LA NOBLESSE
L'une des plus graves conséquences de cette orientation exclusivement militaire et religieuse de l'esprit public chez le peuple castillan fut le mépris pour le travail en général. Les nobles croyaient déroger en se livrant à des entreprises commerciales ou industrielles. Aussi le commerce était-il laissé aux mains d'étrangers ; les Juifs ou les Maranos, descendants de Juifs soi-disant convertis, en détenaient une grande partie. Aussi lorsque, en 1492, les Juifs furent chassés de l'Espagne, il s'ensuivit fatalement une crise économique. D'autre part, les Maures qui parvinrent à se maintenir pendant quelque temps, continuèrent à former une population d'artisans et d'agriculteurs à côté de leurs vainqueurs, absorbés dans la vie militaire ou assoupis dans l'oisiveté.
Les nobles castillans qui se distinguèrent dans la lutte contre les Maures sous la conduite de leurs rois, obtinrent de ceux-ci toutes sortes de faveurs et de récompenses pour les services rendus. Ils furent dotés d'immenses domaines dans les pays conquis. Ils formèrent ainsi une classe guerrière redoutable, d'autant plus qu'ils constituaient entre eux de vastes associations, les ordres de Saint-Jacques de Compostelle, de Calatrava et d'Alcantara. Ces ordres formèrent pendant un certain temps de véritables États dans l'État. Celui de Saint-Jacques, au moment où il passa sous la direction de la couronne (1493), commandait à 700.000 vassaux et disposait d'un revenu de 60.000 ducats, celui de Calatrava avait 200.000 sujets et celui d'Alcantara 100.000 sujets et les revenus de ces deux ordres montaient à 95.000 ducats (i).
Il y avait dans la noblesse différentes classes, dont les intérêts étaient plus ou moins divergents. Tout au haut de l'échelle sociale se trouvaient un petit nombre de familles — une quinzaine à l'époque d'Isabelle — disposant de biens-fonds énormes et de fortunes colossales. L'une des causes qui avait amené cette concentration de richesses entre quelques mains était l'institution des majorats qui privait les fils puînés de toute part à l'héritage immobilier de leur père. Parmi les familles les plus opulentes était celle de Guzman, à laquelle
(1) Mariéjol, L'Espagne sous Ferdinand et Isabelle, p. 286.
256 l'espagne au début de son expansion
appartint le duc de Médina Sidonia : lors de la conquête du royaume de Grenade, elle arma cinq navires pour transporter les hommes qu'elle avait équipés à ses frais et les munitions nécessaires. Une autre famille, celle de Mendoza, disposait éo-alement d'un s^rand nombre de vassaux et de clients : elle étalait un luxe inouï dans ses palais ; en entretenant des musiciens, des littérateurs et des artistes, elle se posait en protectrice des arts et des lettres (i). Cette haute noblesse, les Grands, jouissait de privilèges extraordinaires : elle était exemptée de tous tributs, contributions et impôts et échappait à certaines peines et formalités judiciaires, comme la torture, la mise en prison, etc. Pendant longtemps les Grands purent jouir d'une véritable autonomie dans leurs domaines, mais ils la perdirent peu à peu, à mesure que se développait la centralisation monarchique. Ce qui fit leur faiblesse, ce furent leurs dissensions intestines. Les rivalités et les jalousies entre maisons princières amenèrent même de véritables guerres civiles : telle la guerre entre le duc de Mendoza et le marquis de Cadix sous le règne d'Isabelle. D'ailleurs la royauté sut attirer à elle une grande partie de la noblesse; elle distribua les hautes fonctions et les faveurs aux nobles qui venaient vivre à la cour. Ceux qui continuèrent à résider dans leurs terres furent impuissants à résister aux progrès de l'absolutisme royal.
En multipliant les titres de noblesse, la reine Isabelle obtint un double résultat : d'une part, elle s'attacha un grand nombre de sujets qui lui furent reconnaissants de la faveur obtenue ; d'autre part, elle diminua le prestige des anciennes familles aristocratiques ; elle conféra plusieurs fois le titre de duc, augmentant ainsi le nombre des Grands.
En dessous de ces Grands, il y avait la foule des nobles de second rang que l'on appelait Jiijosdalgos (hidalgos), c'està-dire gentilshommes ou caballcros (chevaliers). Cette classe était issue en grande partie des guerriers qui s'étaient distingués dans la lutte contre les Maures. Isabelle l'augmenta encore considérablement en créant en Andalousie les caballeros qiiantiosos, espèce de milice frontière destinée à attaquer le
(ij R. Altamira y Crevea, Historia de Espana, t. II, p. 4o5.