EXPULSION DES MAURES ET DES JUIFS 2 I
lui offraient, pour satisfaire lui-même à sa consommation intérieure (i). Il trouvait plus commode d'acheter aux Indes les cotonnades qui lui étaient nécessaires. Les autres industries n'étaient pas plus actives. Elles se bornaient presque toujours à la confection de produits communs consommés par le baspeuple. Même pour approvisionner ses arsenaux, le Portugal continua de s'adresser à l'étranger (2). Cette absence d'organisation commerciale et d'industrie tient à plusieurs causes. L'une des plus importantesfutl'expulsion des Maures et des Juifs en 1499. Pour plaire aux souverains espagnols, Ferdinand et Isabelle, dont il désirait épouser la fille, Emmanuel leur promit de chasser de son royaume les Maures et les Juifs non baptisés. C'était rompre avec les principes de tolérance respectés par tous les princes de la maison d'Aviz et déterminer volontairement en Portugal une crise économique, puisque les Portugais non Israélites ne possédaient pas plus en 1499 qu'au début de leurs entreprises d'outre-mer, les qualités intellectuelles et les capitaux nécessaires aux entreprises commerciales et industrielles. Ils répugnaient même tant à exercer les petits métiers manuels que Cle3maerts pouvait écrire d'Evora, en 1535 : « Si une foule d'étrangers et de Belges n'exerçaient les arts mécaniques, je crois en vérité que nous n'aurions ni cordonniers, ni barbiers » (3). Lisbonne comptait en 1551, sur ses 100.000 habitants, 10.000 esclaves et plus de 7.000 étrangers qui suppléaient à l'insuffisance de la main d'œuvre portugaise. L'expulsion des Maures et des Juifs, travailleurs et économes, était donc une perte irréparable pour le Portugal, celle des Juifs surtout, à raison de leurs aptitudes commerciales particu-
(i) Certaines îles du Cap Vert offraient un terrain propice à la culture du coton. Elles commencèrent à en exporter vers i5i5, mais elles envoyaient cette matière première en Flandre et non à Lisbonne. Le coton valait alors sur les lieux de production 5o reis l'arrobe, soit 10 fr. 80 les 100 kilogrammes. (Bar- CELLOS, Subsidios para a historia de Cabo Ver de, I, p. 79.)
(2) REBEt.1.0 DA. SiLVA, Historia de Portugal, IV, pp. 499 et 607. — Haebler, Die Geschichte der Fug^-er'scheii Handlung in Spanien, p. 33. — Mertens en Torfs Geschiedenis van Antwerpen, IV, p. 180.
(3) DE Reiffenrerg, Coup d'œil sur les relations qui ont existé jadis entre la Belgique et le Portugal, p. 49.
2l8 RÉSULTATS DE LA COLONISATION
lières (i). Jusqu'en 1532 environ, un certain nombre de Juifs baptisés participèrent assez activement au commerce extérieur du Portugal. Ils avaient obtenu du roi Emmanuel certaines garanties de sécurité et notamment le privilège de ne pouvoir, pendant vingt ans après leur baptême, être inquiétés à cause de leurs croyances. S'associant à d'autres « nouveaux chrétiens » qui s'étaient réfugiés à Anvers, ils devinrent rapidement les mailres du marché des épices dans les Pa3's-Bas. Emmanuel et Jean III préféraient recourir à eux qu'aux importantes maisons allemandes et italiennes, les Welser, les Fugger, les Hôchstetter, les Imliof, les Gossenprott, les Hirschvogel, les Marchioni, les Salvagi, les Carducci, qui entretenaient à Lisbonne des succursales. Quand, en 1532, Diego Mendes, frère de Franco Mendes de Lisbonne, fut arrêté à Anvers comme judaïsant, Jean III lui-même demanda à Charles- Quint de le libérer. Les gens de justice, lors de son arrestation, avaient trouvé chez lui pour 170.000 ducats d'épiceries diverses. L'année suivante, de nouvelles poursuites furent dirigées à Anvers contre les « nouveaux chrétiens », accusés d'accaparer le trafic des épices. La confiscation de leurs biens donna la preuve qu'ils faisaient venir chaque année de Portugal pour 200.000 à 300.000 ducats d'épiceries, sur lesquels ils gagnaient plus de cent pour cent.
A partir de 1532, époque où Jean III, pour faciliter l'action des inquisiteurs, retira aux « nouveaux chrétiens » les privilèges qu'Emmanuel leur avait accordés, la puissance commerciale des Juifs décrut rapidement. Quand, en 1578, Sébastien afferma le trafic du poivre, ce ne fut plus un de ses sujets juifs, mais le représentant d'une maison de Nuremberg qui en fut l'adjudicataire (2).
Envisagée au point de vue des intérêts économiques de la
(1) Rebei.lo da Silva, Historia de Portugal, IV, p. 48g, emprunte à un manuscrit anonyme de i552, une intéressante appréciation d'un contemporain sur la perte causée au Portugal par l'expulsion des Juifs et des Maures.
(2) Ces renseignements sont puisés en majeure pariie dans les documents publiés par Génard, Bulletin des archives d'Anvers, VII, pp. 2i5 et ss., 260 à 290, 33o et ss. Le rôle des maisons juives dans le commerce anversois du XVI'^ liècle y apparaît en pleine lumière.