PROJETS D'ALBUQUERQUE
l'éparpillement des troupes en de nombreuses garnisons trop faibles pour résister à une attaque sérieuse. En concentrant les troupes dans quelques ports servant de bases navales, on pouvait, selon lui, à la condition qu'on fût maître de la mer, dominer toute la côte du Malabar. Il aurait voulu qu'on s'occupât uniquement de cette réo^ion sans porter la guerre vers la mer Rouge oi^i l'on devait lutter contre des Musulmans, autrement redoutables que des Hindous, et sans tenter des conquêtes du côté de Malacca, comme le désirait le roi.
Mais la voix d'Almeida ne fut pas écoutée en Portugal. Enorgueilli de ses succès, Emmanuel ne mettait plus de bornes à son ambition et n'assignait plus de limites à l'extension de sa souveraineté. Non content de lutter contre les Maures, de lancer des expéditions vers les Indes, il faisait occuper les côtes du Brésil où Cabrai avait abordé en 1500 et encourageait ses courtisans à tenter la découverte de nouvelles terres. Quelques-uns satisfirent au désir du roi, notamment les Corte Real qui abordèrent au Labrador (i).
Aucun revers marquant n'avait encore montré le danger de cette politique d'expansion sans limites et Emmanuel n'était pas loin de se croire invincible. Tout animé de l'ardeur des croisés, il voyait dans les succès qui couronnaient ses efforts, la récompense promise par les bulles pontificales aux propagateurs de la foi. Les prudents conseils d'Almeida sur la politique qu'il convenait de suivre aux Indes, ne pouvaient donc lui plaire. Il rappela Almeida après quatre années de gouvernement et confia la direction des affaires indiennes à Albuquerque (1509-15 15), dont il admirait les projets grandioses.
Albuquerque voulait créer aux Indes un véritable empire colonial, ayant ses provinces, son armée, ses flottes, son trésor. Il ne proposait pas l'occupation directe de vastes territoires, mais simplement celle des côtes. De solides forteresses, en petit nombre, appuyées par des postes de moindre importance, suffisaient pour atteindre ce but. Maîtres de la mer par leurs flottes, qui trouveraient dans les forteresses des points d'appui et des ravitaillements, les Portugais pouvaient, selon Albu-
(1) Alguns documeiitos, p. i23, p. i5o, etc.
64 GRANDES PHASES DE l'eXPANSION
querque, en adoptant à l'égard des indigènes une politique habile, étendre sans difficulté leur influence dans un large rayon autour de leurs établissements.
Les projets d'Albuquerque embrassaient la côte orientale d'Afrique, la mer Rouge et le golfe Persique, l'Hindoustan, les lointaines îles Moluques qui produisaient les épices les plus précieuses et la Chine dont on connaissait la richesse par les récits de Marco Polo. Quand il prit le gouvernement, les Portugais ne possédaient dans l'océan Indien que sept forteresses : Sofala, Mozambique et Ouiloa sur la côte d'Afrique, un fort dans l'île de Socotra, Cochin et Cananor sur la côte du Malabar, enfin un petit fort dans les îles Angedives près de Goa. Il résolut de faire de cette ville très insalubre, mais dotée d'un port commode et facile à défendre, le centre de la puissance portugaise. Malacca qui commande la route vers les îles Moluques et la Chine, devait former le principal point d'appui vers l'est, tandis qu'Ormuz, clef des routes commerciales qui débouchent dans le golfe Persique, jouerait le même rôle à l'ouest.
Albuquerque ne put réaliser à peu près complètement son programme que dans la partie de l'océan indien qui. s'étend de Ceylan à Ormuz. Il ajouta au système défensif qui reposait principalement sur Goa et Ormuz, les forteresses de Calicut, Cochin et Cananor et fît reconnaître la prépondérance portugaise par la plupart des rois de la côte occidentale de l'Hindoustan. Il avait le projet d'enlever Diu, dans le Guzerate, pour dominer le royaume de Cambaye, avec lequel d'ailleurs il entretenait des relations pacifiques. Mais le temps lui manqua pour entamer cette opération. Vers l'est il n'ajouta aucune conquête à celle de Malacca, mais il prépara l'expansion portugaise de ce côté par les expéditions qu'il envo3'a dans les Moluques et en Chine, et par les relations qu'il noua avec les rois du Bengale, de Pegu (Birmanie), de Siam, de Sumatra, et de la côte de Coromandel (i).
Par contre, il échoua complètement dans ses tentatives
(i) Voir la lettre de Ruy de Brito, gouverneur de Malacca, au roi E.Timanuel, du 6 janvier i5i4. Algiins documcntos, pp. 343-33o.
CONTRADICTIONS DANS LES ORDRES d'eMMANUEL 65
contre les États musulmans de la mer Rouge. Aden qui constitue la clef de cette mer, résista à ses attaques, et cet échec l'empêcha d'exécuter les ordres d'Emmanuel qui lui prescrivaient de détruire la Mecque et Suez et de soumettre les habitants de Berbéra ou de Zeïla dans le pays des Somalis.
Cet insuccès était à prévoir. Albuquerque ne disposait pas de forces suffisantes pour tenter l'attaque d'une forteresse comme Aden. La témérité qu'il montra en cette circonstance s'explique par les instances d'Emmanuel, qui désirait ardemment détruire les centres religieux des « Rumes » ou mahométans, et par l'importance que lui-même attachait à la prise d'Aden (i).
Cette insuffisance de forces n'était pas un fait accidentel, mais le résultat de la politique d'extension sans mesure qu'Emmanuel avait adoptée et qu' Albuquerque eut le tort d'encourager. Les conquêtes sont à peine commencées que déjà les conquérants donnent des signes de fatigue. Albuquerque réclame instamment l'augmentation des hommes et du matériel mis à sa disposition. Mais le roi n'y répond que par des plaintes sur les dépenses qu'il doit faire pour les Indes. Les projets d'Albuquerque le séduisent, il veut l'extension de la puissance portugaise aux Indes, mais sans qu'il lui en coûte trop. Albuquerque, soldat de génie, ne considère que le but à atteindre, la création de l'Empire qui sera sa gloire et celle de son pays. Emmanuel, qui doit subvenir aux frais de la conquête, les trouve trop lourds et veut les réduire, mais, par une contradiction qui honore peu son esprit politique, il ne veut pas que cette réduction de dépenses nuise à l'œuvre entreprise. De là un défaut de suite dans les ordres qu'il envoie aux Indes : il ordonne d'abandonner Goa après l'avoir fait conquérir; il prétend soumettre le roi de Calicut, mais trouve onéreuse la construction d'une forteresse dans ce royaume; il impose des économies à Albuquerque, mais lui prescrit en même temps de détruire la puissance musulmane dans la mer Rouge (2).
(1) Voir sur ce point les lettres d'Albuquerque du i3 décembre i5i3 et du 20 octobre i5i4. Alguns docitmentos, pp. 3o3-364.
(2) Alguns documentas, p. 3o3. — Danvers, The Portuguese in India, I, pp. 259 et 27g.
La disproportion entre les projets d'Albuquerqiie et les moyens dont le Portugal disposait pour les réaliser, semble n'avoir frappé ni Emmanuel, ni son successeur Jean III. Aucun d'eux ne voulut 'ni réduire le programme de conquêtes dont Albuquerque avait tracé les grandes lignes, ni, pour consacrer à son exécution des ressources plus abondantes, renoncer au Brésil ou à certaines parties des possessions d'Afrique. Jean III, il est vrai, ne continua pas au Maroc les conquêtes poursuivies avec tant de ténacité par Emmanuel ; il abandonna même quelques-unes des forteresses que le Portugal y possédait; il négligea complètement l'Angola dont son père avait commencé à s'occuper en 1520 (i); mais s'il économisa de ce côté les forces de son royaume, ce fut pour les consacrer à la mise en valeur du Brésil dont son prédécesseur avait fait peu de cas.
Après la mort d'Albuquerque (15 15), la politique des Portugais aux Indes consista donc à exécuter le plan tracé par lui. A l'est, ils créèrent quelques établissements dans les îles Moluques (1521). Mais à peine avaient-ils établi une factorerie dans l'île de Ternate, que deux vaisseaux battant pavillon espagnol abordaient à Tidor, île voisine de Ternate (8 novembre 1521), et le chef de l'expédition concluait un traité avec le rajah. Ces vaisseaux étaient le reste de l'escadre qui, sous le commandement de Magellan, était partie d'Espagne en 15 19 pour essayer d'atteindre les îles à épices en contournant par le sud le continent américain.
Les Portugais connaissaient, sans pouvoir les empêcher, les tentatives que faisait la Castille pour découvrir cette nouvelle route dont l'existence était tenue pour très probable depuis que Balboa, en 1513, avait découvert l'océan Pacifique. En 1503, quand le florentin Amerigo Vespucci avait émis l'hypothèse qu'il existait un passage vers les Indes au sud du Brésil, Emmanuel avait mis à sa disposition une escadre pour rechercher ce passage (2), mais cette exploration n'ayant pas donné le résultat prédit par Vespucci, le roi ne la fit pas reprendre. Pourquoi l'aurait-il fait? Eùt-il découvert la route des Indes
(ij Algiins documeutos, ip. ^3ô. ■
(2) RuGE, Gcsclikhte des Zeitalters der Entdcckuugen. pp. 335, 358 et ss.