LE CLERGÉ
royaume de Grenade. L'octroi de la chevalerie se fit sans cérémonie, par la simple remise d'une charte royale. Cette petite noblesse dépendait directement du roi, mais une partie des caballeros continuèrent comme anciennement k vivre sous la protection et au service des Grands : ils portaient généralement le nom de escuderos ou écuyers. Les nobles de toute catégorie jouissaient des mêmes privilèges que les Grands en justice et en matière d'impôts. Ils constituaient une sorte d'élite de la population, mais une élite purement militaire ; beaucoup d'entre eux étaient incapables de pourvoir à leurs besoins en temps de paix. Le plus grand nombre des hidalgos vivaient dans la misère ; ils ne voulaient pas s'avilir dans les travaux manuels ou le commerce ; ils préféraient garder jalousement leur « honneur » sous les dehors du luxe et dans l'oisiveté.
La classe qui, à côté de la haute noblesse, détenait la plus grande partie des richesses mobilières et immobilières du royaume de Castille avec ses annexes, était le clergé. Grâce à la piété profonde et démonstrative de la population, les domaines ecclésiastiques s'étaient constamment accrus et multipliés. Les ressources mobilières du clergé se développèrent sans cesse par la perception de la dime non seulement sur ses biens, mais sur les terres qui ne lui appartenaient point. Aussi les revenus des évêques et archevêques étaient-ils pour la plupart exorbitants : ils s'élevaient, à la fin du XV^ siècle, à environ 385.000 ducats, soit plus de 28 millions de francs ; les archevêques avaient de 8 à 20 mille ducats, mais l'archevêque de Tolède, primat d'Espagne, touchait à lui seul 80.000 ducats ; il venait immédiatement après le roi pour la puissance, la richesse et l'étendue des domaines. Toutefois le clergé se trouvait dans une dépendance plus étroite vis-à-vis du roi que la noblesse, puisque les évêques étaient désignés par le roi : l'Eglise de Castille se trouvait en effet sous le patronat du souverain.
Ce n'étaient pas seulement les prélats qui jouissaient d'une haute situation sociale et d'une puissance économique considérable ; le clergé séculier tout entier formait une véri-
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table aristocratie entourée d'un grand prestige et dotée de ressources énormes. Au XVP siècle, les revenus du clergé inférieur étaient évalués à deux fois ceux de l'épiscopat. La Castille et ses annexes comptaient en outre une multitude d'abbayes et de monastères, dont les biens accumulés pendant des siècles étaient innombrables : au XVP siècle, on estimait les revenus de ces biens à 4 millions de ducats, c'est-à-dire plus de 300 millions de francs (i).
Le clergé comptait parmi ses membres un grand nombre de nobles : non seulement les hautes fonctions ecclésiastiques étaient toujours occupées par des hommes de naissance, cadets de famille par exemple, qui cherchaient dans l'Eglise une situation sociale, mais beaucoup de fils ou de filles de nobles entraient dans les ordres monastiques. Dans certains couvents, entre autres le riche monastère de las Huelgas, près de Burgos, il y avait plus de cent nonnes de noble maison. Il est vrai que ce couvent formait une véritable puissance dans l'Etat : l'abbesse commandait à 17 autres monastères et son pouvoir s'étendait sur 14 villes et 50 bourgs. Elle disposait de nombreux bénéfices ecclésiastiques ; elle nommait douze abbés commendataires ; elle instituait des juges et des gouverneurs chez ses vassaux.
En somme donc, une grande partie du clergé se recrutait parmi la noblesse. Dans ces conditions^ il n'est pas étonnant que les habitudes et les mœurs de l'aristocratie guerrière se soient propagées dans l'Eglise de Castille. Beaucoup d'ecclésiastiques se mêlèrent à la vie politique et prirent part en personne aux guerres civiles ou aux guerres étrangères : on vit en 1476 l'archevêque de Tolède figurer dans l'armée des envahisseurs portugais qui venait combattre Isabelle ; l'armée de Castille comptait alors aussi dans ses rangs plusieurs évêques et archevêques. La reine Isabelle entreprit de réformer les mœurs du clergé avec l'aide de Ximénès : elle voulut ramener les moines à la discipline de leurs ordres respectifs et elle apporta le plus grand soin dans le choix des évêques et des
(1) Les ordres mendiants, notamment les Iranciscains, étaient très riches. (Mariéjol, L'Espagne sous Ferdinand et Isabelle, pp. 271-272.)