‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 65 sur 173 · RÉFORMES DE JEAN II · texte numérisé non relu

RÉFORMES DE JEAN II

pour des étoffes de coton et de lin, des colliers de cuivre et des cauris (i). Jean II se réserva ces précieuses ressources de Saint-Georges et, par cette mesure, augmenta ses revenus de plus de moitié. Les recettes de cet établissement et des autres colonies permirent au roi de rétablir le crédit de son royaume, que les dilapidations de son père avaient fort compromis. La force d'expansion du Portugal ne pouvait qu'y gagner beaucoup. Les entreprises coloniales furent encore favorisées par la politique que Jean II adopta dans l'administration intérieure de ses Etats. Non content d'enlever aux grands feudataires toute indépendance vis-à-vis du pouvoir royal, Jean II supprima en grande partie les pensions allouées auparavant à un grand nombre de membres de la noblesse. Les charges du trésor en furent allégées et certains nobles pauvres furent contraints de chercher dans les colonies des moyens d'existence. La plupart assurément n'y acceptaient que des positions officielles, les seules, à leur avis, qui fussent dignes de leur rang. Quelques-uns cependant s'y occupèrent du commerce ou de la culture du sol. Les îles du Cap Vert ellesmêmes, malgré leur climat peu agréable, comptèrent parmi leurs habitants plusieurs chevaliers de la maison du roi qui s'y livraient au trafic avec la Guinée (2). Cette modification dans les habitudes d'une noblesse jusqu'alors étrangère à toute profession mercantile, était de bon augure pour le succès de la colonisation portugaise. Dans un pays où la classe moyenne était peu nombreuse et peu riche, la noblesse était, de toutes les classes, celle qui, grâce à ses ressources et à son influence, pouvait contribuer le plus puissamment au progrès des colonies. Il importait donc qu'elle s'engageât dans les entreprises d'outre-mer et dans les affaires maritimes, Jean II lui en donnait l'exemple. Indifférent aux railleries de la haute noblesse qui l'appelait le roi-marchand, il s'occupait en personne d'opé-

(1) Barros, Dec. I, livre III, chap. II. ^ A cette époque, le doublon (dobra de banda) valait 216 réaux ou environ fr. 6.70. (Teixeira de Aragao, Descripçâo das moedas de Portugal, I, p. 2 3(3 )

(2) Barcellos, Subsidins, I, p. Sg. — Tristan da Cunha, le célèbre navigateur, habita Santiago, dans l'archipel du Cap Vert, avant de prendre du service sur les flottes royales.

ipO RESULTATS DE LA COLONISATION

rations mercantiles. Afin de vendre plus aisément les produits recueillis aux colonies par ses agents, il fit même établir à Anvers une factorerie royale (i). Sa piété sincère ne l'empêchait pas de protéger des mécréants, s'il les croyait aptes à accroître les forces économiques de son ro3'aume. Quand, en 1492, les Juifs furent chassés de l'Espagne par Ferdinand et Isabelle, il les reçut dans ses Etats, moyennant, il est vrai, une taxe assez élevée, et permit à ceux d'entre eux qui exerçaient un métier pouvant être utile au Portugal, d'y demeurer (2).

Cependant, comme beaucoup de novateurs, Jean II se montra trop exclusif dans ses préférences. Il s'exagéra l'importance du commerce colonial et se montra presque indifférent aux progrès de l'agriculture et des industries qui n'étaient pas directement utiles à la marine. Il ne vit pas que l'un des principaux profits de la colonisation pouvait être la vente aux colons des produits des industries portugaises. Il ne comprit pas davantage que le rôle d'une métropole est de fournir à ses colonies des travailleurs expérimentés. Aussi n'essaya-t-il pas d'entraver l'importation des esclaves dont le nombre croissant avilissait le travail manuel et en détournait les ouvriers libres.

Deux mesures prises par Jean II exercèrent plus tard une influence défavorable sur le développement des colonies. La première, l'attribution à la couronne du commerce de l'Afrique,

(1) Jusqu'à la fin du règne d'Emmanuel (i52i) au moins, cet agent possédait à la fois des attributions commerciales et des attributions diplomatiques. C'est ce qui a été démontré pour la première fois par M. Denucé, Une visite aux archives de Lisbonne et de Séville (Revue de V Instruction publique en Belgique, 1906, pp. 94 à looj. Cet auteur affirme, sans en donner la preuve, que « dès la fin du XV^ siècle, » le Portugal avait organisé, à l'exemple de Venise, un serv/ce d'agents commer- )) ciaux et diplomatiques à la fois, qui rappelle celui des ambassadeurs italiens ». Ce service paraît s'être réduit à une factorerie, celle d'Anvers.

(2) 20,000 familles juives se réfugièrent en Portugal. Leur richesse résulte suffisamment de ce fait qu'elles consentirent à payer 8 cruzades par tête (plus de q6 francs), pour pouvoir demeurer huit mois en Portugal Schaefer, Geschichte von Portugal, II, p. 647. La tradition s'établit que Jean II permit à tous ces juifs espagnols de se fixer d'une manière définitive en Portugal, mais, en réalité, le roi contraignit un certain nombre d'entre eux à s'éloigner. Voir Génard, Bulletin des archives d'Anvers, VII, p. SgS : Aanteekening van den stadspensionaris Adriaan Herbouts aengaende den nieuwen Kerstenen van den coninckrijck van Portugael.

PREFERENCE ACCORDEE AUX COLONIES d'ASIE 191

restreignit l'activité des transactions en les réservant à des agents officiels. La seconde, l'exclusion des étrangers, priva les colonies d'un concours qui leur eût été précieux. Mais, au moment où elles furent adoptées, ces deux mesures étaient entièrement justifiées. La détresse des finances publiques légitimait le monopole établi au profit de la couronne à Arguin et à Saint-Georges del Mina. D'un autre côté, dans l'état de faiblesse économique où le règne d'Alphonse V l'avait réduit, le Portugal était incapable de soutenir sur les marchés coloniaux la concurrence des étrangers. Ces mesures pouvaient d'ailleurs être temporaires. Rien n'obligeait les successeurs de Jean II à les maintenir, s'ils les jugeaient défavorables aux intérêts de leur royaume.

Certes, quand Jean II mourut, le Portugal n'était encore ni riche, ni bien armé au point de vue commercial : la situation économique d'un pays, les aptitudes, les coutumes, les préjugés surtout d'une population ne se modifient pas en quelques années. Mais il était engagé dans une voie propice au succès de ses entreprises maritimes et coloniales. Il éprouva bientôt l'efficacité des réformes que Jean II lui avait fait subir; il leur dut la courte période de splendeur dont il jouit dans les premières années du XVP siècle.

La découverte de la route des Indes ouvrit au Portugal des perspectives nouvelles. Son expansion coloniale limitée jusqu'alors aux rivages occidentaux du continent africain et aux îles de l'Atlantique, put gagner les terres les plus riches de l'Amérique et de l'Asie. Mais, pressé de jouir du bénéfice de ses entreprises, il ne s'intéressa pendant près d'un siècle qu'à ses possessions des Indes. Elles lui paraissaient dépasser toutes les autres par l'abondance de leurs ressources et lui semblaient susceptibles d'être immédiatement l'objet d'une exploitation lucrative.

Les résultats obtenus par les premières expéditions envoyées aux Indes expliquent l'enthousiasme de la nation portugaise pour les colonies de cette région. Le premier voyage de Vasco de Gama rapporta soixante fois ce qu'il avait coûté. L'armement de la seconde flotte exigea 200.000 ducats (environ

2.400.000 francs), mais la vente de son chargement s'éleva à une somme cinq fois plus considérable. La maison vénitienne des Affaitati y gagna 5000 ducats avec une mise de fonds de 2000 ducats, et cependant, comme les autres participants, elle avait dû abandonner au roi pour frais d'armement, droits de douanes, etc., les trois huitièmes des épices qu'elle avait fait acheter aux Indes (i).

Bientôt, il est vrai, une sorte de crise se produisit. Les quantités d'épiceries, relativement énormes, que les flottes rapportaient des Indes^ dépassaient de beaucoup la consommation de l'Europe à cette époque (2). D'autre part, le bruit s'était répandu que les épices vendues par les Portugais étaient de moins bonne qualité que celles vendues par les Vénitiens (3). Cependant les effets de cette crise ne furent pas très sensibles pour le Portugal. Le commerce des épices, malgré la baisse des prix, resta très rémunérateur. Un Florentin, Girolamo Sernigi, qui avait obtenu l'autorisation d'envoyer aux Indes quatre bâtiments, dont l'un revint en 15 13, fît un bénéfice de 60 à 70 pour cent, tous les frais et les droits dus au roi étant payés. Une compagnie formée par des maisons d'Augsbourg, qui avait joui du même privilège en 1506, avait fait un gain bien plus considérable encore : on l'estime à 150 ou à 175 pour cent.

Goa, centre de l'empire colonial portugais, était toujours abondamment pourvu des articles commerciaux les plus recherchés sur les marchés européens. Les esclaves, l'ébène, l'ivoire, l'or lui arrivaient de la province de Mozambique. Ormuz, entrepôt de tous les pays qui avoisinent le golfe Persique, lui fournissait des tapis de Perse, de la soie brute et travaillée, des plantes médicinales, des monnaies d'argent

(1) Rerello da Silva, Historia de Portugal, IV, p. 555. — Hûmmerich, Vasco da Gama, p. 82.

(2) Rebello da Silva, Historia de Portugal, IV, p. 572.

(3) Au début, en effet, les Portugais, ignorant que la qualité des épices variait suivant les lieux de production, achetaient les épices sans se préoccuper de leur provenance. Les Vénitiens, au contraire, plus expérimentés, n'acceptaient que des produits de la meilleure qualité. (Heyd, Histoire du coinmerce du Levant, II, p. 599.)

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