AFRIQUE, ASIE ET MOLUOUES II
meilleur par suite du mauvais recrutement des hommes qui la composaient. Les juges, nommés sur la recommandation de personnages influents, étaient en majeure partie des jeunes gens récemment diplômés, sans connaissances suffisantes, sans autorité, sans pratique des affaires. « Ils arrivent aux Indes comme desembargadores (]\.\ge'& supérieurs), dit Joûo de Castro, mourant de faim et uniquement animés du désir de s'enrichir. » La justice était vénale, lente, ruineuse. Au milieu du XVP siècle, le nombre des personnes vivant à Goa des affaires judiciaires, était plus grand que celui des soldats du roi (i).
Le clergé, très nombreux et en partie payé par l'État, contribuait à augmenter les abus dans l'administration ; il intervenait dans le gouvernement et faisait nommer aux emplois des gens à sa dévotion. L'archevêque de Goa, les inquisiteurs, les supérieurs des ordres monastiques possédaient une influence énorme, avec laquelle le vice-roi devait compter. Leur autorité sur les indigènes était même supérieure à celle des agents civils (2).
Par suite de cet état de choses, les colonies des Indes ne formèrent jamais un État comme Albuquerque l'avait rêvé. Les vice-rois gouvernaient Goa, dirigeaient certaines expéditions militaires, centralisaient les relations commerciales des divers établissements avec Lisbonne et transmettaient les ordres du roi aux capitaines, mais n'intervenaient pas dans l'administration des établissements, sauf dans celle des capitaineries du Malabar (3). L'émiettement de l'autorité, qui existait dans les colonies de peuplement et dans celles de plantations, n'était pas moindre aux Indes. Excepté en matière militaire, l'autorité du vice-roi de Goa sur les capitaines des Indes se réduisait à peu près, comme celle du gouverneur général de Bahia, à un simple droit d'inspection. Les diverses capitaineries disséminées sur les côtes de l'océan Indien, de la mer de Chine et de la mer des Moluques, avaient aussi peu de rapports administratifs les
(1) Lima Felneb, 5îiès/<i;bs, p. xxiii.
(2) CovTO, Soldado pratico, II, p. 22.
(3) Quand Linschoten fut aux Indes durant les années i583 à iSSg, le vice-roi ne visitait que les forteresses situées à moins de 80 lieues de Goa. Voir ch. XXXII des Voyages de Linschoten,
Il6 ADMINISTRATION DES COLONIES
unes avec les autres que les capitaineries du Brésil. En 1571, Sébastien essaya de remédier à cette décentralisation en constituant aux Indes trois gouvernements généraux : Mozambique, Goa et Malacca. Mais il revint sur sa décision quelques années plus tard. Le conseil des Indes, institué par Philippe III en 1604, s'efforça à son tour d'améliorer le gouvernement de l'Inde. Il renonça à lutter contre certains abus invétérés et laissa les capitaines libres de réglementer à leur gré et même d'accaparer le commerce de leur colonie. Il permit tacitement, par exemple, que le gouverneur de Mozambique monopolisât le commerce avec Goa, que celui d'Ormuz se réservât la vente des chevaux et celui de Baçaim celle des bois. Mais le conseil des Indes combattit la corruption des mœurs, interdit la vente des offices par ceux qui en étaient les titulaires, commina des peines sévères contre les capitaines qui empêchaient la circulation des marchandises ou opprimaient les populations ; enfin, par de nouveaux règlements sur la comptabilité, il précisa la part de responsabilité incombant à chacun des fonctionnaires chargés de l'exploitation des monopoles royaux.
^lalheureusement le gouvernement enleva à ces réformes toute efficacité en mettant aux enchères les fonctions administratives. Des enquêtes faites à diverses reprises avaient prouvé que les bénéfices réalisés par les capitaines et autres agents étaient énormes et absorbaient une part du revenu des Indes plus considérable que celle du roi. Au début du XVIP siècle, on évaluait les recettes des Indes à 355.000 milreis (8.520.000 francs). Or un capitaine d'Ormuz percevait annuellement d'une manière licite 60.000 cruzades (5 7 8 . 000 fr.) un capitaine de Mozambique 67.000 cruzades (6 4 5. 000 francs). Pour récupérer une partie des bénéfices que se faisaient ces fonctionnaires, le gouvernement imagina de vendre les places au plus offrant. Cette mesure, appliquée dès les premières années du XVIP siècle dans les colonies éloignées de Goa, fut peu à peu généralisée. Seules les hautes fonctions du gouvernement central, notamment celles de vice-roi et de secrétaire d'Etat, les emplois de la comptabilité, de la matricule et de l'inspection des finances ainsi que les offices judiciaires ne