‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 88 sur 173 · INDUSTRIE PASTORALE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE PASTORALE

de la rareté de l'eau, le sol ne produit guère que steppes et bruyères : dans la Nouvelle Castille s'étend au sud-est de Madrid le steppe de l'Espagne centrale ; au sud s'allongent dans le bassin du Guadiana, les interminables plaines de la Manche, la « terre desséchée » des Arabes et, à l'ouest, l'Estrémadure n'offre que de maigres pâturages. Les forêts sont rares : on n'en voit que sur le penchant de quelques montagnes, celles qui, voisines de l'Atlantique, arrêtent les vents humides. Les bois, autrefois plus étendus, ont été sacrifiés aux pâturages. La plupart des terres étant presque improductives ne peuvent être utilisées que comme pâtis ; le développement des troupeaux a amené par contre-coup la disparition d'un grand nombre de terrains de culture et de terrains boisés. L'industrie pastorale s'est ainsi accrue aux dépens de l'agriculture et de l'industrie forestière ; le déboisement consécutif a contribué à rendre le sol encore plus sec et plus aride. Pendant le moyen âge, les forêts avaient pu se maintenir dans la zone frontière entre les pays chrétiens et les pa3"S musulmans, mais, à mesure que l'influence des Maures avait diminué, cette zone s'était rétrécie de plus en plus : l'extension de la domination castillane provoqua la prédominance des pâturages et par conséquent le défrichement des forêts.

Les troupeaux de moutons doivent souvent changer de pâturages : au commencement d'avril ils quittent la Manche et l'Estrémadure pour se diriger vers le nord et le nord-est et passer quelque temps dans les Castilles proprement dites ou dans l'ancien royaume de Léon. En septembre, ils retournent vers le pays « extrême » ou Estrémadure. C'est ainsi que presque tout le pays est réellement ravagé chaque année par ces troupeaux transhumants.

L'élève du mouton avait favorisé le développement de l'industrie des lainages et des draps, dont Avila, Médina del Campo et Ségovie étaient dans le nord les principaux centres, mais ces villes, incapables d'utiliser^ faute de bras, l'énorme quantité de matière première fournie par les troupeaux de moutons, soutenaient difficilement la concurrence étrangère. La plus grande partie des laines sortait du pays pour être

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travaillée à l'étranger. Outre ces laines, les principaux produits d'exportation étaient les cuirs et le mercure que les Arabes tiraient déjà des riches mines d'Almaden. En somme, tout n'était que matière première. En fait de produits manufacturés, la Castille ne se suffisait pas à elle-même : elle dépendait de l'étranger et continua d'en dépendre, malgré les mesures prises par Isabelle en faveur des industries nationales. Il y avait peu de centres commerciaux importants : Tolède, Ségovie, Médina et Valladolid, où se tenaient tous les ans des foires et des marchés francs.

La Castille aurait pu profiter des ressources de ses territoires annexes, dont les productions naturelles étaient plus abondantes et la vie économique plus intense, mais la pénétration réciproque qui s'accomplit entre elle et ses conquêtes, ne produisit pas les heureux effets que l'on aurait pu en attendre. La prédominance politique exercée par cette région essentiellement pastorale qu'était la Castille, eut des conséquences fatales pour les pays économiquement plus productifs soumis à son influence. Il en fut ainsi du moins de toute l'Andalousie, y compris sa bordure méditerranéenne, et de Valence. La magnifique région andalouse, fertilisée par les Maures, perdit de sa valeur à cause des méthodes défectueuses appliquées par les Castillans à l'exploitation de cette admirable contrée.

L'Andalousie offre cependant des ressources naturelles merveilleuses. Grâce au climat semi-tropical, les parties de ce pays suffisamment pourvues d'eau ont une végétation exubérante : les environs de Séville sont couverts d'orangers, la Vega de Grenade, fécondée par les torrents descendant de la Sierra Nevada, possède une flore superbe, oliviers, orangers, citronniers, grenadiers, palmiers, etc. Grâce aux mo3'ens d'irrigation établis par les Maures, d'autres régions de l'Andalousie étaient devenues également très fertiles. Mais, du jour où le pays tomba sous la domination castillane, on négligea ces moyens d'irrigation, l'agriculture dépérit peu à peu et le pays perdit une grande partie de sa valeur. Il garda toutefois une grande vitalité économique; ce qui le prouve, c'est le développement

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continu des grands centres commerciaux et industriels. Nulle part en Espagne ne se pressent dans une région aussi restreinte plus de villes et cette contrée renfermait alors les deux plus grandes villes de la péninsule : Séville et Cordoue. Séville comptait une foule de fabricants et d'artisans, céramistes, orfèvres, corroyeurs, tisserands de velours, filem-s de soie, fourbisseurs, etc. Cordoue était déjà célèbre par son industrie du cuir; elle exportait une partie de ses produits et elle profitait en même temps que Séville des gisements situés dans son voisinage pour développer l'industrie du cuivre et de l'argent. Les riches mines du Rio-Tinto au nord-ouest de Séville produisaient même beaucoup de cuivre pour l'exportation. Une masse de richesses minérales restaient cependant peu ou pas exploitées, notamment dans la Sierra Morena dont les trésors avaient déjà attiré les Phéniciens et les Romains. En tout cas, l'Andalousie constituait un pays de ressources multiples et susceptibles d'être développées dans une large mesure. La Castille ne sut pas en tirer parti. Certes ses communications avec l'Andalousie étaient assez difficiles à cause de la nature accidentée de la zone frontière, et même une partie de l'Andalousie resta pour ainsi dire complètement fermée à la Castille du côté de la terre par suite de sa situation, notamment le rivage méditerranéen abrité derrière la Cordillère Bétique. Il en fut à peu près de même de Murcie : cette province, où s'étale entre autres la merveilleuse hnerta avec ses orangers, ses citronniers, ses oliviers, et qui contenait une population relativement très dense, restait presque isolée et sans rapport avec l'intérieur de la péninsule, dont la séparent de hauts plateaux. Les principaux articles d'exportation, les fruits et le plomb extrait près de Carthagène, prenaient d'ordinaire le chemin de la Méditerranée.

Enfin les provinces basques, les Asturies et la Galice se trouvaient également dans un isolement analogue et ne pouvaient guère contribuer au développement de la vie économique en Castille. Ces pays présentent cependant beaucoup de ressources : à proximité des côtes, la végétation est souvent plantureuse, grâce au climat maritime ; en outre les montagnes

renferment d'immenses richesses minérales, fer, cobalt, manganèse, zinc, etc.. La prospérité économique de toute cette région était encore augmentée par l'industrie de la pêche, à laquelle s'adonnaient les populations maritimes, et aussi par le commerce de cabotage qui se pratiquait sur les côtes voisines.

L'Aragon entretenait probablement avec la Castille des relations plus fréquentes que les anciennes annexes du royaume castillan. Les deux pa3's sont reliés par des voies de communication assez faciles. Le développement de leurs relations fut d'ailleurs encore favorisé par Ferdinand et Isabelle, qui supprimèrent en grande partie les droits de douane entre les deux pays. Bien que le plateau aragonais soit beaucoup moins élevé que celui des Castilles, il présente avec celui-ci, au point de vue ph3'sique, de grandes analogies : les eaux y sont aussi extrêmement rares, ce qui a eu pour conséquence la formation d'un grand nombre de steppes, mais les campagnes qui peuvent être irriguées, permettent toutes sortes de cultures. Dans une de ces zones privilégiées s'est formée Saragosse, au confluent de l'Ebre et de deux tributaires, dont l'un, le Gallego, très important; un peu plus en amont, l'Ebre reçoit le Jalon, la grande rivière dont la vallée forme le principal chemin d'accès vers le plateau castillan. Les villes aragonaises étaient en général très petites ; les industries qui y étaient localisées, ne travaillaient guère pour l'exportation. Il n'en était pas de même dans les annexes de l' Aragon situées le long de la côte ; la Catalogne et Valence renfermaient sur le littoral des villes industrieuses et commerçantes : Barcelone était déjà alors le grand port de l'Espagne dans la Méditerranée. Mais toutes ces régions côtières n'avaient naturellement avec la Castille que des relations très rares : sans liens politiques avec elle, elles en étaient en outre séparées par des frontières naturelles.

En résumé, la Castille se trouvait enserrée dans des régions où presque partout la vie économique était plus intense et plus variée que chez elle, mais avec lesquelles elle n'entretenait que des rapports éloignés. Son infériorité provenait en grande partie de conditions naturelles : d'une part, un sol peu pro-

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