COLONIES DE COMMERCE EN AFRIQUE
Quant aux autres parties de la côte, d'Arguin au Bénin, il en laissa l'exploitation à des concessionnaires et à des donataires ou aux habitants des îles du Cap Vert et de l'ile S. Thomé. Pendant quelques années, les colons de Santiago du Cap Vert s'occupèrent avec beaucoup d'activité de ce commerce, dont quelques Portugais de famille noble et des Juifs convertis étaient les agents principaux. Sans l'intervention inopportune du gouvernement métropolitain, ce commerce, malgré les lourdes taxes qui le frappaient, se serait probablement développé beaucoup. Mais, atteint une première fois de 15 16 à 15 18 par des mesures draconiennes dont Emmanuel sanctionna la perception des droits royaux, il vit son essor enrayé par la persécution dirigée, sous le règne de Jean III, contre les Juifs convertis dont la richesse portait ombrage aux fonctionnaires portugais (i). Réduite au rôle d'entrepôt d'esclaves, l'île Santiago, ou plutôt sa capitale Ribeira Grande, donnait cependant au trésor, en 1551, un revenu de 15.000 ducats environ, revenu qui atteignit 30.000 ducats sous le gouvernement espagnol, quand la vente des esclaves dans les colonies castillanes ouvrit un nouveau débouché à la traite des nègres. Mais, par suite de la stagnation du commerce, les Portugais établis en la Sénégambie et dans les régions de Corée et de la Casamance, cessèrent peu à peu leurs relations avec la métropole et les îles du Cap Vert et, dès le milieu du XVF siècle, ils servaient moins souvent d'intermédiaires à leurs compatriotes qu'aux Anglais et aux Français qui visitaient ces parages malgré la défense du gouvernement de Lisbonne, et qui ne connaissaient ni la langue, ni les mœurs des indigènes (2).
Si, par suite de l'abandon où le gouvernement la laissait, l'Afrique occidentale, d'Arguin au Bénin, donnait au Portugal
(1) Emmanuel alla jusqu'à autoriser les chefs nègres de Guinée, vassaux de la couronne, de mettre à mort les Portugais qui feraient le commerce dans des conditions défendues par ses arrêtés. (Bar cellos, Subsidios para a historia de Cabo Verde, I, pp. 83 et 1 20). A partir de 1 5 16, il fut défendu aux nobles de s'établir à Santiago sans autorisation du roi.
(2) LoPES DE Lima, Ensaios sobre a estatistica das possessôes portugue^as,\, p. 86. — CoRvo, Estudos sobre as provincias uftramarinas, I, pp. 5o et 90. — LiNSCHOTE.v, Breviarium omnium reditiim Hispauiœ Lusistaniœqiie Regum.
un revenu bien inférieur à celui qu'elle avait promis, au moins ne lui imposait-elle point de charges financières. Il n'en était pas de même des établissements du Maroc. Ceux-ci comprenaient au début du XVP siècle quelques places sur le détroit de Gibraltar et un certain nombre de villes sur la côte occidentale, conquises par Emmanuel, comme Safi et Agadir (Santa Cruz), ou fondées par lui, comme Mazagan (Castillo real). Pour diminuer les frais d'entretien de ces positions, Emmanuel tenta de donner à leurs garnisons le moyen de vivre des ressources locales en faisant du Maroc une province portugaise. Avec l'appui de certains membres des familles régnantes du Maroc, il s'efforça de soumettre à sa suzeraineté l'intérieur du pays et spécialement la région du sud-ouest qui possédait de nombreux troupeaux et d'assez vastes cultures de céréales (i). Ses projets se réalisèrent en partie vers 15 15 ; les provinces d'Abda, de Gharb, de Donkkala et de Haha lui payèrent tribut. Celle d'Abda à elle seule lui donnait 1000 charges de chameau, tant d'orge que de blé, et six beaux chevaux. Mais, dès 15 17, Emmanuel perdit toute influence à l'intérieur du pays et il ne garda plus sous son autorité que les territoires commandés par les places fortifiées. Ces dépendances n'étaient pas assez vastes pour devenir des centres de production agricole, mais elles constituaient d'excellents entrepôts pour le commerce du Maroc. Ce pays, sans être riche, n'était pas dépourvu de ressources et pouvait faire avec l'Europe des échanges assez considérables. Les Génois, qui ne jouissaient en Barbarie d'aucune protection, possédaient encore au début du XVP siècle des agences importantes à Bone, à Tunis, à Ceuta et au cap d'Aguer. Les Anglais estimaient tant le commerce de Larache, de Safi et du cap d'Aguer qu'en 1572, Elisabeth fit de vives instances à Lisbonne, pour que ces trois places fussent ouvertes à ses sujets. Le roi de Portugal refusa quoiqu'il ne tirât d'elles presque aucun parti. Use bornait à y entretenir à grands frais des
(1) L"Espagne se procura parfois au Maroc, durant le XVII1« siècle, de fortes quantités d'orge et de blé. (de Chénier, Recherches historiques sur les Maures et histoire de Vempire du Maroc, III, p. 520.)
FINANCES DU PORTUGAL AU XVl^ SIECLE 209
garnisons qui sommeillaient à l'abri des remparts et vivaient uniquement des approvisionnements que la mère patrie, les Açores ou Madère leur envoyaient. Vers 1585, l'entretien de ces garnisons absorbait 300.000 ducats (plus de trois millions de francs) et, au début du XVIP siècle, les trois présides de Ceuta, de Tanger et de Mazagan, derniers restes des possessions portugaises dans l'Afrique septentrionale, coûtaient encore au trésor 98.603 milreis (2.386.000 francs), tandis qu'elles ne rapportaient par leurs douanes que 3913 milreis(94.ooo francs). Le seul service que les places du Maroc aient rendu au Portugal au XVP siècle en compensation des charges qu'elles lui imposaient, fut d'empêcher le rétablissement de la piraterie sur les côtes de la Barbarie où elle sévissait autrefois. Ces forteresses contribuèrent donc indirectement, dans une faible mesure, à la sécurité des flottes circulant entre les colonies et la mère patrie (i).
Les renseignements que l'on possède sur l'histoire financière du Portugal ne permettent pas de calculer le revenu total que ce pays, sous les règnes d'Emmanuel (1495-^x521) et de Jean III (15 21-15 57), retirait de ses colonies. Comme le remarque très justement un auteur italien du XVP siècle, Conestaggio, les rois de Portugal n'eurent jamais l'heureuse chance de posséder un trésorier capable de mettre de l'ordre dans leurs recettes et leurs dépenses. On sait simplement qu'en 1532, grâce aux contributions coloniales, les recettes ordinaires du royaume dépassaient les dépenses de 32.150 milreis (969.000 francs). Mais les relevés de Linschoten donnent une idée de l'état des finances portugaises à la fin du règne de Sébastien (1578). A cette époque, déduction faite des charges qu'entraînait la défense des places du Maroc, les possessions d'outre-mer rapportaient au Portugal, en excédents de recettes ou en contributions de la flotte des Indes, une somme d'environ 400.000 ducats (4.250.000 francs). En outre, du commerce
(1) Cour, Etablissement des dynasties des chérifs an Maroc, p. 48. — Godard, Description et histoire du Maroc, II, pp. 416 et 437. — Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, II, p. 418. — Falcao, Livro em que se contem toda a /amenda, pp. i et 8. — Archiva dos Açores, I, p. i25.
colonial provenaient les plus importantes recettes de la douane de Lisbonne, recettes qui s'élevaient à environ 250.000 ducats. L'aide financière des colonies permettait à l'Etat de disposer annuellement, toutes dépenses acquittées, de 520.000 ducats (5.500.000 francs).
Bien qu'insignifiants pour des domaines coloniaux aussi étendus que ceux du Portugal, ces bénéfices constituaient une ressource précieuse dans un ro3^aume dont les revenus propres ne dépassaient pas, à la fin du règne de Sébastien, 1. 100. 000 ducats ou, abstraction faite des douanes alimentées en grande partie par le commerce colonial, 850.000 ducats (9 millions de francs). Des excédents de recettes de 965.000 francs en 1532, de n;. 500. 000 francs en 1578, étaient pour cette époque très considérables. La fortune des Fugger, célèbres par leurs richesses, ne s'élevait pas à plus de un million de ducats en 1525 et ne dépassa jamais quatre millions de ducats (i). La fameuse compagnie hollandaise des Indes orientales, fondée en 1602, qui devait détruire l'empire portugais des Indes, n'avait à sa disposition qu'un capital de six millions de florins (environ dix-huit millions de francs), capital qui, si l'on tient compte de la baisse de l'argent pendant le XVP siècle, ne correspondait pas, en 1532, à plus de 7 millions de francs et, en i=;8o, à 14 millions de francs (2). Mais les contributions
(1) Haebler, Die Gescliichte der Fugger'' sclien Handlung in Spanien, pp. 11 et 12.
(2) Les quelques données suivantes permettent d'apprécier la hausse des prix en Portugal au cours du XVl" siècle : une arrobe de sucre de Madère coûtait 3oo reis (fr, q.5o)en 1607 et 2.^00 reis (60 francs) en iSyS. — Le prix du froment aux Açores haussa graduellement de la façon suivante : Un muid valait en moyenne : de i5oo à lôog, 385 reis (fr. 9.54), de i5io à iSig, 1.027 reis (3i francs), de 1 520 à 1529, 2 oCo reis (fr. 62.10), de i53o à iSSg, 2 400 reis (fr. 70 80), de iS^o à 1 549. 3 365 reis (fr. 96.64). de i55o à i.55q, 3.920 reis (fr. 99.41 ), de i56o à i56q, 4.480 reis (fr. ii3.6i), de 070 à iSyg, 6.oi5 reis (fr. i52.54), de i58o à i58g, 5.960 reis (fr. 144.13), de irqoà i5q9, 7.200 reis (fr. 174.24"). Les prix n'éprouvèrent ensuite aucun cnangement caractéristique jusqu'à la fin du XVII*' siècle. (Archiva dos Açores, I, p. 527.)
Un autre indice de l'augmentation du coût de la vie, ce sont les accroissements de traitement accordés aux fonctionnaires. Les délégués des communes aux Cortès de Thomar de i583, supplièrent le roi d'élever les traitements des magistrats, car ceux-ci, faute de ressources régulières, extorquaient de l'argent aux justiciables. Il
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coloniales, loin d'être employées d'une manière profitable au pays, furent dissipées en prodigalités, en dépenses de luxe et en expéditions militaires inutiles. Rompant avec les habitudes d'ordre et d'économie introduites par son prédécesseur, Emmanuel s'entoura d'un luxe rappelant celui des souverains asiatiques et organisa sa cour sur un pied fastueux. La noblesse, dépossédée par Jean II de ce qui lui restait d'indépendance, y accourait, avide de places dans la maison du roi, dans l'administration coloniale, dans la diplomatie et dans l'armée. Sa soumission au roi était généreusement récompensée : Emmanuel n'admit pas moins de quatre cents gentilshommes dans son conseil. Jean III se montra plus libéral encore à l'égard de ses courtisans et plus porté que son prédécesseur à l'ostentation (i).
Aussi les dépenses extraordinaires absorbaient-elles, et au delà, les excédents des recettes ordinaires. Des exemples nombreux prouvent qu'en 1 5 1 1 déjà, Emmanuel, le possesseur des deux contrées les plus riches en or à cette époque, la Mina et Sofala, manquait de numéraire. Quand, en 151 1, Valentin Fernandez von Màhren imprima les ordonnances royales, il ne reçut qu'une partie de son salaire en monnaie, le reste lui fut payé en poivre. C'est également avec des épices des Indes qu'Emmanuel prétendit constituer la dot de sa sœur,
fut fait droit à cette requête. (Rebello da Silva, Historia de Portugal, V, p. 433.) Les traitements des fonctionnaires coloniaux progressèrent comme suit : un corregedor touchait, en 1 534, 60 milreis (1.800 francs), en i55o, 3oo milreis(8.6oo francs), en i6oD, 6do milreis (14.500 francs). En 1607, l'évêque de Santiago (Cap Vert) vit porter son traitement de 200 milreis à 400, et, en 1609, une augmentation de même importance fut accordée à tous les membres du clergé, à raison de la hausse des vivres et autres objets. (Barcellos, Subsidios para a historia de Cabo Verde, I, pp. 112, 128, i5o, 170, i85, 199.)
(1) En vingt-trois ans de règne, il distribua à ses courtisans 2.044 contos (près de 60 millions de francs). Les négociations avec les souverains étrangers et surtout avec le Saint-Siège, le mariage des princes et des princesses du sang royal, étaient des prétextes à d'énormes dépenses d'apparat. Le départ de la veuve d'Emmanuel pour la Castille coûta au pays 5o.ooo cruzades (plus de 5oo.oco francs). Le mariage de la fille de Jean III entraîna une dépense d'au moins 120 contos (3.5oo.ooo) francs. L'expédition de Sébastien contre le Maroc exigea plus de 800.000 cruzades (près de 8 millions de francs). (Antonio Ennes, Historia de Portugal, IV, p. 16. — Rebello da Silva Historia de Portugal, I, p. 154.)
quand fut négocié le mariage de cette princesse avec Charles- Quint (i). Sous Jean III, les embarras du trésor s'accrurent. Le roi emprunta des sommes considérables dans le pays et en Italie. De plus il obligea les fermiers des impôts et les concessionnaires de la vente des épices à lui consentir d'importantes avances, tandis que lui-même ne payait qu'avec de grands retards les achats qu'il faisait. En 1534, treize ans après la mort d'Emmanuel, la dette publique atteignait 648 contos (19,500.000 francs) et le roi devait, en outre, 160 contos (4.800.000 francs) aux marchands des Flandres. En 1543, les dettes de la couronne en Flandre s'élevaient à 710 contos (20.400.000 francs) (2). Sous le règne de Sébastien, ce fut la banqueroute. A partir de 1567, il n'y eut plus de facteur à Anvers, le roi a^^ant suspendu ses paiements sur cette place. En Portugal même, le papier royal n'était accepté que pour 40 ou 45 pour cent de sa valeur nominale (3).
Ces agissements des rois de Portugal eurent des conséquences funestes pour leur royaume. Non seulement celui-ci perdit le bénéfice de tout ce que la colonisation lui avait directement procuré, mais, chose plus grave, depuis l'époque de la découverte de la route des Indes jusqu'à l'avènement de Philippe II, il ne réalisa aucun progrès économique; en 1580, il était beaucoup moins riche et moins puissant qu'à la fin du XV^ siècle. Sous l'influence de la vie de cour, les nobles portugais étaient devenus inaptes à servir le pays sauf sur le champ de bataille. Tout en gardant leur bravoure héréditaire, ils avaient développé dans cette cour de Lisbonne, ignorante et fastueuse, leurs penchants à la vanité et leur goût pour le luxe extérieur. Afin de briller dans l'entourage du roi, ils sacrifiaient volontiers tout confort domestique et, pour se procurer des ressources, ils recouraient à tous les moyens, sauf au travail manuel ou à l'exercice d'une profession mercantile, car, plus que jamais, l'oisiveté était considérée comme l'attribut indis-
(1) Haebler, Die Geschïchte der Ftigger schen Handlung in Spaiiien, pp. 19 art 3o.
(2) Rebello da Silva, Historia de Portugal, IV, p. 58o
(3) Haebler, Die Geschichte der Fugger' schen Handlung in Spanien, p. 40. — Ehrenberg, Zeitalter der Fugger, p. 3o.