CONFLIT POUR LA POSSESSION DES MOLUQUES
par le sud-ouest qu'il n'eût pu l'utiliser, puisque, en vertu du traité de Tordesillas, ses vaisseaux ne pouvaient franchir, sans le consentement de l'Espagne, la ligne de démarcation passant à 3 70 lieues à l'ouest des îles du Cap Vert.
Ni les bulles d'Alexandre VI de 1493, ni le traité de Tordesillas qui en avait modifié les dispositions, n'avaient rien stipulé pour le cas où les officiers des deux puissances se rencontreraient aux Indes. La ligne de démarcation d'Alexandre VI ne tournait pas autour de la terre, mais coupait simplement l'océan Atlantique. Néanmoins Charles-Quint, ne pouvant invoquer pour posséder les Moluques le droit de premier occupant, puisque les Portugais s'y étaient établis avant lui, se basa sur la démarcation convenue à Tordesillas pour réclamer de Jean III l'abandon de l'archipel. Le roi de Portugal prétendit d'abord que les Moluques lui appartenaient pour les avoir découvertes. Il finit cependant par céder aux instances de l'empereur, son beau-frère, et accepta d'étendre aux Moluques les stipulations du traité de Tordesillas. Conformément à ce traité, la détermination de la ligne de démarcation devait être faite par des astronomes et des cosmographes choisis de part et d'autre.
Cette commission fut constituée et tint ses séances, du II avril 1524 au 31 mai suivant, alternativement à Badajoz et à El vas. Elle n'aboutit à aucun résultat parce que ses membres ne parvinrent à se mettre d'accord ni sur l'île de l'archipel du Cap Vert qu'il fallait choisir comme point de départ, ni sur la longueur du degré équatorial. Les divergences entre les astronomes des deux nations étaient telles que les Portugais plaçaient les îles Moluques à 137 degrés à l'est des îles du Cap Vert, tandis que les Espagnols prétendaient qu'elles en étaient éloignées de 183 degrés (i).
Il est à remarquer que, par leur façon de calculer, les Portugais diminuaient la partie de l'Amérique du Sud à laquelle ils pouvaient prétendre. Mais à. cette époque les îles à épices leur
(i) De San Antonio, la plus occidentale des îles du Cap Vert à Tidor (Moluques), il y a, en réalité, i52 degrés et demi. Ruge, Geschichte des Zcitalters der Entdeckungen, p. 485. — Bourne, Essays in histovical çriticism, p. 209-21 1.
68 GRANDES PHASES DE l'EXPANSION
paraissaient infiniment plus précieuses que le Brésil et ils sacrifiaient volontiers ce pays aux Moluques.
Le Portugal et l'Espagne s'apprêtèrent à se disputer par les armes l'objet du conflit et envo3^èrent des flottes aux îles Moluques. Différentes rencontres eurent lieu dans lesquelles les Espagnols eurent en général le dessous. Ces défaites et les frais qu'entraînaient les expéditions envoyées aux Moluques par la route du sud-ouest ou par celle de l'isthme de Panama, déterminèrent Charles-Quint à laisser Jean III, son beau-frère, en possession de l'archipel. Par le traité de Lérida du 23 avril 1529, il lui abandonna les Moluques moyennant une indemnité de 350.000 ducats d'or. La ligne de démarcation fut reportée à 17 degrés à l'est de Ternate (i). D'après cet accord l'archipel San Lazaro (appelé plus tard îles Philippines) découvert par Magellan, aurait dû être réservé aux Portugais. Néanmoins, vers la fin du règne de Charles-Quint, les Espagnols essayèrent de s'y établir, sans soulever de protestations de la part de leurs rivaux.
Le Portugal continua à étendre ses possessions aux Indes sans autre contestation avec une puissance européenne jusqu'à l'époque oîi il fut réuni à l'Espagne sous Philippe II (1580). Ses établissements s'accrurent aux Moluques, mais il ne parvint pas à prendre solidement pied à Java, à Sumatra, ni au Siam. Il noua des relations suivies avec la Chine et le Japon, mais n'y tenta pas de conquêtes. Il se borna à y envoyer des missionnaires, spécialement au Japon, et à y créer des comptoirs commerciaux ; l'un de ces comptoirs, celui de Macao, près de Canton, finit cependant par devenir une véritable colonie.
Dans les régions comprises entre Malacca et Ormuz, plus proches de Goa, centre de leur puissance, les Portugais firent des conquêtes plus nombreuses. Une série d'expéditions leur donna Diu (1546) et d'autres villes moins importantes entre cette ville et Goa, une partie de la côte de Coromandel et quelques places de l'île de Ceylan.
Mais, malgré l'envoi de plusieurs flottes importantes, ils ne parvinrent pas à dominer la mer Rouge et à se rendre maîtres
(1) Ce traité est publié dans Algiins dociimentos, p. 495.
l'empire colonial a la fin du xvi^ siècle 69
de ses débouchés. Les Turcs qui occupaient l'Egypte, commencèrent, dans le deuxième quart du XVP siècle, à apparaître en force dans cette mer où ils firent bientôt des progrès marquants. La perte d'Aden (1551) et celle de Mascate (1552) ruinèrent pour plus de trente ans, la suprématie du Portugal dans les mers qui baignent la côte méridionale de l'Arabie.
Jusqu'à la mort de Jean TU (1557), cet échec est le seul fait qui révélât d'une façon ostensible la décadence de la puissance portugaise aux Indes. En apparence, le plan d'Albuquerque avait été pleinement réalisé. Pas plus en 1557 q'-^'cn 1515, l'empire colonial ne consistait en territoires étendus, soumis directement à l'autorité portugaise, mais se composait, comme l'avait voulu Albuquerque, d'une ligne de forteresses qui assuraient au Portugal la soumission de nombreux princes, A en juger par le nombre des citadelles où flottait son étendard, le Portugal devait être invincible. En réalité, il s'affaiblissait en étendant son champ d'action. La plupart de ces postes étaient incapables de se défendre contre une attaque sérieuse et, quand l'un d'eux tombait au pouvoir d'un ennemi, le prestige du Portugal en était diminué.
On a considéré cet accroissement du nombre des forteresses comme une application abusive des idées d' Albuquerque. Albuquerque, il est vrai, espérait dominer les Indes avec une flotte puissante appuyée par un nombre relativement restreint de forteresses, mais il est très probable que dans le désir de posséder le monopole exclusif du commerce des Indes, il n'aurait pu s'empêcher d'accroître sans cesse la zone d'occupation pour interdire partout la contrebande (i).
Sur un point essentiel cependant, les successeurs d'Albuquerque avaient abandonné d'une façon complète ses idées. Au lieu de s'attacher comme lui les princes indiens par une politique loyale et tolérante, ils s'aliénèrent ces princes par leurs agissements malhonnêtes et vexatoires, leur avidité sans scrupules et leur intolérance en matière religieuse,
(1) Rebello DA SiLVA, //is^ rfe Po^^, IV, p. 574, p. iSy. — Andrade Corvo, Estudos, IV, p. 88, — BiRcn, Tlie commentaries of the great Affonso Dalboquerqiie, I, p. iv.
Le déclin de l'empire colonial accompagnait celui de la métropole en Europe. La nation portugaise, corrompue par le luxe et le dévergondage des mœurs, perdait peu à peu sous le règne de Jean III (1521-1557) son ancienne vitalité. Quant au gouvernement, despotique et incapable, il ne conservait d'énergie que pour soutenir l'Inquisition.
Le règne de Sébastien (15 57-1 5 78), petit-fils de Jean III, précipita la décadence de la métropole et des colonies. Les dix années de sa minorité ne furent signalées par aucun événement important au point de vue colonial. Mais, dès qu'il prit les rênes du gouvernement, Sébastien annonça l'intention de diriger l'expansion de son peuple outre mer d'une manière plus conforme à la politique traditionnelle des princes de la maison d'Aviz que ne l'avait fait Jean III. Il résolut donc d'envoyer une expédition contre le Maroc, sans renoncer cependant à accroître les autres possessions. Deux opérations importantes furent entamées par ses ordres en Afrique. L'une, la conquête du Monomotapa parla voie du Mozambique, échoua; l'autre, l'occupation de l'Angola, donna au Portugal une nouvelle colonie. Si l'on excepte le Brésil, ces deux opérations sont les premières que les Portugais firent pour acquérir outre mer des territoires étendus. Jusqu'alors, ils n'avaient jamais cherché à occuper que des positions côtières.
Mais c'est vers le Maroc que se porta surtout l'attention de Sébastien. Caractère exalté par l'effet d'une éducation presque monastique, il renonça à se marier et fit de la lutte contre les infidèles la préoccupation essentielle de sa vie. Après une courte expédition à Tanger en 1574, il profita des troubles qui divisaient les ro3'^aumes de Fez et du Maroc, pour conduire contre les Maures toutes les forces dont il pouvait disposer. Sans avoir égard aux représentations de ses conseillers et à celles de Philippe II, ni aux prières du Sénat municipal de Lisbonne qui le suppliait de ne pas diriger lui-même la croisade, il persista dans son dessein et épuisa les trésors des colonies et du Portugal pour recruter des soldats. Mais les meilleurs éléments militaires étaient aux Indes. Il ne put réunir qu'une armée hétérogène, dépourvue de chefs expérimentés, avec