COMMERCE COLONIAL AU MILIEU DU XV^ SIECLE
couvertes de cannes à sucre; sur les flancs de leurs montagnes s'alignaient de longues rangées de ruches; leurs ports étaient remplis de navires de l'Algarve qui y prenaient des chargements de sucre, de cire, de miel et de grains. Grâce à ces apports de céréales, le peuple de l'Algarve, au lieu de manquer de pain comme autrefois, vivait dans l'abondance. Enfin, les bois importés de ces îles étaient à un prix si bas qu'en Portugal les architectes pouvaient développer les charpentes des maisons et donner à celles-ci plus de hauteur (i).
L'exposé d'Azurara s'éloigne fort de la vérité. Les entreprises coloniales ne sont certainement pas étrangères à l'amélioration graduelle qui se produisit durant la première moitié du XV siècle dans la situation économique du Portugal. Toutefois leur rôle, au milieu de ce siècle, n'avait pas l'importance qu'Azurara lui attribue. Les produits fournis par les iles de l'Atlantique aux commerçants ou aux consommateurs portugais ne pouvaient être très abondants. La seule île dont la mise en valeur fût plus ou moins avancée, était Madère. Elle le devait à son climat d'une douceur sans égale et à sa grande fertilité. La canne à sucre, les céréales et la vigne 3' réussissaient à merveille. Malgré ces avantages. Madère se peupla lentement. Quand Cadamosto la visita en 1455, trente ans après l'arrivée des premiers colons, elle ne comptait que 800 hommes aptes à porter les armes (2). Elle produisait alors environ 2000 arrobes de sucre (29.000 kilog.)^ quantité trop peu considérable, même en un temps où le sucre était un produit de luxe, pour constituer un appoint appréciable au commerce portugais. On ignore combien de blé et de bois était exporté de Madère, mais, étant donné le chiffre peu élevé de la population de l'île, cette exportation devait être restreinte.
Les dépendances insulaires du Portugal, àl'époque d'Azurara, comprenaient, outre Madère, cinq des îles Açores. Mais ces îles, dont l'exploration ne remontait pas à plus de douze ou treize ans, ne comptaient qu'un très petit nombre d'habitants.
(1) AzuRARA, l, p. g et II, p. c.
(2) Beazley, dans son introduction à la chronique d'Azurara, II, p. eu, se trompe donc en attribuant à l'île une population de 800 âmes.
En 1450, trois d'entre elles seulement étaient érigées en capitaineries et l'état dans lequel elles se trouvaient encore vingtcinq ans plus tard, prouve que, vers 1450, leur mise en culture était à peine commencée (i).
Par contre, en dépit du silence d'Azurara, il est vraisemblable que la côte d'Arguin, quoique occupée depuis peu (1448), était le siège d'un commerce assez actif. En effet, selon Azurara lui-même, en 1445, trente-six navires firent voile vers cette côte, où ils ne trouvaient cependant encore aucun point d'appui (2). Il ne fallait pas une flotte aussi considérable pour exporter les produits disponibles des îles de l'Atlantique. Le commerce de la côte d'Arguin eût donc mérité d'être mentionné par Azurara parmi les avantages que les entreprises du prince Henri procuraient au Portugal. D'où provient ce silence du chroniqueur? Probablement de ce que ce commerce avait pour objet principal des esclaves. Quoique l'esclavage fût une institution peu conforme aux doctrines chrétiennes, il continuait d'exister au XV siècle dans de nombreux pays de l'Europe méridionale, mais beaucoup de personnes réprouvaient son maintien et s'indignaient qu'on trafiquât de créatures humaines qui, baptisées, étaient membres de l'Eglise catholique (3). Azurara condamnait l'esclavage et il a dépeint d'une plume réellement pathétique la pénible impression que fit sur lui le débarquement à Lagos des premiers esclaves amenés d'Afrique. Aussi, loin d'oser comprendre parmi les titres de gloire du prince Henri l'introduction d'esclaves nègres en Portugal, invoque-t-il à la décharge de son héros l'immense bienfait que celui-ci procurait à ces esclaves en leur faisant conférer le baptême.
En résumé, vers le milieu du XV^ siècle, époque où Azurara écrivait, les produits importés des colonies ne comprenaient encore qu'un peu de sucre et de blé fourni par Madère, de l'huile, des peaux de loups de mer, des parfums, des esclaves
(1) Mees, Histoire de la découverte des îles Açores, pp. 89 et ss.
(2) Azurara, chap. IX et ss.
(3) E. RoDOCANACHi, Lcs esclaves en Italie du XIll^ au A'F/« siècle. {Revue des questions historiques, iqob, pp. 363 à 408.) -~ Major, Henry the Navigator, p. 187.