DIMINUTION DE LA POPULATION
pensable d'un homme de qualité. La conquête des Indes accrut la présomption à laquelle ils étaient naturellement enclins : ils se faisaient de la puissance de leur pays une idée telle, qu'ils trouvaient inutile d'en améliorer les institutions et s'abandonnaient à une commode routine (i). Bien que les rois eussent personnellement une conduite régulière, la licence des mœurs, favorisée par l'oisiveté, par le luxe et surtout par l'esclavage domestique, s'étendit k la cour et dans les classes supérieures de la nation d'une façon effrayante : « comme aux temps antiques de Thèbes, écrit le Belge Cleynaerts, précepteur du frère de Jean III, Vénus mérite dans toute l'Espagne le nom de publique, mais nulle part elle ne le mérite mieux qu'en Portugal. C'est un prodige, ajoute-t-il, qu'un jeune homme qui contracte une union légitime (2) ». Avec ce caractère et ces mœurs, les fidalgos qui se rendaient aux Indes en grand nombre, n'y pouvaient être utiles qu'en temps de guerre, sinon ils ne constituaient pour les colonies qu'une charge et un élément de troubles.
L'agriculture qui formait la principale ressource du pays, succombait sous le poids des charges dont l'accablaient le roi et les propriétaires nobles ou ecclésiastiques. Aucune mesure n'était prise pour encourager l'exploitation de la terre. Les routes notamment étaient aussi rares auXVP siècle qu'au XI V^. Peu à peu les campagnes se dépeuplèrent et la population du royaume n'augmenta plus. Certains auteurs ont attribué ce double phénomène aux conquêtes d'outre-mer. Comparant l'immense étendue des domaines coloniaux du Portugal à la faible population de ce pays, ils en ont conclu que la métropole était épuisée par l'envoi d'hommes aux colonies. La déduction n'est pas exacte. L'émigration vers les colonies d'Amérique et vers les îles de l'Atlantique fut très restreinte durant le XVP siècle. Madère et les Açores reçurent avant la
(1) Sur ce caractère des Portugais, voir Barkos, Decadas, II, liv. V, chap. II. L'italien Conestaggio les trouve « les gens les plus ailiers du monde ». {DelViinione di Portogallo alla corona di Ca^tiglia, i?92, p. 86.)
(2) De Reiffenberg, Coup d' œil sur les relations qui ont existé jadis entre la Belgique et le Portugal. [Nouveaux mémoires de V Académie de Belgique, 1841, pp. 46 et suivantes).
découverte de la route des Indes leurs plus forts contingents de population. Les colons peu nombreux qui s'établirent au Brésil au XVP siècle, comptaient une forte partie de délinquants, éléments dont le départ était loin de nuire à la métropole. Quant aux Indes, elles n'absorbaient pas chaque année plus de 3000 à 4000 hommes, puisque la flotte envoyée annuellement à Goa n'en prenait pas plus à son bord. Encore un certain nombre d'entre eux revenaient-ils en Portugal (i). En admettant même que le pays ait perdu chaque année 10.000 habitants à cause des colonies, chiffre certainement exagéré, cette perte n'expliquerait pas pourquoi sa population cessa de s'accroitre au XVP siècle. Non seulement les naissances devaient, en supposant la natalité très faible (2), compenser, et au delà, les départs vers les colonies, mais le vide produit par ceux-ci était plus que comblé par l'importation des esclaves. Lisbonne seule recevait chaque année 10.000 à 12.000 esclaves nègres, outre un certain nombre d'esclaves mauresques. Si la population cessa de s'accroître et même diminua, ce fait ne résulte donc pas des entreprises maritimes etdela colonisation qui en avait été la conséquence. Il provenait en partie des épidémies, notamment de la peste qui sévit à plusieurs reprises, en partie de l'expulsion des Juifs, très nombreux autrefois. Mais il avait pour cause principale la misère qui régnait dans les campagnes. Les paysans, accablés de charges, dépourvus de bétail, empêchés par l'absence de routes ou par les prohibitions légales de vendre les produits de leurs cultures, travaillaient mal ou ne travaillaient pas du tout. L'emploi d'esclaves noirs, loin d'aider l'agriculture, l'avait plutôt desservie en diminuant encore la faible considération qu'on accordait en Portugal au travail manuel. Malgré l'abondance des terres fertiles qui restaient incultes, d'immenses bandes de mendiants valides parcouraient le plat pays, semant
(1) ScHÂFER, Geschichte von Portugal, \\\, p. 82, et Rebello da Silva, Historia de Portugal, V, pp. 320 et suiv.
(2) La natalité la plus faible en Europe, celle de l'Irlande, est de 22.8 naissances sur 1000 habitants. Au commencement du XIX'^ siècle, elle était de 34 dans l'Europe occidentale. Von Mavr, Stalistik iind Gesellscliaftslelire, II, pp. 177 et 179.