La Marine et l'Armée
Grâce aux efforts déplo3"és par Henri le Navigateur pour créer une marine capable d'effectuer des voyages lointains, le Portugal possédait, à la mort de ce prince, un contingent nombreux de pilotes instruits, parmi lesquels, il est vrai, on comptait assez bien d'étrangers (i), et un matériel naval excellent. Les navires du prince Henri ne différaient point par leur forme de ceux qu'on employait dans la Méditerranée. C'étaient des caravelles et des nefs (naiis), courtes et larges, d'un tonnage dépassant rarement 200 tonnes de jauge modernes. Mais elles étaient réputées, pour l'époque, fines voilières et de manœuvre facile.
Jean H (i 481-1495), admirateur et continuateur fidèle des entreprises du prince Henri, fit faire de nouveaux progrès à la marine portugaise. Il ordonna la rédaction de tables astronomiques permettant de calculer les latitudes dans l'hémisphère austral. Martin Behaim, qui était venu résider en Portugal, y enseigna l'usage du bâton de Jacob, le premier instrument inventé pour mesurer à bord des navires la hauteur d'un astre (2). Jean H utilisa également les services d'étrangers, spécialement de Danois, pour perfectionner la construction navale. Il s'occupait en personne d'aménager l'artillerie à bord des navires. Le premier, il osa mettre sur les navires de grosses pièces de canon, qu'il disposa de manière à leur donner un tir rasant et, par là même, très efficace. Ce mode d'armement permit à de petites caravelles de se défendre avec succès contre de gros navires (3).
Emmanuel le Fortuné (1495-1521) et Jean III (1521-1557), ce dernier pendant une partie de son règne seulement, encouragèrent, comme l'avait fait Jean II, les études se rattachant à l'art nautique, mais, pas plus que Jean II, ils ne provoquèrent d'améliorations aux méthodes partout employées pour la déter-
(i) Parmi les noms des chefi ou des pilotes des principales expéditions armées après 1448, on relève en effet ceux du Danois Vallarte, du Vénitien Cadamosto, de l'Allemand Balthazar, des Génois Antonio Ususmaris et Antonio Noli.
(2) RuGE. Zeitalter der Entdeckiingen, p. 98.
(3) L, CoRDEiRO, Diogo d'A:{ambuja, p. 29.
mination de la route des navires. Sous leur règne les progrès de la cartographie furent entravés par la défense faite en 1504 aux particuliers, de dresser ou de posséder aucune carte des rivages s'étendant au delà du fleuve Congo (i). On espérait par cette mesure puérile tenir secrète la route des Indes. Son inutilité fut bientôt démontrée car, entre 15 10 et 1520 déjà, des aventuriers français parvenaient jusqu'à Sumatra. Néanmoins elle fut maintenue jusqu'au XVIP siècle.
Au point de vue technique, les pilotes portugais n'étaient pas supérieurs à ceux des autres pays. A l'époque de Jean III, il est vrai, on recherchait leurs services à l'étranger. Plusieurs furent emplo5'és par des armateurs français. L'expédition de Magellan, quoique battant pavillon espagnol, comptait quatorze pilotes, un cosmographe et trois cartographes portugais. Mais ces pilotes devaient plutôt leur réputation au fait que presque seuls ils connaissaient la route des Indes qu'à leur habileté comme marins. On ne saurait citer aucun progrès marquant réalisé au XVP siècle dans la technique navale qui leur soit dû (2).
L'organisation de la marine, au XVP siècle, ne répondait ni à l'importance des flottes, ni à l'ampleur des entreprises coloniales. D'esprit peu ingénieux, les Portugais se bornèrent généralement, en cette matière comme dans les autres, à étendre aux colonies les règlements en vigueur dans la mère-patrie. L'expérience ne leur servait guère ; se complaisant dans une routine commode, ils persistaient dans leurs errements anciens, alors même qu'ils en connaissaient les défauts. Quand il fallut donner un chef à la marine des Indes, le roi se borna à créer une charge d'amiral des Indes (almirante da India), analogue en tout à celle d'amiral de Portugal. De même qu'il accorda à
(1) Algîois documentoSjp. i38.
(2) Peschel-Ruge, Gesch. der Erdkiinde, p. 35o. — Aug. Wolkenhauer, Beitrdge fwr Gesch. der Kartograpbie 11. Naictik des XV bis XVII Jahrhicnderts. {Alitt. d. Geog. Ges. ^m Mûnchen, 1904). — Sousa Viterbo. Trabalhos nauticos dos Portiigue:{es, pp. liii-lxxxiv. — G. Pereira, Importancia da cartographia portiigue^a {Bol. da Soc. de geogr. de Lisboa, igoS, n» 12), a vainement tenté de prouver l'importance de la cartographie portugaise. Voir également Almeida d'Eça, a cartographia portugue:{a e os sens antécédentes, même bulletin, p. 457.
la ville de Goa une charte littéralement copiée sur celle de Lisbonne, il remit à Vasco de Gama une patente d'amiral lui accordant les mêmes droits et lui imposant les mêmes devoirs qu'à l'amiral de Portugal. Il ne lui fit pas même grâce de l'obligation d'entretenir vingt capitaines génois pour le service des galères ! Et cette patente fut renouvelée en 1524 et en 1575 ! La charge était héréditaire, même en ligne féminine. Un incapable aurait donc pu être investi, par droit de naissance, du soin de diriger les iiottes des Indes et d'administrer les ports des colonies, si les fonctions d'amiral n'étaient bientôt devenues purement honorifiques (i).
L'armement des flottes était confié au procureur des armements et au facteur de la Casa da Mina ou de la Casa da India. Chaque escadre était commandée par un capitaine d'armada qui souvent, de même d'ailleurs que les capitaines des navires, n'était pas un marin, mais un officier noble.
Les flottes n'avaient pas d'équipages permanents. Elles étaient montées par des hommes du peuple, matelots ou non, qu'on recrutait pour une expédition dans les ports de Portugal ou des colonies, et par de jeunes nobles qui acquéraient, en servant sur la flotte, les mêmes titres que s'ils avaient combattu en Afrique. Les commanderies des ordres militaires, réservées d'abord aux gentilshommes qui avaient tenu garnison pendant trois ans dans les places d'Afrique, furent accordées également au XVP siècle à ceux qui avaient fait cinq campagnes à bord des flottes royales. Il n'y avait pas de distinction nette entre le métier de marin et celui de soldat. Tous les officiers, sauf les pilotes, commandaient aussi bien sur terre que sur mer (2).
Cette organisation donnait des équipages peu manœuvriers, hétérogènes, indisciplinés et dépourvus d'instruction militaire.
(1) V. Almeida d'Eça, Almirante da India {Revista portiigiie:;a maritima e colonial, 1898, p. 5 10 et ss.). — C'est le lO janvier i5oo et non i5o2 comme on Ta longtemps cru, que Vasco de Gama fut nommé amiral. Voir Braamcamp Freire, O Almirante da India (Archivo historico portugiie:^, igoS).
(2) Rebello da Silva, Hist. de Port., V, p. 56-5-]. Des privilèges et des récompenses étaient accordés à ceux qui servaient sur les flottes royales. V. arrêté du 14 juin i5io, Algtins documentas, p. 226.
Les canonniers étaient médiocres et d'un recrutement si difficile que, dès les premières expéditions vers les Indes, il fallut faire appel pour le service de l'artillerie à des Italiens, à des Allemands et à des Flamands. Aussi les flottes faisaient-elles un faible usage du canon. Leur tactique habituelle était de se lancer à l'abordage des navires ennemis. Le combat corps à corps convenait à la bravoure téméraire des Portugais et leur permettait d'utiliser leur supériorité dans le maniement du sabre (i).
Il n'y avait pas de navires à voiles spécialement construits pour la guerre. Les galions et les carraques qui, dans le second quart du XVP siècle, remplacèrent les caravelles pour les voyages au long cours, étaient toujours armés de canons et servaient, les uns comme les autres, au transport des marchandises. Les seuls navires exclusivement réservés à la guerre, étaient les galères, navires étroits et rapides, mus principalement par la force des rames. Mais on ne s'en servait jamais à une grande distance des côtes, parce qu'elles tenaient mal la mer (2).
A partir du commencement du XVP siècle, les forces maritimes du royaume furent, en temps ordinaire, divisées en quatre escadres. Deux, composées de galères et de caravelles, surveillaient les côtes du royaume et le détroit de Gibraltar. Une troisième croisait dans les eaux des Açores pour en écarter les corsaires et protéger, en cas de besoin, les flottes qui revenaient des Indes. Renforcée en 1552, cette escadre se composa dès lors de trois naus et de sept caravelles. La quatrième escadre
(1) WiTHEWAY, The vise of portiiguese power in India, p. 40-43. — Senna Barcellos, Constrticçôes de naus em Lisboa e Goa para a carreira da India, préface cI'Oliveira, p. 10. — Southey, History of Bra:^il, II, p. 22g.
(2) La naus était une grosse caravelle. Le galion et la carraque étaient de fortes naus, qui ne différaient que par la hauteur de leurs œuvres mortes. Le galion, plus bas que la carraque, était plus stable qu'elle. Le rapport de la longueur à la largeur était de 2 ou 2 1/2 à 1 pour la caravelle, de 3 à 1 pour les galions et les carraques. — A. A. Baldaq.ue da Sjlva, Noticia sobre a nûo S. Gabriel ein que Vasco da Gama foi pela primeira vej à India, Lisboa, 1892, — H. Lopes de Mendonça, Esiiidos sobre navios portugue^es nos secidos XV e XVI dans les mémoires publiés par l'Académie des sciences de Lisbonne sous le titre : Centenario do descobrimento da America, 1892, pp. 6 et ss. — G. B. d'Oliveira, Navios portugiie:^es do tetnpo dos descobrimentos e conquistas dans la Revista portugue^a maritima e colonial, 1897-98, pp. 526 à 546.
comprenait les navires destinés au service des Indes et des autres colonies (i).
Les colonies, sauf l'Inde, n'avaient d'autre marine que lés navires entretenus par les percepteurs des droits royaux. Si une expédition militaire était nécessaire, c'étaient les flottes royales qui en étaient chargées (2).
A dater du gouvernement d'Almeida (1505-1509), YEstado da India eut sa propre flotte, composée soit de navires de haute mer envoyés de Portugal, soit de bâtiments de plus faible tonnage, construits à Cochim, à Goa, à Damâo, pour la surveillance des côtes et des rivières. Cette flotte était placée sous les ordres d'un capitâo inor do mar, nommé par le vice-roi. Sa tâche principale était de faire la police de la mer sur la côte du Malabar. Certaines colonies (Ormuz, Malacca, Mozambique, etc.) avaient à leur disposition quelques navires pour faire dans leurs eaux le même service. Grâce aux mesures prises par Emmanuel le Fortuné et Jean III, la flotte des Indes fut, jusqu'au règne de Philippe II (1580), la meilleure partie de la marine portugaise. Selon Falcào (3), de 1497 ^ i579> ^^^^ reçut de Portugal 256 navires. Dès 1524, un Génois était mis à la tète des chantiers de Cochim pour construire des navires rapides. Afin d'attirer aux Indes les meilleurs officiers, Emmanuel accorda à ceux qui y servaient, le privilège de prendre le pas sur leurs collègues de grade correspondant qui commandaient les flottes d'Europe (4). Le matériel naval et l'armement employés aux Indes n'étaient cependant en rien supérieurs à ceux des navires égyptiens et turcs. Les navires
(1) On estime que depuis le voyage de Vasco de Gama jusqu'à la fin du règne d'Emmanuel (i52i), 25o voiles partirent pour l'Inde, soit environ dixpar an. Vingt se perdirent, soit à l'aller soit au retour. Durant les 36 années que régna Jean III ( 1 52 1 à 1 557), 228 naus et 20 caravelles furent envoyées aux Indes.
(2) On avait créé en 049 un poste de capitâo mor da Costa, pour la surveillance de la côte du Brésil, mais cet officier n'eut jamais sous ses ordres de navires aptes aune opération militaire. Handelmann, Gesch. von Brasilien, pp. 74 et i^8.
(3) Livro emque se conteni toda a/a^^enda, p. 1Q4.
(4) Rebkllo daSilva, Hisl.de Port., V, p. 61. — D'après le règlement de i5o7, il était défendu d'admettre des esclaves dans l'équipage des navires allant aux Indes, tandis qu'on en employait à bord des galères royales. Alguns documentas, P iTQ-
portugais vainquirent ceux-ci grâce à leurs équipages, mieux composés que ceux de leurs adversaires qui étaient formés en partie d'esclaves et de chrétiens renégats. Par contre^ les flottes des Indes n'avaient rien à craindre des navires arabes, malabars et malais qu'elles rencontrèrent. L'artillerie était connue des Arabes et des Hindous de la côte du Malabar, mais ils ne l'employaient guère. Ils n'avaient que peu de navires de haute mer ; encore ces bâtiments étaient-ils d'un modèle bien inférieur à ceux des Portugais. Aussi quand ceux-ci eurent vaincu les flottes égyptienne et turque, n'eurent-ils pas de peine à maintenir leur prépondérance sur mer depuis l'Afrique orientale jusqu'aux Moluques (i).
En résumé, la marine portugaise, tant de la métropole que des colonies, n'était supérieure à celle des autres puissances européennes, ni par la science de ses officiers, ni par la valeur de son matériel naval et de son artillerie, ni par son organisation. Elle ne mérita d'être considérée comme la première marine du XVI® siècle que par le nombre de ses unités navales. Nul prince n'aurait pu mettre en ligne autant de vaisseaux qu'Emmanuel. Jean III en possédait plus de trois cents (2).
Aucune nation européenne ne fut en état, au XVP siècle, de disputer aux Portugais leurs possessions coloniales. Comme, d'un autre côté, les princes indigènes n'étaient pas capables de leur tenir tète sur mer, leur attention se détourna de la marine. Jean III lui-même (1521-1557), protecteur zélé des sciences nautiques durant la première partie de son règne, les laissa ensuite péricliter. Dès le milieu du XVP siècle, les écoles de pilotage cessèrent d'être fréquentées et, sauf de rares exceptions, il n'y eut bientôt plus dans les états-majors d'hommes capables de relever le plan d'un ancrage. Au XVIP siècle, les Anglais et les Hollandais connaissaient mieux les ports des colonies portugaises que les Portugais eux-mêmes (3). Les chantiers de construction demeurèrent très actifs. Mais on
(1) Dans une lettre du 8 novembre i5i2, Albuquerque dit qu'il n'y a pas sur la côte de Malabar, 20 navires munis d'une quille. Algiins documentos, p. 2Ô5.
(2) ScHAEFER, Gesch.von Port., III, p. 99.
(3) Rebello da SiLVA, Hist. de Port., V, pp, 224, 234, 235. — Braga, Hist. da iiniversidade de Coimbra, chap. VI. — Couto, Decadas, IX, 24 et 25.
accrut les dimensions des navires pour leur permettre de porter plus de marchandises, sans améliorer leurs qualités nautiques et leur vitesse. A la fin du règne de Jean III^ on construisait des carraques de 3400 tonnes de jauge moderne, ayant jusqu'à sept ou huit ponts. Comme elles naviguaient mal et ne pouvaient entrer dans les ports de Goa et de Cochim, le roi Sébastien ordonna en 1570 d'en revenir au type de navires employés à l'époque d'Emmanuel le Fortuné, c'est-à-dire à des navires ne dépassant pas 900 tonnes et n'ayant que trois ponts. Mais cet ordre ne fut guère observé et, sous les rois d'Espagne (1580- 1640), on mit souvent en chantier des carraques énormes qui, sans demander des équipages beaucoup plus nombreux que les navires de moyenne taille, transportaient une plus grande quantité de marchandises (i).
L'expédition de Sébastien contre Arzilla (1578), où périt la fleur de la noblesse, et la perte de l'invincible Armada (1588), équipée en partie à Lisbonne à l'aide des ressources des arsenaux portugais, accélérèrent la décadence de la marine. Le recrutement des équipages devint si difficile que, déjà sous le règne de Philippe II, les autorités devaient embarquer sur la flotte des Indes des matelots hollandais dont les navires avaient été frappés d'embargo à Lisbonne. Plus tard, elles durent souvent user de contrainte pour former les équipages. Le nombre des marins, dont elles avaient besoin, n'était pourtant pas bien considérable, puisqu'elles n'envoyaient chaque année aux Indes que six ou sept navires, montés chacun par environ 150 hommes (2).
La répugnance des matelots à servir sur les navires royaux s'explique suffisamment par les dangers qu'offrait un voyage aux Indes sous le règne des rois d'Espagne. Tandis que, de 1497 à 1578, sur 364 navires qui firent voile de Goa vers Lisbonne, 39 seulement firent naufrage, de 1580 à 1612,
(i) Les hommes de métier connaissaient bien les défauts de ces navires, mais leurs avis n'étaient pas écoutés. Voir Senna Barcellos, Constmcçoes de naiis em Lisboa, etc., pp. 8 et 18.
(2) Documents publiés par Senna Barcellos, Constntcçûes de naus, p. ig. — Rebello da Silva, Hist. de Port., V, p. 8i. En 1627, on ne parvenait pas, en 6 mois de temps, à réunir 2000 matelots.
57 périrent sur 157 ! Un certain nombre de ces navires furent pris par des vaisseaux anglais et hollandais; d'autres sombrèrent par la faute de leurs équipages qui les avaient surchargés, emplissant de marchandises jusqu'aux cabines et aux cajutes. Enfin, plusieurs naufrages furent dus à la mauvaise construction des navires, confiée à des particuliers depuis le règne de Philippe II.
Quelques officiers soutinrent encore parfois avec vaillance l'honneur du pavillon portugais, par exemple aux combats des galions Aladre Deus et Chagas contre les Anglais en 1592 et en 1594. Mais sachant leurs navires inférieurs sous tous les rapports, sauf sous celui des dimensions, aux navires anglais et hollandais, la plupart des capitaines portugais n'osaient plus attaquer leurs adversaires, à moins d'avoir sur eux une forte supériorité numérique (i).
Le naufrage en 1626 de la flotte de D. Manuel de Menezes sur les côtes de Galice, naufrage dû à l'impéritie des capitaines, acheva la ruine de la marine. La dernière escadre portugaise périt dans le combat que le comte da Torre livra en 1639 devant Pernambouc à la flotte hollandaise.
Quand Jean IV ceignit en 1640 la couronne de Portugal, onze petits bâtiments ancrés dans le Tage représentaient toute la flotte royale (2). Aux Indes, le manque de vaisseaux était tel qu'on devait employer des navires anglais au transport de la cannelle (3). Le roi dut se résigner à ne rien entreprendre sur mer. Heureusement pour le Portugal, le gouverneur de Rio de Janeiro, nommé amiral de la mer du Sud, parvint, avec le généreux concours des habitants, à équiper une escadre qui reprit aux Hollandais l'Angola et S. Thomé. 1
Après qu'une paix définitive eut été conclue avec la Hollande (1669), le Portugal ne fut plus engagé dans aucune guerre navale pour la défense de ses colonies. Seuls les intérêts de sa politique européenne le déterminèrent à deux ou trois
(i) Rebello da Silva, Hist. de Port., III, p. 479. — G. M. A. W. L., Premier livrede la navigation aux Indes orientales par les Hollandais, p. 3.
(2) Rebello da Silva, Hist. de Port., IV, p. 233.
(3) \y\^w^xis, The Portiiguese inlndia,\\,^. 2^^. '. '
reprises (par exemple, vers 1766, sous le ministère de Pombal et, en 1793, sous celui de Mello e Castro), à armer quelques escadres de combat. Mais, généralement, ses forces navales ne comptaient que le nombre de navires strictement nécessaire pour escorter les navires allant au Brésil ou pour assurer les relations de la mère-patrie avec Goa. Les colonies n'avaient plus de marine, sauf Goa qui possédait deux ou trois frégates chargées de visiter les quelques pauvres établissements dont se composait l'État de l'Inde.
L'armée portugaise garda jusqu'au règne des rois d'Espagne (1580), le caractère de milice qu'elle avait au début du XV^ siècle. Très apte, au moins au XV^ siècle, à défendre le sol national et même à opérer des expéditions de courte durée hors des frontières, cette armée ne convenait pas aux guerres coloniales, puisque les hommes qui la composaient étaient non pas des soldats, mais simplement des habitants du pays momentanément astreints au service militaire. Tout au plus pouvait-on lui demander de participer aux croisades contre les Maures au Maroc. Mais, la croisade terminée, il fallait ramener les hommes chez eux et confier à des troupes spécialement recrutées dans ce but la garde des places conquises.
Jusqu'au milieu du XV^ siècle, les colonies du Maroc, peu nombreuses, trouvèrent des garnisons suffisantes dans les jeunes nobles qui, pour gagner leurs éperons d'or, servaient pendant quelques années sous la bannière des commandants de ces colonies. Mais cette ressource devint insuffisante quand Alphonse V entreprit la conquête de nouvelles places en Afrique (1458). Le roi essaya de recruter dans les ordres militaires les troupes dont il avait besoin. Il demanda à cet effet l'autorisation du Saint-Siège. Celui-ci la lui accorda d'abord (145 6-1 46 2), mais, à la suite des démarches de l'infant Ferdinand, frère du roi, qui commandait les ordres de Saint Jacques et du Christ, il revint sur sa décision et déclara (1467) que les ordres militaires n'étaient pas obligés de participer à une
guerre de conquête. Les Cortès se plaignirent vivement de l'inaction de ces ordres qui dépensaient dans l'oisiveté des revenus destinés aux guerres contre les Maures. Mais Alphonse V et son successeur Jean II, se soumirent à la décision pontificale et recrutèrent parmi leurs vassaux, par voie d'enrôlements volontaires, les hommes d'armes dont ils avaient besoin pour les places du Maroc et de Guinée. Quant aux colonies de peuplement, ils laissèrent aux milices locales le soin de les défendre (i).
La grande et rapide expansion coloniale qui suivit la découverte de la route des Indes par Vasco de Gama (1497- 149 9), exigea une augmentation proportionnelle des forces militaires. Pour se procurer celles-ci, ni Emmanuel, ni les rois qui lui succédèrent jusqu'en 1640, n'essayèrent de créer une armée coloniale, organisée pour offrir le maximum de résistance et de mobilité tout en occasionnant le minimum de dépense. Ils se contentèrent d'approprier partiellement les institutions militaires antérieures aux besoins nouveaux (2). Ils n'accordèrent en général aucun soin à l'organisation militaire des colonies d'Amérique et d'Afrique, en dehors du Maroc. Une entreprise importante était-elle nécessaire dans ces colonies, le gouvernement formait un corps expéditionnaire au moyen de volontaires et de condamnés : quand Thomas de Sousa fonda à Bahia, en [549, une capitainerie royale, il avait à sa disposition 320 hommes à la solde du roi et 400 condamnés (3). En dehors de ce cas, ces colonies n'avaient comme forces défensives que leurs milices et les contingents indigènes que les capitaines parvenaient à réunir. Jusqu'à la fin du XVP siècle, ces milices ne furent soumises à aucune organisation méthodique. Elles marchaient en groupes de force inégale sous les ordres du capitaine-donataire ou du capitaine
(1) Gama Barros, H is t. da administraçâo, I, p. SSy. — Alguns documentos, pp. 20 et 3o. — ScHAEFER, Gcscli. von Port., III, p. 88. — Rebello da Silva, Hist. de Port., V, p. Sy.
(2) Il en fut ainsi à toutes les époques de l'histoire de Portugal : Le Portugal, dit M. CoELHo, ne fut jamais prompt à prévoir les inventions et les découvertes avantageuses dans la science militaire. Historia militar e politica, III, p. 6.
(3) SouTHEY, ///sf. of Bra:{il, I, p. 21 3.
royal, chaque homme s'armant comme il le pouvait. Un règlement de 1570 les divisa en compagnies d'ordonnance (ordenanças) commandées par des capitaines, des lieutenants et des sous-officiers. Mais la pauvreté des arsenaux coloniaux empêcha d'améliorer l'armement comme le règlement le prescrivait. Privées de la protection de troupes régulières, les colonies d'Amérique et des îles d'Afrique étaient en outre dépourvues d'ouvrages défensifs : Bahia, capitale du Brésil, ne fut dotée de fortifications qu'après 1604.
Cette négligence du gouvernement royal n'eut pas de conséquences funestes tant que les Portugais, en Amérique comme sur la côte occidentale d'Afrique, ne rencontrèrent que des indigènes armés d'arcs et de flèches. Grâce à leurs armes à feu ils en venaient facilement à bout, quel que fût leur nombre. Les capitaines coloniaux surent d'ailleurs très habilement s'assurer le concours de forts contingents indigènes : les nègres dits empacasseiros dans l'Angola, les indiens des missions au Brésil, les esclaves en Guinée, prêtèrent souvent un sérieux appui aux Portugais (i). Mais l'insuffisance de l'organisation militaire mit en péril l'existence même des colonies, quand celles-ci eurent à se défendre contre les troupes hollandaises ou contre des escadres françaises et anglaises.
Le gouvernement espagnol, plus actif que le gouvernement portugais, fit de sérieux efforts pour mettre en état de défense certaines colonies. Il arma de canons les ports les plus importants du Brésil, du Cap Vert, des Açores et de l'Angola. Il ordonna la création de compagnies soldées. Mais, en dépit de ces améliorations, la force principale de ces colonies continua de résider dans les compagnies d'ordonnance de la milice. En 1624, Bahia ne put réunir contre les Hollandais plus de 350 soldats et de 1000 hommes de milices. Vers 1640, Loanda n'avait que quelques arquebusiers de profession (2). Une seule fois, en 1625, le gouvernement organisa pour le service des colonies
(1.) L'expédition de Diogo de Campos au Maranhâo en i6o3, comprenait 800 blancs et 800 guerriers indiens. Monorias para a historia da capitania de Maranhâo. CoUecçâo denoticias, t. I, n» IIII, pp. 1 et 2.
(2) LoPEs DE Lima, Ensaios, t. \\, p. i38. — Rebello da Silva, Hist. de Port., III, p. 340.
brésiliennes un régiment (terço) identique aux régiments de l'armée espagnole, mais, dès l'année suivante, la plupart de ses hommes furent licenciés.
Durant cette période toute l'attention des rois de Portugal allait aux opérations militaires qui s'effectuaient au Maroc et aux Indes. Le Maroc, situé à proximité du Portugal, n'avait besoin que de garnisons pour ses forteresses. En temps de guerre il était aisé d'y envoyer des détachements des milices métropolitaines. L'Inde, au contraire, devait être pourvue d'une armée assez forte pour parer seule à toutes les éventualités de la guerre. Mais, jusqu'au règne de Sébastien (1557), les rois de Portugal crurent atteindre ce résultat uniquement par l'envoi régulier de renforts aux vice-rois des Indes. Ils ne s'aperçurent jamais, semble-t-il, que la force d'une armée réside moins dans le nombre des soldats que dans la façon dont ils sont conduits et exercés.
Pour se procurer des hommes d'armes, Emmanuel résolut d'utiliser les ressources des ordres militaires, spécialement de l'ordre du Christ dont il était le grand-maître. Il n'essaya plus comme Alphonse V d'employer dans les colonies du Maroc les membres des ordres résidant en Portugal, mais il créa dans ces colonies, au moyen des revenus de l'ordre du Christ, de nouvelles commanderies dont les titulaires étaient attachés en permanence à la défense d'une place et étaient assistés chacun d'un certain nombre de chevaliers. En outre, l'admission dans l'ordre en Portugal fut réservée, en principe, aux nobles qui avaient servi le roi pendant trois ans dans les colonies ou durant cinq campagnes sur la flotte (i). Cette faveur, jointe à l'espoir d'obtenir par leurs services une place élevée dans l'administration coloniale, attira aux Indes de nombreux gentilshommes. Souvent, durant la première moitié du XVP siècle, un tiers des hommes composant les expéditions militaires étaient de souche noble (2). La plupart de ces soldats nobles
(1) ScHAEFER, Gesch. von Port., III, p. 86. — Rebello da Silva, Hi'st. de Port., V, p. 57.
(2) Fr. de s. Luiz, Os portiigue:{es na Africa, VI, pp. 101 et 192. — Rebello DA Silva, Hist, de Port., IV, p. 572.
étaient considérés comme criados del rei, ou gens de la maison du roi, titre qui leur permettait de toucher, outre leur solde, une pension annuelle.
Les autres soldats étaient levés par des agents recruteurs. Aucune règle précise ne présidait à leur choix. On admettait ceux qui se présentaient. Pendant la durée de leur engagement les hommes recevaient la solde et le maiitimento (ration) ; leur engagement expiré, ils avaient le droit d'être nommés, de préférence à d'autres candidats, à certains emplois inférieurs de l'administration coloniale (i).
L'armée des Indes ne comptait ni unités tactiques régulières, ni corps d'officiers hiérarchisé. Les commandants de forteresse ou les chefs d'expédition répartissaient, comme il leur convenait, les hommes mis à leur disposition, à la condition de former un corps spécial des hommes d'armes nobles (2).
Le gouvernement ne prenait aucun soin pour maintenir les hommes en bonne santé, ni pour entretenir chez eux la discipline et l'habitude des exercices militaires. Sous prétexte d'économie, il embarquait sur les navires qui transportaient les troupes aux Indes, un nombre d'hommes excessif. Les navires de mo3'enne taille en portaient 700 à 800; les grandes carraques jusqu'à 2000. Aussi les épidémies y causaient-elles de terribles ravages. L'Inde ne recevait pas les deux tiers des
(1) La solde n'était pas identique pour tous les soldats : au Maroc en i5i i, un soldat d'élite recevait 800 reis (25 francs) par mois; aux Indes en i554, la solde des canonniers était de 2 pardâos par mois (i3 fr. yS), celle d'un simple soldat de 5oo reis (11 fr, jp) par mois ; celle d'un connétable (officier inférieur) de 3 1 .720 reis par an (726 francs). Les rations étaient assez abondantes. Chaque homme aux Indes recevait : une livre de viande, une livre de biscuit, un demi-litre de riz, par jour; 1400 grammes de beurre, 1 livre de sucre, 170 centilitres d'huile de Portugal et une égale quantité de vinaigre, 16 poissons secs par mois. Voir BoTELHO, O Bornéo, pp. 232 et 236 etCouxo, Dec.X, liv. I, ch. 10.
(2) Par exemple quand Christovâo de Gama conduisit en 1541 une expédition de 400 hommes au secours du prêtre Jean d'Abyssimie, il composa cinq compagnies de 5o hommes, à la tête de chacune desquelles il mit un capitaine. Les i5o hommes restant, comprenant les nobles et hommes de la maison du roi, furent constitués en compagnie de la bannière royale et mis sous les ordres d'un chef que leur donna Christovâo de Gama. Voir Castanhoso, Dos feitos de D. Christovam da Gama, p. 6.
hommes qu'on y envoyait de Lisbonne (i). Arrivés à Goa, les soldats étaient répartis dans les diverses colonies où, en temps de paix, ils vivaient à leur guise, sans être astreints à aucun exercice militaire. A partir de 1540, la matricule cessa de leur compter leur solde au départ du Portugal et ne la leur paya plus que six mois ou un an après leur arrivée aux Indes, à moins que le vice-roi n'eût immédiatement besoin d'eux pour une expédition militaire. Les malheureuses recrues, les reyjwls, comme on les appelait, en étaient réduits à vivre d'aumônes ou à se mettre au service d'un seigneur de haut rang (2).
Au risque de détruire chez les soldats tout respect pour le métier militaire, on mêlait, en campagne, des esclaves à leurs rangs (3). Très souvent leur prêt ne leut était payé qu'après de longs retards. Déjà sous le gouvernement d'Almeida (i 505-1 509), les arriérés de solde s'élevaient à 100.000 cruzades (r. 2 19. 000 francs). Les officiers eux-mêmes n'étaient pas toujours mieux traités que leurs hommes. Beaucoup se décourageaient en voyant que le roi ne leur réservait pas les postes qui leur étaient promis comme récompense de leurs services, mais les octroyait à des seigneurs de Lisbonne qui n'étaient jamais venus aux Indes (4).
Organisée et traitée de cette manière, l'armée des Indes devait manquer de cohésion et de discipline. Néanmoins, durant la plus grande partie du XVP siècle, ni le gouvernement de Lisbonne, ni les vice-rois n'essayèrent de remédier à ces défauts, persuadés que la domination portugaise dans les Indes ne courait pas de danger. Aucune puissance européenne ne se montrait dans l'océan Indien. Quant aux indigènes, les
(1) Rebello da Silva, Hist. de Port., V, p. 68. — Linschoten, Voyages, éd. Hakluyt, I, p. 199.
(2) WiTHEWAY, The rise of portuguese power, p. j3.
(3) En 1541, Christovâo deGama comptait parmi les 400 hommes qu'il menait en Abyssinie i3o esclaves, « hommes de grande valeur, dit Correa, qui aidaient bien leurs maîtres ». Correa, Lendas da India, t. IV, p. 347. — Le texte de Castanhoso, Dos feiios, etc., p. 6, prouve qu'on ne faisait pas de différence entre les soldats esclaves et les autres. Voir également Whiteway, The rise of portuguese power, p. 111.
(4) G. CcRREA, Lendas da India, t. I, 2"= partie, pp. 916 à 919.
Portugais ne les craignaient point. Les combats aux Indes n'étaient, suivant l'expression de M. Whiteway, que d'importantes rixes (i), dans lesquelles les soldats portugais, couverts d'armures de fer ou de cuir, triomphaient aisément d'adversaires qui combattaient à découvert. Le mousquet, employé par eux à dater de 15 10, leur assura pendant longtemps une énorme supériorité sur les indigènes qui ne connaissaient point cette arme. Enfin, si l'on en excepte les troupes musulmanes du Guzerate et des côtes du golfe Persique, aucune armée indigène n'avait d'artillerie qui put résister à la leur. Un grand nombre des peuples avec lesquels les Portugais entrèrent en contact, ne connaissaient même point l'usage de la poudre à canon.
Éblouis par la rapidité de leurs conquêtes, rois, vice-rois, gouverneurs des colonies de l'Inde, tous en vinrent à se croire invincibles quel que fût l'état de leurs forces. Les rois nommaient capitaines de jeunes seigneurs qui n'avaient aucune expérience de la guerre et n'allaient aux Indes que pour y vivre dans l'oisiveté. Les vice-rois vendaient les charges militaires les plus importantes. Les gouverneurs, d'accord avec le service de la matricule, maintenaient sur les rôles de leurs garnisons des hommes décédés ou disparus dont ils touchaient la solde. Quand on armait les navires de garde, on ne mettait à bord que 12 ou 1 3 hommes au lieu de 25. Le roi payait la solde de 2 5 hommes au gouverneur de la colonie qui partageait avec le facteur et le capitaine du navire la solde des hommes manquants (2). Les soldats, abandonnés à eux-mêmes en temps de paix, vivaient, mêlés à la population indigène, d'une vie plus asiatique qu'européenne ou couraient le pays en quête d'aventures. Les vice-rois n'auraient pu réunir aux Indes une force suffisante pour une opération militaire de quelque importance, si chacun d'eux n'avait amené avec lui 1500 à 2000 hommes qui formaient le noyau du corps expéditionnaire.
Le gouvernement de Sébastien, le premier, s'inquiéta des dangers que la désorganisation de l'armée faisait courir à la
(1) WurTEWAY, The rise of porttigiiese pojver, p. 36.
(2) CoL'TO, Soldadopratico, I, p. 3i-55-56, II, p. 38.
l'armée 133
paix publique et à la sécurité des colonies. Il ordonna au viceroi Luis de Athaide (i 578-1 581) d'enrégimenter les soldats sous des chefs énergiques. Mais le vice-roi n'exécuta pas cet ordre sous prétexte que les soldats ainsi réunis pillaient les habitants, mettaient les villes à sac et se livraient à toute sorte de violences (i).
Sous le régime espagnol, l'armée portugaise des Indes acheva de se décomposer. Tous les efforts du gouvernement pour la réorganiser échouèrent. L'administration supérieure de l'Inde était trop affaiblie pour exécuter ponctuellement les ordres qu'elle recevait d'Europe. D'un autre côté, bien peu d'officiers étaient disposés à servir avec zèle des souverains espagnols. Quelques-uns poussèrent l'oubli de leurs devoirs jusqu'à vendre l'artillerie des places soumises à leiy commandement (2). Enfin les recrutements ne se faisaient plus qu'avec peine. L'apparition aux Indes de flottes hollandaises et anglaises avait contraint le gouvernement à renforcer les garnisons. L'armée, qui comptait 2000 à 3000 hommes au début du XVP siècle, en comptait 15.000 en 161 1. Or, tandis que les besoins augmentaient, le nombre des volontaires diminuait. Malgré les primes qui leur étaient offertes, les hommes disposés à devenir soldats préféraient s'enrôler dans les armées d'Europe et s'exposer aux dangers de la guerre plutôt qu'à ceux d'une traversée de Portugal aux Indes. Les recrues étaient si rares en 1620 que le roi ordonna de lever de force un homme pour l'armée des Indes dans chaque paroisse du royaume (3). Mais l'exécution de cette mesure amena un tel soulèvement de la population qu'il dut la rapporter (4). De plus en plus il fallut recruter les soldats dans la population indigène. De tout temps des indigènes avaient servi d'auxiliaires aux troupes portugaises. En 1508 déjà, Almeida mena contre Diu 1200 Portugais et 400 Malabars (5). Mais, au XVIP siècle, les indigènes ne
(1) Rebello da Silva, Hist. de Port., V, p. 142.
(2) Rebello da Silva, Hist. de Port., \' , p. 144.
(3) Rebello da Silva, Hist. de Port., V, p. 68. — Linschoten, Voyages, éd. Hakluyt, I, p. 199.
(4) Rebello da Silva, Hist. de Port., V, p. 141,
(5) Barros, Decad. II, liv. III, ch. 4.
servaient plus comme auxiliaires : ils constituaient l'armée elle-même. C'est souvent avec des corps composés presque exclusivement d'indigènes que les vice-rois eurent à se défendre contre les Hollandais. En 1631, l'expédition envoyée au secours de Ceylan se composait de 500 Cafres, de 800 Canarins (indigènes catholiques de Goa) et de quelques Portugais seulement (i).
Quand Jean IV monta sur le trône (1640), le Portugal ne possédait plus d'armée en Europe et n'avait pour défendre les colonies que les milices locales, aidées aux Indes de quelques troupes comptant dans leurs rangs plus d'indigènes que de Portugais. Forcé de veiller en premier lieu à la défense du Portugal, le roi ne put pendant longtemps envoyer aux colonies que des secours insignifiants. Mais tous les habitants portugais des colonies, heureux d'être délivrés de la domination espagnole, suppléèrent par leur dévouement aux ressources militaires qui leur manquaient. Au Cap Vert, un prêtre, le vicaire de la Praïa, entreprit de fortifier cette ville. Il réussit si bien ce travail qu'en 1649, le roi le chargea de fortifier Cacheu en Guinée (2). Les colons du Brésil s'armèrent et chassèrent tant du Brésil que de l'Angola et de S. Thomé, les troupes mercenaires qui occupaient ces colonies pour la compagnie hollandaise des Indes occidentales.
Malgré les services rendus par les milices durant tout le règne de Jean IV (^1640-1656) en Europe comme aux colonies, le gouvernement d'Alphonse VI comprit la nécessité de créer en Portugal une armée permanente comme dans les autres pa)'^ d'Europe. A sa demande, le comte de Schomberg vint avec 80 officiers et 400 sous-officiers allemands et anglais organiser l'armée portugaise sur le modèle des autres armées européennes. La réforme fut étendue aux colonies qui eurent toutes, dès lors, des garnisons de troupes régulières. Les plus importantes comprenaient un ou plusieurs terços ou régiments com-
(1) Danvers, The Portuguese in Iiidia, II, p. 244. En i63o, on n'avait pu réunir pour la défense de Ceylan que i5oo Européens, le même nombre de métis et 8 à lo.ooo Cinghalais. — Id., p. 235.
(2) Barcellos, Siibsidios, II, p. 16.
mandés chacun par un mestre de camp (appelé colonel au XVIIP siècle), les autres ne comptaient que quelques compagnies. Ces troupes étaient toujours de qualité très médiocre. Elles étaient recrutées en partie dans les colonies parmi les blancs ou les gens de couleur, en partie dans la mère-patrie parmi les condamnés de droit commun. Mal payées et mal entretenues, elles étaient souvent des éléments de désordre. Elles eurent rarement l'occasion de se mesurer avec des troupes étrangères. Leur tâche se borna à faire le service intérieur de la colonie où elles étaient placées, avec l'aide, le cas échéant, des compagnies d'ordonnance de la milice, de régiments de volontaires ou d'auxiliaires indigènes. Après la création de régiments permanents on avait cru pouvoir dispenser les habitants du service de la milice, mais, avant la fin du XVIP siècle, cette dispense fut rapportée (i).
(1) Latino Coelho, Hist. militar e politica de Port., t. III, ch. I. — Lopes de Lima, Ensaios, etc., I, p. 5S, II, p. i36. — Labat, Nouvelle relation de l'Afrique occidentale, V, p. bj. — Barcellos, Subsidios, 1 1, pp. 9, 26, 283. — Southey, Hist, of Bra^il, III, p. 787. Il y avait à Pernambouc deux régiments de volontaires nègres commandés exclusivement par des nègres.