DEFICIT PERMANENT AUX INDES
25.000 francs ; les agents inférieurs d'Ormuz retenaient ensemble k leur profit 27.000 cruzades (plus de 250.000 fr.) par an. La part des fonctionnaires dans les revenus des Indes, d'après les chiffres de Falcâo, devait dépasser celle du roi.
De ces richesses arrachées aux Indes pour le compte du roi ou des fonctionnaires, une minime portion seulement passait en Portugal. \J Estado da India n'eut jamais d'excédents de recettes à envoyer à la mère patrie ; c'était au contraire celleci qui chaque année devait expédier à Goa de l'argent monnayé pour y acheter des marchandises. Dès le gouvernement d'Almeida (1505-1509), le trésor des Indes était endetté et ne pouvait payer la solde des troupes. Le mal alla croissant avec l'extension des conquêtes. Tout l'or de Sofala, tous les tributs des princes indigènes, tout le produit des taxes et des impôts étaient insuffisants pour combler le gouffre creusé sans relâche par l'administration défectueuse des Indes. Jusqu'au milieu du XVF siècle, quand un homme dévoué aux intérêts de l'État occupait le pouvoir, les finances se trouvaient parfois en équilibre. Martin Affonso de Sousa (1542-1545), par exemple, sans avoir à sa disposition d'aussi fortes recettes que les vicerois de l'époque espagnole, parvint à payer 45.000 milreis de dettes faites par ses prédécesseurs et laissa en caisse à son départ une somme de 50.000 cruzades (575.000 francs). Mais des résultats de ce genre, déjà exceptionnels durant le premier demi-siècle qui suivit l'arrivée des Portugais aux Indes, ne se représentèrent plus à partir du règnede Sébastien(i 557-1 578). Dès ce moment, les dettes ne cessèrent de s'accumuler et l'augmentation des recettes fut toujours inférieure à celle des dépenses et des dilapidations (i).
Le Portugal aurait profité dans une certaine mesure des concussions commises aux Indes par les fonctionnaires, si ceux-ci en avaient rapporté le montant dans leur patrie, quand ils avaient accompli leur temps de service. Mais les fonctionnaires qui rentraient en Portugal étaient peu nombreux. La mort en fauchait un bon nombre; la plupart des
(1) CouTO, O soldado pratico, II, p. 47. — Linschoten, Breviarium omnium reditum Hispanice Lusitaniœque regtnn.
autres restaient aux Indes, où ils trouvaient un genre de vie plus à leur convenance que celui qu'ils auraient pu mener en Portugal. Quant à ceux qui retournaient dans leur pays natal, ils avaient bien rarement de quoi y acquérir une maison ou un bien de famille (morgado) : le train de vie adopté par les fonctionnaires des Indes ne leur permettait guère de se constituer un pécule (i).
Le seul profit que le Portugal retirât de ses colonies des Indes, consistait donc dans les relations commerciales qu'il entretenait avec elles. Ces relations n'eurent à aucun moment l'activité que l'étendue des domaines portugais semblait promettre. Entre l'Europe et un empire maritime qui embrassait plusieurs milliers de lieues de côtes, depuis l'Afrique occidentale jusqu'aux Moluques, le trafic n'occupa jamais qu'une flottille de six ou sept navires. Ainsi le voulaient les règlements édictés par le fondateur de l'empire portugais des Indes, Emmanuel le Fortuné ; la raison d'être de ces règlements avait rapidement disparu, mais la routine leur donna la valeur de principes administratifs qu'on ne pouvait modifier. Emmanuel avait pu craindre d'encombrer le marché et d'avilir les prix en amenant chaque année en Europe plus de six ou sept cargaisons de produits des Indes. Chaque flotte, en effet, portait deux ou trois fois plus de marchandises que Venise, autrefois le centre du commerce des épices, n'en mettait en vente chaque année. Mais bientôt ces appréhensions s'étaient dissipées devant l'empressement des marchands à acheter en Portugal les produits des Indes, malgré le prix élevé que la régie en exigeait (2). Les ressources ne manquaient pas pour accroitre le trafic. Les entrepôts de Lisbonne et de Goa regor-
(1) CouTo, Soldado pratico, I, pp. i^o et 141. — Rebello da Silva, Historia de Portugal, V, p. 142. Des dix-huit gouverneurs qui dirigèrent l'administration des Indes sojs les règnes d'Emmanuel et de Jean III, entre i5o5 et i558, un très petit nombre revint en Portugal. Les uns moururent aux Indes, comme Albuquerque, \^asco de Gama, Noronha;les autres périrent durant leur voyage de retour, comme Almeida et Nuno da Cunha.
(2) En 1578, une maison de Kampen (Hollande), qui désirait acheter pour 100.000 ducats de piment, n'en put obtenir que pour 20,000 ducats. (Nanninga UiTTERDiJCK, Ecn Kamper handelshuis te Lissabon, p. lxxii.)