venise ne purent se procurer un plein chargement de cette épice.

Fidèle à ses habitudes diplomatiques, la Seigneurie tint tout d'abord à se renseigner le mieux possible ; elle chargea son ambassadeur à Lisbonne, Domenico Pisano, d'avoir l'œil ouvert sur les expéditions qui se préparaient en Portugal. Cet ambassadeur assista au retour de la flotte de Cabrai (24 juin 1501). A cette occasion, Emmanuel le Fortuné le chargea d'annoncer à la Seigneurie « l'heureuse » nouvelle de cet événement, qui allait permettre aux Vénitiens de ne plus acheter leurs épiceries en pays musulman. Il l'informa, en outre, que bientôt ces denrées manqueraient sur le marché d'Alexandrie et que les Vénitiens seraient toujours aussi bien traités à Lisbonne que les Portugais eux-mêmes fi).

La République ne se réjouit naturellement pas du message d'Emmanuel et nomma une commission pour étudier les moyens propres à éviter une catastrophe. Cette commission chargea un représentant de Venise qui se trouvait au Caire, de montrer au Soudan le dommage que les marchands portugais allaient lui causer, en l'engageant à agir auprès des princes hindous pour qu'ils fissent mauvais accueil aux nouveaux venus. Cet envoyé demanda au Soudan de livrer les épices aux Vénitiens à un prix très bas, afin qu'ils pussent faire la concurrence aux Portugais et les déterminer ainsi à renoncer à leurs expéditions.

(1) Heyd, Histoire du commerce du Levant, II, p. 520,

60 GRANDES PHASES DE l'EXPANSION

Le Soudan Kansouh el Ghouri, le dernier des sultans mameluks, répondit que pour le moment il ne pouvait agir, à raison des troubles qui agitaient ses Etats ; il fit cependant établir au Caire le plan des bâtiments de guerre qui devaient être construits sur les chantiers de la mer Rouge. Tout aussi désireux que Venise de n'en point venir à une lutte ouverte, il tenta d'agir indirectement sur le roi de Portugal. Il lui fit savoir par des moines de Jérusalem que, si les Portugais ne renonçaient pas à leurs expéditions vers les Indes et le Maroc et les Espagnols à leurs persécutions contre les Maures, il détruirait les Lieux Saints et chasserait les chrétiens de ses États. Mais ni Emmanuel, ni le pape à qui le Soudan s'adressa ensuite (1504), ne s'émurent de ces menaces. Ils savaient que ce prince n'aurait eu garde de les mettre à exécution, car l'expulsion des chrétiens aurait amené la ruine du commerce égyptien.

En 1502 et 1505, Venise envoya de nouveau des ambassadeurs en Egypte, mais sans plus de succès que la première fois. A la fin de cette dernière année, le soudan se décida néanmoins à préparer des armements, mais il était bien tard pour agir, car les Portugais commençaient à être établis solidement dans l'Inde.

La flotte égyptienne fut prête dans les derniers mois de l'année 1507. Elle comptait 6 navires à voiles et 6 galères, et était montée par 1.590 hommes. Elle se concentra dans le port de Djeddah, puis rejoignit la flotte du shah du Guzerate qui était sous les ordres d'un Russe, gouverneur de Diu. Les flottes alliées surprirent l'escadre portugaise commandée par Almeida, fils du vice-roi des Indes, et lui infligèrent une sanglante défaite en janvier 1508 ; mais le vice-roi lui-même se chargea de venger cet échec et, en février 1509, il détruisit à Diu la flotte égyptienne. Le soudan recommença ses armements ; il s'apprêtait à reprendre la lutte, quand il fut dépossédé de ses États par les Ottomans.

Quant aux Vénitiens, occupés par la guerre en Italie, ils ne sortirent pas de l'attitude prudente qu'ils avaient adoptée au début. Peut-être fournirent-ils aux Egyptiens des armes et des

PREMIERS TRAITÉS AVEC LES PRINCES INDIGÈNES 6l

munitions, mais les accusations qu'on a lancées contre eux de ce chef, ne sont appuyées d'aucune preuve décisive (i).

Dès le début de leurs voyages de découvertes, les Portugais, nous l'avons dit, attendaient beaucoup d'une alliance avec le puissant « prêtre Jean ». Aussi est-il assez étonnant qu'arrivés dans l'océan Indien, ils n'aient point cherché, en premier lieu, à se procurer contre les Arabes l'appui du royaume chrétien d'Abyssinie, qu'on identifiait avec le royaume du prêtre Jean. Mais, en 15 13 (2), il n'était encore question que d'un projet d'alliance. Celle-ci ne fut réalisée que beaucoup plus tard. Elle ne procura d'ailleurs aucun avantage aux Portugais.

Tandis qu'un concours fortuit d'événements enlevait aux Arabes tout espoir d'être secourus par le sultan d'Egypte, la seconde partie du plan d'Emmanuel s'accomplissait avec autant de bonheur, mais avec plus de peine. Non seulement l'hégémonie commerciale passait, dans la partie occidentale de l'océan Indien, des mains des Arabes à celles des Portugais, mais un immense empire colonial s'édifiait.

Jusqu'en 1504, le gouvernement portugais resta indécis sur les moyens qu'il convenait d'employer pour conquérir cette hégémonie commerciale. Il manquait de renseignements suffisamment précis sur l'état politique de l'Inde et sur l'importance de ses différents ports pour arrêter la ligne de conduite qu'il fallait tenir. Les premières années furent consacrées en quelque sorte à un travail d'orientation. Un peu au hasard des circonstances, les amiraux qui furent envoyés aux Indes, conclurent avec différents princes indigènes des conventions assurant aux Portugais certains avantages commerciaux.

Ces conventions étaient parfois de simples traités d'alliance que les princes avaient signés par intérêt ou par crainte, tantôt des traités de vassalité, comportant même le paiement d'un tribut au roi de Portugal (par exemple le traité conclu avec le roi de Ouiloa, en 1 502). Quelle que fût la manière dont le traité avait été obtenu, à la suite de négociations pacifiques ou par la

(1) Heyd, Histoire du commerce du Levant, II, pp. 536-538.

(2) Lettre d'Albuquerque du 3 décembre i5i3. Algiins docinncntos, p. 004.

62 GRANDES PHASES DE l'EXPANSION

force des armes, on ne laissait chez le prince qui l'avait signé, aucune garnison pour veiller à son exécution. Il n'}^ avait même pas d'escadre portugaise en permanence dans l'océan Indien. Une flotte arrivant de Portugal avec la mousson du sud-ouest, visitait les ports alliés, châtiait les princes qui avaient manqué à leurs engagements, puis retournait en Portugal avec la mousson contraire.

L'expérience apprit rapidement à Emmanuel que cette politique ne pouvait amener des résultats durables. La plupart des alliés que ses amiraux lui avaient procurés aux Indes, étaient des princes feudataires, qui, pour se rendre indépendants de leur suzerain, avaient besoin de la protection du Portugal. Leur fidélité dépendait de l'aide que celui-ci leur procurerait. Quant aux princes soumis par la force, ils étaient toujours prêts à enfreindre les traités qui leur avaient été imposés, dès que les flottes portugaises n'étaient plus à proximité de leurs Etats. Plusieurs facteurs portugais laissés aux Indes sous la foi des traités, avaient payé de leur vie cette trop grande confiance de leur souverain.

Pour remédier à cet état de choses, Emmanuel résolut de laisser en permanence aux Indes une force navale qui trouverait des abris et des points d'appui chez les princes alliés, et spécialement dans quelques ports où seraient placées des garnisons portugaises. Il confia à un fonctionnaire de haut rang, à un vice-roi, la direction supérieure des affaires tant militaires et politiques que commerciales (règlement du 5 mars 1505) (i).

Le premier vice-roi fut Francisco de Almeida. C'était un homme habile et prudent, en même temps qu'un vaillant guerrier. Il construisit quelques forteresses sur la côte orientale d'Afrique et au Malabar, comme ses instructions le lui ordonnaient ; il travailla avec énergie à donner à son pays une prépondérance incontestée sur cette dernière côte ; mais il mesurait mieux que son maitre ce que l'état des forces portugaises permettait de réaliser. Il approuvait l'occupation militaire de quelques points bien situés, mais il était hostile à

(1) Alguns doctimentos, p. iSg.

Page 1