‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 83 sur 173 · GOUVERNEMENT DE POMBAL · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DE POMBAL

La situation de l'Inde s'améliora quelque peu sous l'impulsion de Pombal, qui rendit aux indigènes le libre exercice de leur culte (1755), appela à Goa des artisans de Surate et de Cambaye pour y établir des manufactures, et fit commencer des plantations de coton. Le mouvement commercial s'accrut. Macao, presque oublié jusqu'alors, envoya tous les ans à Goa trois ou quatre navires de 300 à 400 tonneaux chargés de marchandises de Chine et y prit en échange des monnaies d'or et d'argent, du poivre, des toiles fines, etc. Le trafic entre Goa et Lisbonne atteignit une valeur moyenne de 3 à 4 millions de francs. Néanmoins les Indes ne parvenaient pas à couvrir seules leurs dépenses. En 1780, trois ans après la retraite de Pombal, les recettes de Goa et de son territoire ne s'élevaient qu'à 734.000 xerafins (790.000 francs), laissant un déficit annuel d'environ 200.000 xerafins (215.000 francs) à la charge de la métropole. Sous le ministère de Pombal, les colonies d'Afrique réalisèrent également quelques progrès. Les îles du Cap Vert, la Guinée, l'Angola et même le Mozambique développèrent leur commerce d'esclaves, les premières, grâce à la compagnie de Grào Para, les dernières, par suite de la suppression des anciens règlements qui entravaient ce commerce. Mais leurs relations avec la métropole n'en devinrent pas plus actives.

L'énergie déployée par Pombal pour accroître la productivité et le commerce des colonies ne se traduisit donc pas par des résultats proportionnels. Tels qu'ils étaient, les revenus des colonies suffisaient néanmoins pour faire du Portugal un des pays les plus riches de l'Europe. Pombal sut en donner la preuve. A son arrivée au pouvoir, le trésor était vide, l'armée et la marine étaient affaiblies au point de ne pouvoir plus rendre de services. Avec l'aide du comte de Schaumburg, il réorganisa les troupes de terre et les mil à même de supporter, en 1762, l'effort d'une armée franco-espagnole de 42.000 hommes. Trois cents charpentiers anglais et des ouvriers danois, hollandais et suédois furent engagés pour construire une nouvelle flotte : dès 1766, le Portugal pouvait mettre en ligne 12 vaisseaux appuyés de 14 frégates. En 1755. un cataclysme

terrible frappa Lisbonne. Un tremblement de terre détruisit une grande partie de la ville, causant la mort de trente mille personnes et entrainant une perte qu'on a évaluée, avec quelque exagération peut-être, à 500 millions de francs. Pombal secourut la population et, en vingt ans, remplaça les quartiers détruits par d'autres beaucoup plus beaux et plus salubres. Malgré ces dépenses extraordinaires, il laissa dans le trésor, quand il quitta le ministère en 1777, une somme de j8 millions de cruzades (environ 260 millions de francs) (i).

Pour atteindre un pareil résultat, Pombal n'avait pas seulement opéré de sévères réformes dans l'administration et empêché les concussions qui autrefois absorbaient le meilleur des ressources de l'Etat, il s'était surtout efforcé de retenir dans le pays l'or du Brésil. Sa première pensée avait été d'obliger les Anglais à acheter plus de produits portugais, en appliquant avec rigueur les lois qui défendaient sous peine de mort d'exporter des métaux précieux. Mais il rapporta bientôt ces dispositions qui, en fait, étaient inapplicables, et chercha à rendre le Portugal moins dépendant de l'Angleterre en améliorant son agriculture et en le dotant de manufactures. Les procédés souvent tyranniques qu'il emplo5^a pour réaliser ses desseins, n'eurent qu'un effet assez limité. Néanmoins la vente des vins du Douro devint plus lucrative, l'achat des céréales à l'étranger diminua et le pays trouva dans ses manufactures de laine de quoi alimenter une partie de sa consommation et de celle de ses colonies. Le commerce avec ces dernières, par la suppression des flottes régulières en 1765, cessa de subir les à-coups qui auparavant le troublaient. Une banque d'Etat donna plus d'aisance aux transactions financières. Mais, quoique ces mesures fussent favorisées par la suppression de l'esclavage et la réorganisation de l'instruction, elles n'éveillèrent que faiblement l'esprit d'initiative des Portugais. A la retraite de Pombal (1777), leur marine marchande bornait encore ses opérations aux transports coloniaux dont elle avait le monopole. Un sixième seulement des navires entrant

(1) V administration du marquis de Pombal, II, p. 126.

COMMERCE COLONIAL A LA FIN DU XVIIl" SIECLE 235

à Lisbonne battait pavillon national. Les navires anglais étaient trois fois plus nombreux.

Pombal parti, les bons effets de certaines de ses réformes persistèrent, mais aucun nouvel effort ne fut tenté pour achever la régénération du pays qu'il avait entreprise. Les circonstances étaient pourtant favorables, en raison de la prospérité de la plupart des colonies. Le Brésil, délivré des compagnies privilégiées de Pombal, subissait l'influence heureuse des autres mesures prises par ce ministre en faveur de l'agriculture coloniale. D'un autre côté, la diminution du travail dans les mines d'or ramenait à la culture de la terre un certain nombre de bras. Le nombre des immigrants augmentait : de 1776 à 1806 la population doubla. Aussi, malgré les charges énormes qui pesaient sur elle, la production de cette vaste région allaitelle croissant. En 1796, l'exportation comprenait 15 millions de francs de coton, 42 millions de francs de sucre, de cacao et d'autres substances alimentaires, 5 millions de francs de cuirs. En y joignant l'or, les diamants et quelques autres articles, tels que l'indigo, l'importation en Portugal des produits du Brésil atteignait entre 1796 et 1807 une valeur moyenne de 21 millions de cruzades (81 millions de francs). L'exportation vers le Brésil valait durant cette même période "^2 millions de francs. Le commerce avec les autres colonies amenait à Lisbonne pour 24 millions de francs de marchandises diverses et en exportait pour 2'i, millions. C'était un commerce total de 200 millions de francs, valeur énorme pour une nation dont les échanges avec l'Europe ne se chiffraient que par 265 millions de francs, y compris la réexportation des produits coloniaux et l'achat des objets manufacturés destinés aux colonies. Mais les Portugais ne se montraient guère plus empressés que dans la première moitié du XVIIP siècle à se réserver les profits que ce courant commercial intense aurait pu leur procurer. Leurs manufactures ne fournissaient aux colonies qu'une quantité de produits insignifiante et n'utilisaient presque rien des excellentes matières premières que les pays d'outre-mer exportaient.

Les réformes apportées par Pombal au régime des biens

nobles et ecclésiastiques et à la vente des vins avaient, durant son ministère, diminué la misère des campagnes. Le chiffre de la population s'en était ressenti : le nombre des habitants passa de 1.793.000 en 1732 à 2.905.000 en 1776. Mais l'administration reprit ensuite ses habitudes de despotisme inintelligent et ses concussions et, de 1776 à 1801, la population ne s'accrut plus que de 60.000 âmes. Armée, marine, finances, tout fut de nouveau dans le plus complet désarroi. Quand, en 1794, le Portugal s'allia à l'Angleterre contre la France, son trésor était vide et sa marine était complètement déchue. La petite escadre que le traité d'alliance l'obligeait à mettre à la disposition de l'Angleterre, ne put prendre la mer qu'avec l'aide d'officiers anglais et resta inutilisée pendant toute la durée de la guerre, sa valeur militaire étant nulle. Depuis lors, le Portugal ne fut plus qu'un protégé de l'Angleterre, forcé d'émettre pour subsister un papier bientôt déprécié (i). Quand Jean VI s'embarqua à Lisbonne pour Rio-de-Janeiro en 1808, une dette de 64 millions de cruzades, soit 200 millions de francs, pesait sur le royaume. Triste couronnement d'un siècle durant lequel le Portugal reçut annuellement de ses colonies rien qu'en or et en diamants, plus de trente millions de francs, dont cinq à six millions entraient dans le trésor public (2) ! Elisée Reclus n'est pas trop sévère en disant : « Lors du départ du roi pour le Brésil, (i8o8j, le Portugal aurait pu disparaître tout à coup, qu'à l'exception de quelques commerçants anglais, propriétaires des vignobles du Douro et des contrebandiers espagnols de la frontière, personne dans le restant du monde n'aurait eu à se plaindre d'avoir ses intérêts lésés. »

(1) LuEDER, Ueber die Industrie iind Kultur der Portugiesen, pp. 207 et ss.

(2) Eschwêge, Pluto Brasiliensis, pp. 283 et ss., Sgi à 400. — Schmauss, Neiiester Staat von Portugal, II, pp. 484 et ss. — Ravnal, Histoire philosophique des établissements des Européens aux deux Indes, II, pp. 407 à 41g. — J. ï'^vcnzT, Dictionnaire universel de géographie commerçante, verbis Inde et Portugal. — Savary, Dictionnaire du commerce, pp. io58à 1080, iSiy et i3i8. — Balbi, Essai statistique sur le royaume de Portugal, passim. — Varnhagen, Historia gérai do Bra^il, II, pp. i35, 237, 238, — Carrère, Tableau de Lisbonne en 17 çG, pp. ()2, 265, 3 3o, 36o. — BRANCO,Pc»r/M^a/ na epoclia de D. Joâo V , pp. iSg à i63.

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