LES MISSIONS AU BRÉSIL ET EN AFRIQUE
n'auraient pu se défendre ; elles frayèrent la voie aux colons à l'intérieur du pays jusqu'aux points les plus éloignés de la vallée de l'Amazone; elles fournirent enfin aux Portugais de nombreux auxiliaires qui combattirent fidèlement à leurs côtés en différentes occasions et notamment au cours de la guerre contre les Hollandais. Sans l'intervention des jésuites, les indigènes, pourchassés par les colons qui voulaient les réduire en esclavage, auraient fatalement disparu après une résistance plus ou moins longue. Malheureusement les méthodes employées par les jésuites et par quelques ordres qui les imitèrent, présentaient, au point de vue de l'assimilation et surtout au point de vue économique, plusieurs graves défauts. Au Brésil, comme dans l'Angola, les indigènes des missions n'avaient aucun rapport avec les autres habitants des colonies. Le régime disciplinaire auquel ils étaient soumis, se rapprochait beaucoup de celui qui existe dans les couvents. Ils vivaient donc d'une vie toute différente de celle qu'ils auraient dû mener, s'ils avaient quitté la mission. Leur instruction religieuse, toute de surface, n'avait aucunement changé leur mentalité. Ils étaient soumis, mais non civilisés, et n'étaient en aucune façon aptes à s'assirailer aux colons. D'un autre côté, les missions formaient au sein des colonies de petits États, indépendants au point de vue administratif et se livrant pour subsister à la culture du sol et au commerce. Grâce à leur exemption des charges fiscales, elles réalisaient de gros bénéfices et faisaient aux colons une concurrence dont ceux-ci se plaignaient souvent.
Pombal prit prétexte de ces défauts des missions pour les supprimer. Par une loi de 1755, dont les termes sont en parfaite concordance avec les principes traditionnels d'assimilation de la politique portugaise, il proclama l'émancipation complète des indiens et leur donna tous les droits que possédaient les colons de race blanche. Cette réforme, inspirée par une pensée généreuse, fut réalisée d'une façon imprudente, sans transition convenable. Les indiens étant incapables de s'administrer eux-mêmes, les anciennes missions déchurent rapidement. Une partie de leurs habitants retournèrent à la
l8o CIVILISATION PORTUGAISE AUX COLONIES
vie sauvage ; d'autres périrent de misère ; une assez faible fraction seulement se mit au service des planteurs et se mêla à la population européenne ou européanisée (i). La loi de 1755 ne concernait pas l'Afrique, mais les missions y disparurent comme au Brésil, après l'expulsion de l'ordre de Jésus en 1759.
Les travaux des missionnaires en dehors des régions habitées par les colons, contribuèrent donc fort peu à répandre la civilisation portugaise. L'assimilation désirée par les rois de Portugal ne s'accomplit qu'au contact des colons. Dans toutes les agglomérations qui possédaient un noyau plus ou moins fort d'habitants d'origine portugaise, les indiens et les nègres émancipés adoptaient un genre de vie assez analogue à celui des blancs. A l'exemple de ceux-ci, ils obéissaient à l'Eglise, accomplissaient les rites de la religion catholique et acquéraient ainsi l'égalité de droits avec les blancs. L'Inquisition n'eut pas à sévir contre eux. Elle ne poursuivit que les « chrétiens nouveaux » (Juifs convertis) qui s'étaient établis en assez grand nombre dans beaucoup de colonies du Brésil.
Le principal résultat de l'assimilation des races, pratiquée d'instinct par les colons et encouragée par le gouvernement, fut d'amener la production de métis qui possédaient en partie la résistance physique des races indienne et nègre, en partie les qualités intellectuelles de la race blanche. C'est une des causes de la grande solidité des colonies fondées sous les tropiques par les Portugais, même quand elles ne comptaient qu'un petit nombre de colons d'origine européenne. Mais le degré de civilisation et de moralité de la société coloniale en fut abaissé. L'action corruptrice que la présence des esclaves nègres exerça en Portugal, se produisit à un degré beaucoup plus fort dans les colonies où les hommes de race blanche étaient très inférieurs en nombre aux nègres ou aux indiens. La fusion des races s'opéra le plus généralement dans des unions illégitimes et vicia le régime familial. Le dévergondage des mœurs, très fréquent en Portugal même, se répandit comme une lèpre dans les colonies. Aucune classe de la
(1) Handelmann, Geschichte von Brasilien, pp. 273 et 285.
CONSÉQUENCES DE l'ASSIMILATION i8i
société n'y échappa. L'Eglise fit parfois des efforts pour le combattre, mais sans succès. Elle ne fut pas aidée à cet égard par les autorités civiles (i). Pour enrayer cet abaissement de la moralité, il aurait fallu relever par l'instruction le niveau intellectuel de la population blanche ou de couleur. Mais le gouvernement de Lisbonne visa toujours au contraire à tenir les colons dans un état de complète ignorance.
Une autre conséquence de l'assimilation fut d'atténuer, parfois même dans certaines colonies de supprimer les divisions sociales basées sur la couleur de la peau. Au Brésil, la classe la plus haute était d'ordinaire formée presque exclusivement de blancs. Elle comprenait les fonctionnaires envoyés de Portugal, puis les grands propriétaires terriens et les riches marchands. Mais les gens de couleur, sauf les atïVanchis, n'en étaient pas exclus. Ils pouvaient, comme les blancs, entrer dans la noblesse en occupant certaines fonctions publiques et obtenir les mêmes grades militaires qu'eux. Dans les classes moyennes les métis étaient très nombreux. Les métis de blancs et d'indiens (mamahccos), gens d'ordinaire actifs et entreprenants, occupaient fréquemment une position supérieure à celle de colons d'origine européenne (2).
(1) Quand l'évêque du Maranhâo voulut en 1697 combattre le concubinage, il suscita une révolte du peuple qui fut soutenue par les autorités civiles (Southey, History o/Brai^il, III, p, 35.)
(2) Handelmann, Gesch. von Brasilien. p. 356. — Southey, History of Bra:{il, II, pp. 675 et 692; III, p. 34. — Barcellos, Siibsidios, I, pp. 154, i3g. 178, igo ; II. pp. 69 et 70. — AvEZAC, Les îles d'Afrique, p. 57. — Le P. Labat, Nouvelle relation de l'Afrique occidentale, tome V. — Sur l'importance du rôle joué par les métis, voir E. da Silva Prado, L'immigration, étude publiée dans : Le Brésil en i8Sç).