‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 64 sur 173 · INFLUENCE DES ENTREPRISES DU PRINCE HENRI · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES ENTREPRISES DU PRINCE HENRI

et quelques autres articles provenant de la côte d'Arguin. Ces apports étaient insuffisants pour accroître beaucoup en Portugal les échanges commerciaux. L'importation des esclaves, limitée k quelques centaines de têtes, ne pouvait pas davantage modifier d'une manière sensible la production industrielle et agricole du pays. Mais, si les efforts déployés pendant trentecinq années par Henri le Navigateur n'avaient procuré au Portugal que peu de bénéfices matériels, ils avaient développé ses aptitudes à la colonisation. Ils avaient éveillé chez ce peuple de cultivateurs et de pêcheurs côtiers un certain intérêt pour le commerce maritime. Ils avaient enfin rallié à la politique coloniale des partisans dans toutes les classes de la société. Les équipages employés sur -les barques et les caravelles qui se rendaient aux terres récemment découvertes, s'étaient habitués à chercher sur mer leurs moyens d'existence ordinaires. Les marchands s'intéressaient à des entreprises qui promettaient de leur fournir de nouveaux objets commerçables. Dès 1441, ils vendaient à Bruges des singes, des lions et des perroquets provenant de la côte d'Afrique (i). Ils devaient, d'ailleurs, voir d'un bon œil le développement de la marine portugaise car, grâce aux relations de famille existant entre la cour de Portugal et les ducs de Bourgogne, leur trafic avec la Flandre s'accroissait et réclamait l'extension des moyens de transport. On trouve la preuve de ce fait dans les progrès réalisés par la communauté portugaise de Bruges. Celle-ci, à dater de 1438, eut pour chef un consul au lieu d'un agent consulaire et sept ans plus tard posséda une maison consulaire spéciale (2). Les paysans, d'un autre côté, se montrèrent plus disposés à émigrer outre mer, quand ils connurent les riches moissons récoltées à Madère et aux Açores par les premiers colons. Enfin l'arrivée des chargements d'esclaves, en 1441, modifia les idées des propriétaires fonciers sur l'utilité d'une expansion territoriale en Afrique. Ils ne partageaient pas les idées d'Azurara sur l'esclavage et ils se prirent à estimer des

(i) GiLLioDTS Van Skveren, Inventaire des archives de Bruges, V, p. 245, charte du 5 novembre 1441.

(2) E. Vanden Bussche, Flandre et Portugal, pp. 58 et 61.

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régions qui allaient leur fournir à bon compte, ils l'espéraient, des travailleurs pour cultiver leurs terres (i).

Le règne d'Alphonse V (i 449-1 481) vint arrêter la transformation féconde qui préparait le Portugal à entrer dans des voies économiques nouvelles. Le pays vécut de nouveau dans la fièvre des armements, comme au temps où il défendait son indépendance contre la Castille (1383-1411). Épris par tradition du métier des armes, sachant de plus que la faveur ro3'ale était réservée aux services rendus dans les croisades contre les Maures ou dans la guerre contre la Castille, les nobles se désintéressèrent complètement de la colonisation. Presque aucun d'eux ne chercha sous ce règne à obtenir une capitainerie coloniale. Parmi les îles du Cap Vert, découvertes entre 1459 et 1462, une seule fut occupée et, des deux donataires qui se la partagèrent, l'un était un Génois. C'est également à un étranger, à un seigneur flamand, Josse de Hurtere, que le roi concéda en 1466 les îles Pico et Fa val dans l'archipel des Açores (2). La politique royale qui détournait la noblesse des entreprises coloniales, n'y portait pas davantage les classes moyenne et inférieure de la population. Les paysans, accablés de prestations réelles et personnelles pour le service des armées, n'avaient en général pas de ressources suffisantes pour acquérir les instruments aratoires, les semences et les animaux nécessaires à un établissement dans un pays neuf. Seules les provinces du Minho et du Douro, les plus riches du royaume, habitées par une population laborieuse, purent fournir un certain nombre de colons aux îles de l'Atlantique (3). Quant aux négociants, leur activité était paralysée par le resserrement monétaire dont le pays souffrait. Tributaire de l'étranger pour la plupart des objets manufacturés, le Portugal avait dû se dessaisir d'une forte quantité de monnaie pour couvrir les frais d'équipement des armées royales. De plus en plus le commerce d'exportation se faisait par l'intermédiaire de négociants castillans, génois, vénitiens, anglais et flamands établis

(1) AzuRARA, chap. XVIII.

(2) Barcellos, Stibsidios para a liistoria de Cabo Verde, I, p. 18. — Mees, Histoire de la découverte des îles Açores, pp. 85 et suivantes.

(3) Archiva dos Açores, IV, p. i3.

LES COLONIES SOUS LE RÈGNE d'ALPHONSE V 187

à Lisbonne, qui possédaient les espèces métalliques dont le Portugal manquait. C'étaient également ces étrangers qui achetaient dans les colonies les produits de luxe, tels que le sucre, dont le prix était trop élevé pour les consommateurs portugais. Le seul remède à cette situation eût été d'accroitre les ressources du pays en développant son agriculture et celle de ses colonies et surtout en produisant sur place les objets manufacturés. Mais les Cortès, prenant l'effet pour la cause, accusaient les étrangers d'être les auteurs de tout le mal. Elles demandaient au roi d'interdire l'exportation du numéraire et même de certains produits du pays, sans une autorisation expresse. Le roi n'y consentit pas, car ces mesures auraient tué complètement le commerce de son royaume. ^Nlais il obligea d'une manière plus stricte les étrangers à prendre des marchandises du pays en échange de celles qu'ils y importaient (1472-

Tout en professant une vive admiration pour les travaux du prince Henri et en désirant les continuer, Alphonse V suivit donc la politique la moins propre à les rendre profitables pour son royaume. Ses sujets, réduits à un état économique des plus précaire, étaient incapables de peupler des colonies ou d'y faire le commerce. Ils délaissèrent même après 1475 la riche côte de Guinée, dont l'exploration, commencée en 1469, avait pourtant fait connaître la richesse. Quant aux nouvelles acquisitions du roi sur la côte du Maroc, Tanger, Arzilla et Alcacer, elles ne donnaient lieu qu'à un commerce insignifiant et exigeaient de grosses sommes pour leur défense. En 1477, elles absorbaient environ le dixième des ressources du royaume, soit 4.348.662 réaux sur une recette totale de 43.074.000 réaux (2). Plusieurs de ces villes, riches et peuplées quand elles appartenaient aux Maures, étaient complètement déchues depuis qu'elles étaient soumises au Portugal. Inaptes à tirer parti de leur excellente situation comme points d'escale pour le commerce méditerranéen, leurs nouveaux maîtres ne savaient même pas exploiter méthodiquement les ressources des vallées

(0 Rfbello da Silva, Historia de Portugal, IV, p. 524. (2) Rebello da Silva, Historia de Portugal, V, p. 347.

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fertiles qui s'étendent aux environs de ces villes entre le Rif et l'océan. Ils se bornaient à y prélever par le système brutal et dévastateur des razzias un maigre butin (i).

Détourné de l'expansion maritime par la politique d'Alphonse V, le Portugal y fut ramené par celle de Jean II (148 1- 1485). Pour la première fois, le roi, et non plus un membre de la famille royale comme le prince Henri, montra au pays que son avenir était sur mer. Pour la première fois aussi, comme on l'a vu plus haut, l'acquisition de possessions outre mer dans un but économique devint le pivot de toute la politique portugaise.

Malgré la courte durée de son règne, Jean II put récolter quelques fruits de ses efforts en faveur des colonies. Plusieurs des établissements fondés à l'époque d'Henri le Navigateur, entrèrent dans une péiiode de prospérité. Les droits royaux des îles Sâo-Miguel, Santa-Maria, Fayal, Sào-Gorges et Graciosa, dans les Açores, étaient affermés en 1494 pour 1300 milreis (plus de 40.000 francs). Madère produisait, en 1493, 80.000 arrobes (i . 175.000 kilogrammes) de sucre, soit quarante fois plus qu'en 1455. Grâce aux envois de cette ile, l'arrobe de sucre qui valait à Lisbonne 5 cruzades (environ 4 francs le kilogramme), ne coûta plus que 800 et même 650 reis (fr. 1.70 et fr. 1.40 le kilogramme (2). Saint-Georges del Mina enfin, création de Jean H, fut, dès sa fondation, une source d'abondants bénéfices. Cet établissement se développa avec une telle rapidité qu'au bout de trois mois il obtint une charte et le titre de « cité » (15 mars 1482). Il exportait de l'or, de l'ivoire, du sucre, de la cire et du poivre (malaguette). Pacheco Pereira, dans son Esmeraldo de situ Or bis, écrit au début du XVP siècle, évalue à 160.000 doublons (plus d'un million de francs) l'or que le roi y faisait acheter

(i) Léo Africanus, De totiiis Africae descriptione, pp. 38, 167 à i58. — Mercier, Histoire de T Afrique septentrionale, II, p. 417. — Les sources portugaises et arabes ne contiennent presque pas de renseignements sur l'histoire de ces établissements portugais. (Cour, L'établisse^nent des dynasties des chérifs au Maroc, pp. 39 et 40.)

(2) Archiva dos Açores, I, p. 42. — Ouveira Martins, Os filhos de Joâo /, I, p. 258.

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